UN BE­SOIN VI­TAL QUI TOURNE À L’OB­SES­SION

Le som­meil n’a pas en­core dé­voi­lé tous ses mys­tères. On sait dé­sor­mais qu’il est cru­cial pour la san­té et que son manque ac­croît le risque d’ac­ci­dents et de ma­la­dies. On in­cri­mine le rythme des so­cié­tés mo­dernes. Mais nos an­cêtres dor­maient-ils vrai­ment m

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - JEROME GROOPMAN. The New Yor­ker. L’in­som­nie touche 15 % à 20 % de la po­pu­la­tion fran­çaise se­lon les études, in­dique l’In­serm.

uand je fai­sais mes études de mé­de­cine, il y a de ce­la qua­rante ans, nous né­gli­gions tous le som­meil. Pour les in­ternes, les gardes com­men­çaient à 6 heures du ma­tin et du­raient vingt-quatre heures. Je res­tais sou­vent tra­vailler jus­qu’en dé­but de soi­rée le len­de­main, après quoi je ren­trais en ti­tu­bant chez moi et m’en­dor­mais tout ha­billé. Il n’était pas ques­tion de se plaindre. Il fal­lait s’en­dur­cir pour ré­pondre aux exi­gences d’une pro­fes­sion qui n’a pas d’ho­raires – il fal­lait de­ve­nir « en acier », di­sions-nous. Mais ce n’était pas la seule fa­çon de peu consi­dé­rer le som­meil. À l’uni­ver­si­té, le su­jet était à peine sur­vo­lé. Dans un cours sur le cer­veau, un en­sei­gnant men­tion­nait un cir­cuit ner­veux, le sys­tème d’ac­ti­va­tion ré­ti­cu­laire, qui était as­so­cié à l’état d’éveil. En pas­sant, il nous par­lait aus­si de la nar­co­lep­sie, une pa­tho­lo­gie rare qui peut faire som­brer dans le som­meil à tout mo­ment, et qui s’ac­com­pagne d’autres signes fas­ci­nants, comme des hal­lu­ci­na­tions et une perte sou­daine du contrôle mus­cu­laire. C’était tout. Le som­meil or­di­naire n’était ap­pa­rem­ment pas un su­jet pour la mé­de­cine.

De nos jours, les in­ternes ont tou­jours des ho­raires aus­si rudes, mais l’opi­nion du monde mé­di­cal sur le som­meil a chan­gé. C’est de­ve­nu un champ de re­cherches en bio­lo­gie. La mé­de­cine du som­meil est une spé­cia­li­té, avec des pro­grammes de for­ma­tion à la re­cherche et des cli­niques spé­cia­li­sées dans les troubles du som­meil. Se­lon la Na­tio­nal Sleep Foun­da­tion, 47 mil­lions d’Amé­ri­cains adultes souffrent d’in­som­nie 1. Sur les lieux de tra­vail, le manque de som­meil pro­voque des ac­ci­dents et fait bais­ser la pro­duc­ti­vi­té, pour un coût es­ti­mé à 18 mil­liards de dol­lars par an. Pas moins de 20 % des ac­ci­dents de la route sont at­tri­bués à la som­no­lence. On peut donc dire que le manque de som­meil fait chaque an­née des mil­liers de morts et de bles­sés.

