PIÉRON LE PION­NIER

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ED­MOND PER­RIER. Le Temps.

Il y a un siècle, un phy­sio­lo­giste fran­çais se li­vra à une sin­gu­lière ex­pé­rience sur des chiens. Il les main­tint éveillés plu­sieurs jours d’af­fi­lée et consta­ta à l’au­top­sie des al­té­ra­tions dans leur cer­veau ain­si que la pré­sence d’une sub­stance toxique dans leur sang.

Si tout le monde croit connaître les condi­tions ex­té­rieures sus­cep­tibles de pro­vo­quer le som­meil, si tout le monde est d’ac­cord pour pen­ser que le som­meil est en rap­port avec un état par­ti­cu­lier du cer­veau, rien n’est plus va­rié que les opinions qui ont été émises sur la na­ture de cet état et sur ses causes im­mé­diates.

Alc­méon de Cro­tone pen­sait que le som­meil était dû au re­trait du sang dans les veines et le ré­veil «au dé­gor­ge­ment vei­neux» ; Hé­ra­clite et Em­pé­docle d’Agri­gente af­fir­maient que la nuit « le feu in­té­rieur s’éteint et la rai­son se perd, comme elle se perd dans l’ivresse où l’âme est trop mouillée»; Aris­tote pro­fes­sait que le som­meil était dû à ce qu’une éva­po­ra­tion ex­ces­sive en­traî­nait le re­froi­dis­se­ment du cer­veau; ce­lui-ci re­froi­dis­sait à son tour les va­peurs ap­por­tées par le sang, et ces va­peurs, re­tom­bant sur le coeur, siège de la sen­si­bi­li­té, l’em­pê­chaient de fonc­tion­ner. Ce­la n’est pas sans quelque res­sem­blance avec ce que ra­con­tait un jour une bonne femme d’une de ses amies: «Le cha­grin lui a man­gé les foies ; alors la bile s’est mê­lée au sang ; les nerfs ont été plus forts que le sang, et elle est morte ! » C’était tout une théo­rie, à l’an­tique, du der­nier som­meil.

Après la dé­cou­verte de la cir­cu­la­tion du sang, le som­meil fut presque una­ni­me­ment at­tri­bué à des mo­di­fi­ca­tions dans le cours du sang à l’in­té­rieur du cer­veau, sans d’ailleurs qu’au­cune preuve fût don­née de ces mo­di­fi­ca­tions. Puis on son­gea à faire en­trer en ligne de compte une in­toxi­ca­tion pé­rio­dique des élé­ments du cer­veau par des poi­sons for­més dans l’or­ga­nisme lui-même ou par l’acide car­bo­nique ac­cu­mu­lé dans le sang à la suite d’un ra­len­tis­se­ment de la cir­cu­la­tion. On a même cru un mo­ment avoir sai­si sur le vif, pour­rait-on dire, l’in­ter­ven­tion des élé­ments mi­cro­sco­piques cé­ré­braux dans la pro­duc­tion du som­meil. De­puis que Ramón y Ca­jal et Gol­gi nous ont ap­pris à co­lo­rer ces élé­ments, qui sont au­jourd’hui dé­si­gnés sous le nom de « neu­rones », on s’est avi­sé de rechercher les mo­di­fi­ca­tions qu’ils su­bissent au cours du fonc­tion­ne­ment cé­ré­bral et l’on n’est pas sans être ar­ri­vé à des ré­sul­tats im­por­tants [...].

On avait cru voir que les pro­lon­ge­ments pro­to­plas­miques des neu­rones peuvent s’al­lon­ger où se rac­cour­cir sui­vant les cir­cons­tances; leur rac­cour­cis­se­ment de­vait avoir pour ef­fet de dé­mê­ler, pour ain­si dire, le pe­lo­ton for­mé par l’in­tri­ca­tion des der­niers ra­mus­cules de deux neu­rones voi­sins, d’éloi­gner les unes des autres les pe­tites boules ter­mi­nales, de sup­pri­mer, par consé­quent, les réactions ré­ci­proques des neu­rones; la sup­pres­sion de ces re­la­tions de­vait ame­ner l’abo­li­tion de la conscience, et faire, par suite, ap­pa­raître le som­meil. Les mou­ve­ments de contrac­tion et d’ex­ten­sion des pro­lon­ge­ments des neu­rones avaient été com­pa­rés à ceux des ex­pan­sions qui frangent le corps de cer­tains ani­maux tout à fait pri­mi­tifs, les amibes ; et la théo­rie que nous ve­nons de ré­su­mer était dite théo­rie ami­boïde du som­meil. Après avoir sus­ci­té un vé­ri­table en­thou­siasme, elle est peu après tom­bée sous les cri­tiques des ana­to­mistes, et j’avoue que je la re­grette, car j’avais pu, en la mo­di­fiant lé­gè­re­ment, m’en ser­vir pour es­sayer de faire com­prendre le pas­sage de l’in­tel­li­gence à l’ins­tinct chez les in­sectes 1.

