UN KANDINSKY CONTRE UN POSTSCRIPTUM DE LÉNINE

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - LÉONID MAKSIMENKOV. Ogo­niok.

L’Union so­vié­tique était prête à tout pour ré­cu­pé­rer le moindre bout de pa­pier si­gné du père de la révolution d’Oc­tobre. À l’étran­ger, des ta­bleaux de peintres abs­traits russes pou­vaient ser­vir de mon­naie d’échange.

L’Union so­vié­tique était prête à tout pour ré­cu­pé­rer le moindre bout de pa­pier si­gné du père de la révolution d’Oc­tobre. À l’étran­ger, des ta­bleaux de peintres abs­traits russes pou­vaient ser­vir de mon­naie d’échange, comme ce Kandinsky ven­du 42 mil­lions de dol­lars en 2017.

Au­jourd’hui, les oeuvres des peintres abs­traits russes du dé­but du xxe siècle peuvent at­teindre des sommes co­los­sales. Ré­cem­ment, Com­po­si­tion su­pré­ma­tiste (1916), de Ka­zi­mir Ma­le­vitch, est par­tie chez Ch­ris­tie’s à New York pour 85 mil­lions de dol­lars. Vas­si­ly Kandinsky est tout aus­si pri­sé. En juin 2017, chez So­the­by’s à Londres, deux de ses ta­bleaux ont at­teint des prix re­cord en l’es­pace de vingt-deux mi­nutes : Mur­naü. Pay­sage avec mai­son verte (1909) est par­ti pour 26,7 mil­lions de dol­lars, et Pein­ture aux lignes blanches (1913) a été ad­ju­gé pour 41,6 mil­lions à un collectionneur sou­hai­tant res­ter ano­nyme.

Dans la no­tice ac­com­pa­gnant cette der­nière toile, on pou­vait lire une his­toire à peine croyable sur la fa­çon dont ce ta­bleau, conser­vé dans les caves de la ga­le­rie Tre­tia­kov, à Mos­cou, avait abou­ti en 1974 entre les mains du collectionneur ouest-al­le­mand Wil­helm Hack. Ap­pa­rem­ment, le gouvernement so­vié­tique l’au­rait uti­li­sé comme mon­naie d’échange pour ac­qué­rir des « lettres de Lénine » (plu­tôt une seule lettre, en fait). Confié tout d’abord à un musée al­le­mand, ce ta­bleau avait été ré­cu­pé­ré par les hé­ri­tiers de Hack en 2015 avant d’être mis aux enchères chez So­the­by’s.

Lénine, Bre­j­nev, Kandinsky, un mil­lion­naire ouest-al­le­mand, les caves de la ga­le­rie Tre­tia­kov… Cette his­toire a tout l’air d’un th­riller. Mais est-elle vraie ?

Com­men­çons par le dé­but. Une telle tran­sac­tion au­rait-elle été pos­sible en pleine Guerre froide? La ré­ponse est clai­re­ment oui. La chasse aux ma­nus­crits de Lénine a tou­jours été une po­li­tique d’État de l’URSS, une prio­ri­té même. À l’in­té­rieur du pays, la chose était simple : les dé­ten­teurs de ces do­cu­ments étaient som­més de les re­mettre à l’État sans de­man­der de com­pen­sa­tion fi­nan­cière. S’ils re­fu­saient, on les leur confis­quait et ils pou­vaient se re­trou­ver der­rière les bar­reaux. À l’étran­ger, c’était plus com­pli­qué: il fal­lait écu­mer les ventes aux enchères, ten­ter d’em­ployer la ma­nière douce mais aus­si ne pas hé­si­ter à uti­li­ser la lo­gique de l’éco­no­mie de mar­ché.