Ces chiffres n’ont pas échap­pé à l’at­ten­tion des en­tre­prises, et il existe une flo­ris­sante in­dus­trie du som­meil. Les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques nous inondent de Stil­nox (zol­pi­dem) et d’Imo­vane (zo­pi­clone) et des en­tre­pre­neurs ont conçu quan­ti­té de gad­gets ex­tra­va­gants pour faire dor­mir. Au Sa­lon de l’élec­tro­nique grand pu­blic de Las Ve­gas ont été pré­sen­tés ré­cem­ment des «py­ja­mas in­tel­li­gents» conte­nant un «gel de bio­cé­ra­mique », cen­sé ré­sor­ber la « cha­leur émise par les in­fra­rouges cor­po­rels », afin de pro­cu­rer un som­meil pro­lon­gé et de meilleure qua­li­té. Il y avait aus­si un cap­teur de res­pi­ra­tion pla­cé sur le tho­rax et re­lié à une application qui cale le souffle sur de la mu­sique to­nale pour faire bais­ser le ni­veau d’an­xié­té. Des gad­gets qui dif­fusent des «sons neu­ro-acous­tiques» dans des écou­teurs sont cen­sés gé­né­rer des ondes cé­ré­brales qui ef­facent le sens du temps. Des « oreillers in­tel­li­gents » en­re­gistrent la qua­li­té de som­meil des nuits pré­cé­dentes et pro­posent via une application des as­tuces pour l’amé­lio­rer. Et puis, pour 3000 dol­lars, vous pou­vez vous of­frir la Ma­gnes­phere, une na­celle de près de 2 mètres de cir­con­fé­rence qui im­merge le corps dans des champs élec­tro­ma­gné­tiques cen­sés être ré­pa­ra­teurs. Pour moins cher, on a des cou­ver­tures les­tées qui vous donnent la sen­sa­tion d’être em­maillo­té ; des lu­nettes cus­to­mi­sées des­ti­nées à ré­gler votre rythme cir­ca­dien en dif­fu­sant de

la lu­mière à di­verses lon­gueurs d’onde; et des ma­te­las qui épousent la forme du corps.

À en croire The New York Times, le som­meil est un nou­veau sym­bole de sta­tut social, un signe de pros­pé­ri­té et de maî­trise de soi dans un monde fré­né­tique. Et, comme pour confir­mer que la science du som­meil est une dis­ci­pline im­por­tante et en vogue, le prix No­bel de mé­de­cine 2017 a ré­com­pen­sé trois cher­cheurs pour leurs dé­cou­vertes des mé­ca­nismes mo­lé­cu­laires qui règlent le rythme cir­ca­dien. Nous avons beau en sa­voir au­jourd’hui da­van­tage sur le som­meil, il reste l’un des phé­no­mènes les plus énig­ma­tiques de la vie. « Pour­quoi tous les être vi­vants – plantes, in­sectes, ani­maux ma­rins, am­phi­biens, oiseaux et mam­mi­fères – ont-ils be­soin de se re­po­ser ou de dor­mir ? » se de­mande Meir Kry­ger dans son livre The Mys­te­ry of Sleep. Pro­fes­seur à l’école de mé­de­cine de l’uni­ver­si­té Yale, Kry­ger est une som­mi­té de la mé­de­cine du som­meil. Il a trai­té plus de 30 000 pa­tients in­som­niaques en qua­rante ans de car­rière. Il fait le point sur ce que l’on sait, sur ce que l’on croit et sur ce qui reste en­core obs­cur en la ma­tière. Il l’ad­met vo­lon­tiers : « Per­sonne n’est en me­sure d’ex­pli­quer avec cer­ti­tude pour­quoi tous les êtres vi­vants ont be­soin de dor­mir.»

Au cha­pitre 4 des Aven­tures de Mr Pi­ck­wick, pa­ru en 1836, Charles Di­ckens pré­sente un « jeune gar­çon gros, rou­geaud et jouf­flu, dans un état de som­no­lence », nom­mé Joe. Joe est l’as­sis­tant d’un co­cher et s’en­dort sans cesse en plein tra­vail.

« — Voi­là un jeune homme bien ex­tra­or­di­naire, dit Mr Pi­ck­wick. Est-ce qu’il est tou­jours as­sou­pi comme ce­la ?

— As­sou­pi ! Il dort tou­jours. Il fait mes com­mis­sions en dor­mant ; et quand il sert à table, il ronfle.

— Bien ex­tra­or­di­naire ! ré­pé­ta Mr Pi­ck­wick.

— Ha ! ex­tra­or­di­naire en vé­ri­té, re­prit le vieux gent­le­man. Je suis or­gueilleux de ce gar­çon. Je ne vou­drais m’en séparer à au­cun prix, sur mon âme. C’est une cu­rio­si­té na­tu­relle. Hé ! Joe ! Joe ! ôtez tout ce­la, et dé­bou­chez une autre bou­teille, m’en­ten­dez-vous ?