Il a donc fal­lu se ra­battre sur des ex­pli­ca­tions ba­sées soit sur une as­phyxie ou une in­toxi­ca­tion pas­sa­gère du cer­veau, soit sur une usure mo­men­ta­née des neu­rones, à la suite du fonc-

tion­ne­ment même de l’or­ga­nisme, soit en­fin, comme le vou­lait Cla­pa­rède, sur une dis­po­si­tion na­tu­relle de notre or­ga­nisme, com­pa­rable à un ins­tinct, à dor­mir pé­rio­di­que­ment afin de se pro­té­ger contre une in­toxi­ca­tion im­mi­nente, consé­quence pro­chaine de son ac­ti­vi­té même 2. Cha­cune de ces hy­po­thèses a eu ses par­ti­sans par­fois illustres, mais est de­meu­rée une hy­po­thèse plus ou moins plau­sible, faute de preuve ex­pé­ri­men­tale.

M. Piéron et son col­la­bo­ra­teur, M. Le­gendre, ont, au contraire, at­ta­qué le pro­blème par l’ex­pé­rience. Le sup­plice le plus cruel que les Orien­taux, si ha­biles en ce genre d’in­ven­tion, aient ima­gi­né consiste à em­pê­cher le pa­tient de s’en­dor­mir, en lui fai­sant su­bir des ex­ci­ta­tions ré­pé­tées, par­mi les­quelles fi­gure au pre­mier rang le cha­touille­ment de la plante des pieds. Le be­soin de dor­mir de­vient ab­so­lu­ment ir­ré­sis­tible quand l’in­som­nie, quelle qu’en soit la cause, dé­passe une cer­taine du­rée. Le gé­né­ral Bru­neau, dans ses Ré­cits de guerre (18701871), dé­peint en termes vi­gou­reux ce qu’il ap­pelle « le sup­plice du som­meil » : « Du 23 no­vembre au 7 dé­cembre, [...] nous avons mar­ché constam­ment et dor­mi en moyenne trois heures sur vingt-quatre. Pour ma part, je suis res­té sans fer­mer l’oeil un ins­tant du 3 dé­cembre au ma­tin jus­qu’au 6, à cinq heures du soir. En ar­ri­vant à Sal­bris, je tombe comme une masse. Un zouave a pi­tié de moi; sans que je m’en aper­çoive, il me re­couvre avec sa pè­le­rine, et là je dors comme une brute, in­dif­fé­rent aux ex­plo­sions des obus prus­siens qui tombent au­tour de moi.»

Que se passe-t-il dans notre or­ga­nisme à la suite d’une telle pri­va­tion de som­meil ? MM. Piéron et Le­gendre ont es­sayé de le dé­cou­vrir en opé­rant sur des chiens, ce qu’avait dé­jà fait Mlle Ma­rie de Ma­na­céine que je si­gnale pour ce crime aus­si in­tel­li­gent que pré­mé­di­té aux ar­dentes an­ti­vi­vi­sec­tion­nistes de son sexe 3. MM. Piéron et Le­gendre n’ont pas mis moins de vingt su­jets en ex­pé­rience. En les at­ta­chant de ma­nière à leur im­po­ser cer­taines gênes qui les ré­veillaient quand ils com­men­çaient à s’aban­don­ner au som­meil, ils sont ar­ri­vés à les main­te­nir éveillés du­rant une di­zaine de jours consé­cu­tifs. Pen­dant ce temps au­cun trouble vrai­ment ca­rac­té­ris­tique n’a pu être consta­té dans les fonc­tions phy­sio­lo­giques; mais à l’au­top­sie les élé­ments de cer­taines par­ties net­te­ment dé­li­mi­tées du cer­veau (gy­rus sig­moïde, ré­gion pré­fron­tale) se trou­vèrent net­te­ment et constam­ment al­té­rés. Ces ré­gions contiennent de grands neu­rones à corps py­ra­mi­dal et d’autres à corps po­ly­morphe. Les deux ca­té­go­ries d’élé­ments pou­vaient être at­teintes, ou l’une d’elles seule­ment. En gé­né­ral leur corps était di­mi­nué, ra­ta­ti­né ; leur noyau était de­ve­nu la­té­ral, de même que le nu­cléole par­fois frag­men­té à l’in­té­rieur du noyau; sa sub­stance se mon­trait moins gra­nu­leuse et va­cuo­lée, ain­si que celle des pro­lon­ge­ments pro­to­plas­miques. L’im­por­tance de ces al­té­ra­tions s’est trou­vée tou­jours en rap­port avec l’in­ten­si­té du be­soin de som­meil ; elles sont du reste pas­sa­gères, quand l’in­som­nie n’a pas trop du­ré; en peu de temps les élé­ments re­viennent à l’état nor­mal. On com­prend que de telles mo­di­fi­ca­tions en­traînent cer­tains troubles dans le fonc­tion­ne­ment du cer­veau, tels que les hal­lu­ci­na­tions et l’apa­thie qui ont été sou­vent no­tées en pa­reille cir­cons­tance chez l’homme. En même temps que les neu­rones cé­ré­braux s’al­tèrent, une sub­stance par­ti­cu­lière se dé­ve­loppe dans le sang ; M. Piéron l’a ap­pe­lée hyp­no­toxine, ce qui veut dire en grec le poi­son du som­meil.