Le gros jouf­flu ou­vrit les yeux, ava­la l’énorme mor­ceau de pâ­té qu’il était en train de mas­ti­quer lors­qu’il s’était en­dor­mi et, tout en exé­cu­tant les ordres de son maître, il lor­gnait lan­guis­sam­ment les dé­bris de la fête, à me­sure qu’il les re­met­tait dans la bour­riche.»

2 Dans les an­nées 1950, des cher­cheurs se sou­vinrent de Joe en étu­diant un joueur de po­ker obèse qui s’était en­dor­mi au beau mi­lieu d’une par­tie. Ils don­nèrent à cette pa­tho­lo­giele nom de syn­drome de Pi­ck­wick. Des tra­vaux ul­té­rieurs sur ce que l’on connaît au­jourd’hui sous le terme de «syn­drome obé­si­té hy­po­ven­ti­la­tion» ont mon­tré que Joe n’était pas le pro­duit de l’ima­gi­na­tion dé­bor­dante de Di­ckens mais d’un sens de l’ob­ser­va­tion si dé­ve­lop­pé que l’écri­vain a ren­du compte d’une ma­la­die plus d’un siècle avant que la mé­de­cine n’en prenne acte. Nous sa­vons dé­sor­mais que les per­sonnes souf­frant d’obé­si­té sé­vère ont par­fois du mal à res­pi­rer as­sez pro­fon­dé­ment et ra­pi­de­ment pour s’ali­men­ter en oxy­gène. La faible quan­ti­té d’oxy­gène et le ni­veau éle­vé de gaz car­bo­nique qui en ré­sulte ex­plique non seule­ment que Joe s’as­sou­pisse à tout mo­ment mais aus­si qu’il ait le vi­sage rouge.

Meir Kry­ger, qui ra­conte l’his­toire de Joe dans son livre, tra­vaille de­puis les an­nées 1970 sur un syn­drome connexe, l’apnée du som­meil, qui se ma­ni­feste par la fermeture des voies aé­riennes du­rant le som­meil, l’ar­rêt de la res­pi­ra­tion et le ré­veil du pa­tient. L’apnée peut pro­vo­quer un ar­rêt car­diaque et un ac­ci­dent vas­cu­laires cé­ré­bral en rai­son du manque d’oxy­gène et peut ac­cé­lé­rer le dé­clin cog­ni­tif chez les per­sonnes âgées. Comme le note Kry­ger, l’apnée du som­meil a été dé­crite bien avant Di­ckens. De­nys, un ty­ran qui ré­gnait sur la ville d’Hé­ra­clée du Pont, au ive siècle avant notre ère, était obèse. Pour le ti­rer de la lé­thar­gie dans la il était sou­vent plon­gé, il fal­lait le pi­quer avec de longues et fines ai­guilles. On a long­temps cru que l’apnée du som­meil était une af­fec­tion rare, mais, de­puis que l’on dis­pose d’ou­tils de diag­nos­tic per­fec­tion­nés pour me­su­rer la res­pi­ra­tion et les contrac­tions mus­cu­laires, on sait qu’elle touche 2 à 3% de la po­pu­la­tion amé­ri­caine, soit 5 mil­lions d’hommes et5 mil­lions de femmes 3. Une pré­va­lence voi­sine de celle des troubles men­taux ; et toutes les vic­times ne sont pas obèses.

Les premiers tra­vaux sur l’apnée me­nés par Kry­ger et d’autres ont mon­tré qu’elle en­dom­mage des or­ganes vi­taux et in­ci­té la mé­de­cine à se pen­cher sé­rieu­se­ment sur le som­meil. Une fois dé­mon­tré que cer­tains troubles as­so­ciés à des in­ter­rup­tions du som­meil pou­vaient avoir de graves consé­quences cli­niques, il de­vint clair que le som­meil était cru­cial pour la san­té. La créa­tion de la­bo­ra­toires du som­meil a per­mis de mon­trer que d’autres pa­tho­lo­gies peuvent per­tur­ber le som­meil : la ma­la­die de Par­kin­son, le

« Per­sonne n’est en­core en me­sure d’ex­pli­quer pour­quoi tous les êtres vi­vants ont be­soin de dor­mir. »

re­flux gas­tro-oe­so­pha­gien, un dys­fonc­tion­ne­ment de la thy­roïde et de l’hy­po­physe et des lé­sions cé­ré­brales trau­ma­tiques. Après avoir long­temps at­tri­bué les troubles du som­meil à l’an­xié­té et la som­no­lence diurne à la pa­resse ou au manque de mo­ti­va­tion, les mé­de­cins se sont mis à y voir des pa­tho­lo­gies jus­ti­fiant un diag­nos­tic et un trai­te­ment.

La bio­lo­gie du som­meil et de l’éveil est com­plexe. Elle fait in­ter­ve­nir bien d’autres cir­cuits ner­veux que ce­lui dont on m’avait par­lé du­rant mes études, et un nombre consi­dé­rable de mé­dia­teurs chi­miques. Kry­ger com­pare les mé­ca­nismes qui dé­clenchent et in­ter­rompent le som­meil à «une jauge d’éveil et une hor­loge bio­lo­gique in­terne ». De même que la jauge d’es­sence nous dit quand il faut rem­plir le ré­ser­voir, la «jauge d’éveil» nous dit quand notre or­ga­nisme a be­soin de som­meil. La jauge com­mence à en­voyer un si­gnal à par­tir d’en­vi­ron qua­torze heures de veille. Le si­gnal croît en in­ten­si­té du­rant les quatre heures sui­vantes, après quoi il de­vient dif­fi­cile de ré­sis­ter au be­soin de dor­mir. La jauge d’éveil opère dans le cer­veau par l’in­ter­mé­diaire d’un mé­dia­teur chi­mique ap­pe­lé adé­no­sine, qui joue un rôle dans le trans­fert d’éner­gie. Plus le cer­veau reste ac­tif long­temps, plus l’adé­no­sine s’ac­cu­mule et plus nous avons som­meil 4. Si le ca­fé nous tient éveillés, c’est parce que la ca­féine contre­carre les ef­fets de l’adé­no­sine.

L’hor­loge bio­lo­gique in­terne cale notre be­soin de som­meil sur les rythmes du monde qui nous en­toure. La lu­mière du jour est le prin­ci­pal ré­gu­la­teur. Quand elle at­teint la ré­tine, un si­gnal d’éveil est en­voyé au noyau su­pra­chias­ma­tique, un en­semble de cel­lules à la base du cer­veau qui me­surent le temps et com­mandent le cycle veille/som­meil. À la tom­bée du jour, quand la lu­mière dé­cline, la glande pi­néale, ou épi­physe (où Des­cartes pla­çait le siège de l’âme), pro­duit de la mé­la­to­nine et dé­clenche le som­meil.

La mé­la­to­nine règle le rythme cir­ca­dien d’une grande quan­ti­té d’or­ga­nismes vi­vants : la mo­lé­cule est pré­sente chez les bac­té­ries, les in­sectes, les mé­duses et les plantes. Le rôle de la vue dans le rythme cir­ca­dien des hu­mains est dé­mon­tré par le fait que les aveugles dont la cé­ci­té est due à une af­fec­tion ocu­laire ont sou­vent du mal à syn­chro­ni­ser leur hor­loge bio­lo­gique et souffrent de graves pro­blèmes de som­meil, tan­dis que ceux chez qui la cé­ci­té est due à des lé­sions du cor­tex vi­suel ont gé­né­ra­le­ment un rythme cir­ca­dien nor­mal.