Du sang dé­fi­bri­né pro­ve­nant d’ani­maux in­som­niaques a été sans ré­sul­tat in­jec­té dans le pé­ri­toine, sous les en­ve­loppes de la moelle épi­nière ou, après, tré­pa­na­tion gué­rie, dans la sub­stance cé­ré­brale elle-même. Mais le sé­rum san­guin, le li­quide cé­pha­lo-ra­chi­dien et la sub­stance même des élé­ments cé­ré­braux de chiens in­som­niaques in­jec­tés dans les vais­seaux de chiens nor­maux ont pro­vo­qué chez eux un be­soin ir­ré­sis­tible de dor­mir et des al­té­ra­tions des cel­lules cé­ré­brales en tout sem­blables à celles qui se pro­duisent chez un chien pri­vé de som­meil. Il existe donc bien dans le sang des chiens in­som­niaques une sub­stance toxique. Cette sub­stance perd ses pro­prié­tés si on la chauffe à 65°C; elle est so­luble dans l’eau dis­til­lée.

Le poi­son som­ni­fère ou poi­son en­dor­meur est-il bien réel­le­ment créé par l’ab­sence de som­meil ? Ne se­rait-ce pas un poi­son ba­nal, com­plexe peut-être, ré­sul­tant d’une ac­ti­vi­té trop pro­lon­gée et sans re­pos des or­ganes, un poi­son iden­tique à ceux d’où ré­sulte en par­tie la sen­sa­tion de fa­tigue ? C’est en ef­fet là une opi­nion cou­rante que […] la fa­tigue peut être consi­dé­rée comme la mère du som­meil et l’en­gendre in­évi­ta­ble­ment. M. Piéron a sou­mis cette idée à l’épreuve de l’ex­pé­rience. Il a pla­cé des chiens dans un cy­lindre tour­nant sem­blable, toutes pro­por­tions gar­dées, à ceux dans les­quels on s’amuse à faire ma­noeu­vrer les écu­reuils; ces chiens sont ar­ri­vés à une fa­tigue ex­trême qui ne s’est ja­mais tra­duite par un be­soin ir­ré­sis­tible de dor­mir, mais plu­tôt par une ex­ci­ta­tion in­ac­cou­tu­mée ; et le som­meil quand il s’est pro­duit était un som­meil lé­ger, ne ré­sis­tant pas au moindre bruit. Wer­chardt a d’ailleurs réus­si à iso­ler la toxine de fa­tigue en opé­rant sur des rats qu’il fai­sait traî­ner long­temps par la queue sur une sur­face ru­gueuse à la­quelle ils s’agrip­paient déses­pé­ré­ment; et M. Piéron si­gnale les dif­fé­rences qui distinguent son ac­tion de celle de la toxine som­ni­fère. Voi­ci donc un fait bien éta­bli, c’est que le som­meil peut être in­vin­ci­ble­ment pro­duit par la pré­sence dans le sang d’une cer­taine sub­stance pré­ci­sé­ment en­gen­drée par l’ab­sence de som­meil. Ce­la est im­por­tant et c’est un aver­tis­se­ment pré­cis pour ceux qui s’ima­ginent que l’on peut im­pu­né­ment se pri­ver de som­meil

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