Une fois qu’on se trouve dans les bras de Mor­phée, beau­coup de choses se passent. En en­re­gis­trant les mou­ve­ments ocu­laires et l’ac­ti­vi­té cé­ré­brale, les cher­cheurs ont iden­ti­fié quatre grandes phases de som­meil, que nous tra­ver­sons suc­ces­si­ve­ment au cours de cycles de quatre-vingt-dix mi­nutes en­vi­ron. Les deux pre­mières phases nous en­traînent dans le « som­meil lent », un état dans le­quel notre néo­cor­tex se met en veilleuse et qui fait que l’on se sent re­po­sé quand on se ré­veille. Nous en­trons en­suite dans une phase ca­rac­té­ri­sée par des mou­ve­ments ra­pides des yeux – le som­meil pa­ra­doxal ou pé­riode REM (ra­pid-eye mo­ve­ment) –, qui est par­ti­cu­liè­re­ment bien étu­diée. Kry­ger l’ap­pelle « l’état énig­ma­tique ». Au cours de cette phase, presque tous nos muscles sont au re­pos, à l’ex­cep­tion du dia­phragme, qui nous per­met de conti­nuer à res­pi­rer, et cer­tains sphinc­ters aux deux ex­tré­mi­tés du tube di­ges­tif. Pa­ral­lè­le­ment, le cer­veau connaît des «orages élec­triques» qui pro­voquent les mou­ve­ments ra­pides des yeux, et nous nous met­tons à rê­ver in­ten­sé­ment. Tous les hu­mains rêvent, en gé­né­ral trois à cinq fois par nuit. Chaque rêve pro­voque chez l’homme une érec­tion et chez la femme une di­la­ta­tion des vais­seaux san­guins du va­gin. Ces transformations gé­ni­tales ne sont ap­pa­rem­ment pas dues à des pen­sées ou à des rêves éro­tiques mais au simple fait de rê­ver.

Au cours des dif­fé­rentes phases, notre som­meil est sou­vent in­ter­rom­pu par des ré­veils qui durent quelques se­condes. Kry­ger écrit que les «bons dor­meurs» connaissent en­vi­ron cinq ré­veils par heure mais ne s’en sou­viennent pas. Les cher­cheurs émettent l’hy­po­thèse que ces brèves pé­riodes d’éveil ont été pro­duites par l’évo­lu­tion pour que nous ne nous met­tions pas en dan­ger, pen­dant

que nous dor­mons, en étouf­fant sous les draps ou en nous fai­sant at­ta­quer par un pré­da­teur.

Kry­ger passe en re­vue les dif­fé­rentes af­fec­tions qui nuisent à la qua­li­té du som­meil. Chez les femmes, l’in­som­nie peut être liée aux fluc­tua­tions hor­mo­nales du cycle mens­truel et aux chan­ge­ments hor­mo­naux in­duits par la mé­no­pause. En re­vanche, il reste à juste titre prudent sur le fait que l’« an­dro­pause », la baisse de tes­to­sté­rone qui touche 1 à 2 % des hommes âgés, pour­rait contri­buer à l’in­som­nie. Le syn­drome des jambes sans re­pos, qui se ca­rac­té­rise par un be­soin ir­ré­pres­sible de bou­ger les membres in­fé­rieurs et s’ac­com­pagne sou­vent de crampes, se­rait lié à une ca­rence en cer­taines vi­ta­mines, mais ses causes ne sont pas en­core en­tiè­re­ment élu­ci­dées. Cette af­fec­tion per­turbe fré­quem­ment le som­meil des per­sonnes âgées.

Chez la plu­part d’entre nous tou­te­fois, c’est l’es­prit et non le corps qui en­trave le som­meil ré­pa­ra­teur. Kry­ger ex­plore en pro­fon­deur les états psy­cho­lo­giques as­so­ciés aux troubles du som­meil ain­si que les psy­cho­tropes dont les ef­fets se­con­daires peuvent nuire à la qua­li­té du som­meil. Il ad­met la né­ces­si­té d’avoir par­fois re­cours aux som­ni­fères ou à la mé­la­to­nine, mais pré­fère les thé­ra­pies cog­ni­ti­vo-com­por­te­men­tales, des tech­niques qui aident le pa­tient à se pré­pa­rer men­ta­le­ment à dor­mir en es­qui­vant les pen­sées qui le main­tiennent éveillé.

Il donne des conseils utiles pour des pro­blèmes plus ponc­tuels comme le dé­ca­lage ho­raire en ex­pli­quant la dif­fé­rence entre vo­ler vers l’est et vo­ler vers l’ouest. Si on fait Londres-New York sur un vol du ma­tin, on ar­rive l’après­mi­di, mais le corps pense que c’est la nuit. Kry­ger re­com­mande de ne pas s’ac­cor­der plus qu’une courte sieste dans l’avion. Il faut manger, re­gar­der un film et, une fois ar­ri­vé, es­sayer de res­ter éveillé jus­qu’à l’heure lo­cale du cou­cher. Si on voyage vers l’est, il faut es­sayer de dor­mir le plus pos­sible dans l’avion, en de­man­dant au per­son­nel na­vi­gant de ne pas vous dé­ran­ger ; et, à l’at­ter­ris­sage, se pro­té­ger les yeux de la lu­mière du jour jus­qu’au mo­ment où le corps s’at­tend à être ré­veillé, en por­tant des lu­nettes de so­leil pen­dant au moins deux heures. Ce­la per­met de re­ca­ler l’hor­loge bio­lo­gique.

Le som­meil est un phé­no­mène mys­té­rieux pour la science mais aus­si pour la so­cié­té. Dans Wild Nights, Ben­ja­min Reiss, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à l’uni­ver­si­té Emo­ry, écrit : « Dans toutes les so­cié­tés et même toutes les es­pèces, le som­meil est à la fois un be­soin uni­ver­sel et une res­source que l’on peut se pro­cu­rer li­bre­ment. Pour­quoi est-il donc une source de frus­tra­tion pour tant d’entre nous au­jourd’hui ? Pour­quoi pas­sons-nous tant de temps à ten­ter de le maî­tri­ser et de le mé­di­ca­men­ter et à nous exer­cer – nous et nos en­fants – à le pra­ti­quer cor­rec­te­ment ? Et pour­quoi avons-nous le sen­ti­ment qu’en dé­pit de nos ef­forts pour le domp­ter il reste in­con­trô­lable ? ».

Le pro­blème, es­time Ben­ja­min Reiss, c’est que nous ju­geons im­pé­ra­tif de « dor­mir d’une seule traite jus­qu’au ma­tin », ce qui ne cor­res­pond pas au rythme de som­meil na­tu­rel de beau­coup d’entre nous. Cette ob­ses­sion nous crée des sou­cis qui ag­gravent pa­ra­doxa­le­ment l’in­som­nie. Les aides au som­meil fi­nissent par créer plus de pro­blèmes qu’ils n’en ré­solvent, nous ren­dant « plus in­to­lé­rants aux pe­tits chan­ge­ments d’ha­bi­tudes et d’en­vi­ron-

ne­ment, créant une so­cié­té de dor­meurs ma­niaques et stres­sés ».

Mais qu’est-ce qui est «na­tu­rel» en ma­tière de som­meil? Reiss se tourne vers l’his­to­rien A. Ro­ger Ekirch, qui, en 2001, a mon­tré qu’au dé­but de l’époque mo­derne le som­meil noc­turne était gé­né­ra­le­ment seg­men­té. Il y avait deux phases, par­fois nom­mées «som­meil de plomb» et « som­meil du ma­tin », sé­pa­rées par un in­ter­valle d’éveil d’une heure ou plus, par­fois ap­pe­lé «dor­veille», pen­dant le­quel on pou­vait prier ou faire l’amour. Dans cer­taines so­cié­tés du Ni­ge­ria, d’Amé­rique cen­trale et du Bré­sil, le som­meil seg­men­té s’est main­te­nu jus­qu’au xxe siècle. Ekirch sup­pose que le som­meil seg­men­té était notre pa­tri­moine évo­lu­tif et qu’il a été mis à mal en Oc­ci­dent par l’in­dus­tria­li­sa­tion et l’élec­tri­ci­té, qui a gé­né­ra­li­sé l’éclai­rage ar­ti­fi­ciel. Pour lui, le fait qu’il soit si fré­quent d’avoir une in­som­nie en pleine nuit in­dique que nos rythmes an­ces­traux ont été bou­le­ver­sés 5.

D’autres auteurs ci­tés par Reiss doutent qu’il existe un mo­dèle uni­ver­sel de som­meil au fil des mil­lé­naires. Jerome Sie­gel, cher­cheur en neu­ros­ciences à l’Uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie à Los An­geles, a étu­dié trois so­cié­tés contem­po­raines de chas­seurs-cueilleurs en Tan­za­nie, en Na­mi­bie et en Bo­li­vie qui ne pos­sèdent pas l’élec­tri­ci­té. Ses membres vivent, se­lon lui, dans des condi­tions com­pa­rables à celles des premiers hu­mains, si bien que leur ré­gime de som­meil in­carne se­lon toute vrai­sem­blance la «fa­çon na­tu­relle de dor­mir». Au­cune de ces com­mu­nau­tés ne pra­tique le som­meil seg­men­té; en re­vanche, elles ac­cordent une grande place à la sieste, sur­tout les mois les plus chauds. Reiss sou­ligne que ces so­cié­tés ne connaissent «au­cun des pro­blèmes de san­té – obé­si­té, dia­bète et troubles de l’hu­meur – que le corps mé­di­cal as­so­cie sou­vent au manque de som­meil ».

Il semble peu pro­bable que la psy­cho­lo­gie et la phy­sio­lo­gie hu­maines aient chan­gé au point de voir ap­pa­raître des causes d’in­som­nie qui n’exis­taient pas dans le pas­sé. Reiss, qui en­seigne le lit­té­ra­ture an­glaise, connaît sans au­cun doute les nom­breuses ré­flexions sur le su­jet que l’on trouve chez Sha­kes­peare. Ain­si, Hen­ry IV, tour­men­té par sa conscience après avoir usur­pé le trône, se la­mente : « Ô som­meil, ô doux som­meil,/tendre in­fir­mier de la na­ture /quel ef­froi t’ai-je cau­sé,/ que tu ne veux plus fer­mer mes pau­pières/ et plon­ger mes sens dans l’ou­bli! »6

Reiss dé­taille les re­mèdes contre l’in­som­nie qui avaient cours dans l’An­ti­qui­té: feuilles de lai­tue, noix de mus­cade, pis­sen­lit, oi­gnon. Les mau­vaises nuits exis­taient, mais, au lieu de prendre du Stil­nox ou de la mé­la­to­nine, on in­gé­rait des ali­ments so­po­ri­fiques, en ver­tu de la théo­rie d’Aris­tote se­lon la­quelle «les va­peurs chaudes des ali­ments montent au cer­veau» 7. Si l’on re­monte en­core plus loin dans le temps, il ne fait guère de doute que le som­meil des chas­seurs-cueilleurs pou­vait être per­tur­bé par la dif­fi­cul­té de se pro­cu­rer de la nour­ri­ture ou par la ja­lou­sie à l’égard de membres plus pros­pères de la tri­bu.

Avant l’in­dus­tria­li­sa­tion, les rythmes de som­meil étaient ca­lés sur la lu­mière du jour, va­riable se­lon les sai­sons. Mais l’idée que la so­cié­té in­dus­trielle mo­derne se­rait à elle seule res­pon­sable de notre som­meil per­tur­bé est contre­dite par les lourdes contraintes de la vie agri­cole. Les mois­sons exi­geaient de longues jour­nées de tra­vail et un som­meil tar­dif. Les vaches étaient traites aux pre­mières heures du jour, et les ber­gers de­vaient veiller sur leurs trou­peaux la nuit pour les pro­té­ger des pré­da­teurs. Reiss ne parle pas non plus des exi­gences des ri­tuels re­li­gieux. Le ju­daïsme com­porte trois prières quo­ti­diennes : le ma­tin, l’après-mi­di et le soir. Dans l’is­lam, le muez­zin ap­pelle à la prière cinq fois par jour, dès l’au­rore. Chez les re­li­gieux et les laïcs ca­tho­liques, la « li­tur­gie des heures » im­pose de prier toutes les trois heures, des laudes, à l’aube, aux vi­giles, à mi­nuit.

Le guide et le té­moin prin­ci­pal du livre de Reiss est le phi­lo­sophe et poète Hen­ry Da­vid Tho­reau. Ce­lui-ci souf­frait d’in­som­nie, et sa dé­ci­sion de se re­ti­rer, en 1845, dans une ca­bane à Wal­den Pond était en par­tie liée à un im­pé­rieux be­soin de re­pos. Tho­reau at­tri­buait ses com­bats noc­turnes au fait que le che­min de fer et d’autres in­no­va­tions in­dus­trielles avaient per­tur­bé le mi­lieu na­tu­rel au­tour de sa ville de Con­cord. Se­lon Reiss, nous sommes vic­times de «la men­ta­li­té né­faste pour l’environnement que dé­non­çait Tho­reau : une domination de la na­ture (et de notre corps) par la tech­no­lo­gie et le consu­mé­risme ». Reiss cite Ho­no­ré de Bal­zac comme l’exact op­po­sé de Tho­reau. Tan­dis que Tho­reau était à Wal­den, Bal­zac bu­vait pour écrire 20 à 50 tasses de ca­fé par jour, sou­vent l’es­to­mac vide. « Dès lors tout s’agite : les idées s’ébranlent […] ; les fi­gures se dressent ; le pa­pier se couvre d’encre, car la veille com­mence et fi­nit par des tor­rents d’eau noire.» Deux dé­cen­nies du­rant, Bal­zac a tra­vaillé qua­torze à seize heures par jour pour pro­duire les 88 vo­lumes de La Co­mé­die hu­maine. Tho­reau re­fu­sait le ca­fé, qu’il consi­dé­rait comme un ex­ci­tant ar­ti­fi­ciel, et voyait dans la com­mu­nion avec la na­ture un sti­mu­lant au­tre­ment plus puis­sant : « Qui ne pré­fère se lais­ser en­ivrer par l’air qu’il res­pire ? »

La ten­sion entre sti­mu­la­tion de la pro­duc­ti­vi­té et nos­tal­gie d’un pa­ra­dis per­du de la dé­tente est au coeur de Wild Nights. Mais ce pa­ra­dis a-t-il ja­mais exis­té? At­tri­buer la perte de som­meil à la mo­der­ni­té ne date pas d’hier 8. Si Tho­reau in­cri­mi­nait l’ap­pa­ri­tion du train, nous ac­cu­sons au­jourd’hui les e-mails, les ré­seaux so­ciaux et les écrans de nos ap­pa­reils nu­mé­riques. Les so­cié­tés cherchent le moyen d’obli­ger les gens à se re­po­ser de­puis au moins l’âge du fer, quand la tra­di­tion du shab­bat est ap­pa­rue dans le ju­daïsme. Comme le montre Kry­ger, le som­meil est ab­so­lu­ment in­dis­pen­sable à la vie sur le plan bio­lo­gique, mais rien ne lui nuit au­tant que de vivre plei­ne­ment sa vie, avec le dur la­beur, les res­pon­sa­bi­li­tés et les sou­cis que ce­la sup­pose. Même Dieu a eu be­soin d’un sep­tième jour pour se re­po­ser de tout son tra­vail de créa­tion.

Même Dieu a eu be­soin d’un sep­tième jour pour se re­po­ser de l’oeuvre qu’il avait créée.

LE LIVREThe Mys­te­ry of Sleep: Why a Good Night’s Rest is Vi­tal to a Bet­ter, Heal­thier Life(« Le mys­tère du som­meil : pour­quoi une bonne nuit de re­pos est es­sen­tielle pour vivre mieux et en bonne san­té »), Yale Uni­ver­si­ty Press, 2017, 344 p.L’AU­TEURMeir Kry­ger est pro­fes­seur à la fa­cul­té de mé­de­cine de l’uni­ver­si­té Yale. Il est l’au­teur prin­ci­pal d’un ma­nuel de ré­fé­rence sur la mé­de­cine du som­meil.

Joe, le gros gar­çon rou­geaud en état de som­no­lence dé­crit par Di­ckens dans Les Aven­tures de Mr Pi­ck­wick, souf­frait en fait du syn­drome obé­si­té hy­po­ven­ti­la­tion.

Nous ju­geons im­pé­ra­tif de dor­mir d’une seule traite jus­qu’au ma­tin, ce qui ne cor­res­pond pas au rythme na­tu­rel de beau­coup d’entre nous.

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