Comment ce­la se pas­sait-il con­crè­te­ment ? Lorsque les ser­vices de ren­sei­gne­ment ex­té­rieur so­vié­tique ap­pre­naient l’exis­tence de tel ou tel do­cu­ment si­gné de la main de Lénine, ils aver­tis­saient im­mé­dia­te­ment le Co­mi­té cen­tral du Par­ti com­mu­niste à Mos­cou. Ce­lui-ci pre­nait alors l’avis de l’Ins­ti­tut du mar­xisme-lé­ni­nisme, le prin­ci­pal temple du sa­voir sur l’oeuvre de Lénine, qui, après avoir fait des vé­ri­fi­ca­tions dans dif­fé­rents fonds d’archives, se pro­non­çait sur l’op­por­tu­ni­té d’ac­qué­rir ces do­cu­ments. Si la ré­ponse était po­si­tive, le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères était mo­bi­li­sé, mais aus­si les ca­naux of­fi­cieux du dé­par­te­ment des re­la­tions ex­té­rieures du Co­mi­té cen­tral – très sou­vent, les So­vié­tiques pou­vaient comp­ter sur leurs amis des par­tis com­mu­nistes frères – et, bien évi­dem­ment, les ser­vices spé­ciaux. Les do­cu­ments in­édits de Lénine – lettres, télégrammes, ar­ticles de presse… – étaient par­ti­cu­liè­re­ment ap­pré­ciés.

Ain­si, en 1966, l’am­bas­sa­deur so­vié­tique à Wa­shing­ton, Ana­to­li Do­bry­nine, in­for­ma Mos­cou qu’al­lait être mise aux enchères le 22 mars, à l’hô­tel Wal­dorf As­to­ria de New York, une note ta­pus­crite por­tant la si­gna­ture de Lénine dans la­quelle il condam­nait l’an­ti­sé­mi­tisme. Elle était da­tée de fé­vrier 1917, soit du tout dé­but de la révolution. Le di­rec­teur

de l’Ins­ti­tut du mar­xisme-lé­ni­nisme de l’époque, Pio­tr Pos­pe­lov, confir­ma que cette note lui était in­con­nue et qu’elle re­vê­tait « un in­té­rêt ma­jeur » pour l’URSS. Mais que di­sait exac­te­ment cette note ? Par pru­dence, le res­pon­sable de l’édu­ca­tion et de la science au sein du Co­mi­té cen­tral pré­co­ni­sa tout d’abord de « de­man­der à notre re­pré­sen­ta­tion aux États-Unis de dé­ter­mi­ner l’iden­ti­té de l’ac­qué­reur de la note de Vla­di­mir Ilitch Lénine et, si pos­sible, d’ob­te­nir une pho­to­co­pie du do­cu­ment ». Un té­lé­gramme chif­fré fut adres­sé à l’am­bas­sa­deur dans ce sens. On ignore la suite.

Puis, en 1974, les li­miers du Krem­lin ap­prirent l’exis­tence d’un autre do­cu­ment ori­gi­nal de Lénine, cette fois en Al­le­magne de l’Ouest: l’ori­gi­nal de sa lettre du 7fé­vrier 1908 au so­cial­dé­mo­crate Gri­go­ri Alek­sins­ki. Cette mis­sive n’était pas in­édite – le quo­ti­dien illus­tré pa­ri­sien Ex­cel­sior en avait pu­blié une pho­to dès 1922, et son conte­nu avait été par­tiel­le­ment re­pro­duit en 1970 dans un ou­vrage pu­blié en URSS à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de la nais­sance de Lénine, le tome XXXVII du « Re­cueil Lénine ». Il y est ques­tion d’une ren­contre avec un mys­té­rieux per­son­nage, dé­si­gné uni­que­ment comme « le Juif ». On peut y lire: «En­voyez-nous l’adresse du Juif. Il faut que notre émis­saire puisse im­mé­dia­te­ment avoir toute la confiance du Juif.»

En­core ces juifs, dé­ci­dé­ment… Mais cette courte lettre (dix lignes, si­gna­ture com­prise) com­por­tait éga­le­ment un post-scriptum com­men­çant par ces mots : « Nous al­lons aus­si de­man­der…», dont la suite n’était pas li­sible sur le do­cu­ment re­pro­duit par le jour­nal Ex­cel­sior. Le « Re­cueil Lénine » l’avait pu­blié sans le pré­ci­ser, mais, pour les idéo­logues du par­ti, le conte­nu de ce mys­té­rieux P.-S. ne de­vait en au­cun tom­ber entre les mains des en­ne­mis de l’URSS au risque d’ali­men­ter la «pro­pa­gande an­ti­so­vié­tique». Et s’il conte­nait des re­marques an­ti­sé­mites sur ce mys­té­rieux « Juif » dont les bol­che­viques de­vaient à tout prix ga­gner la confiance pour faire avan­cer leur cause ?

Pour com­prendre les craintes du Po­lit­bu­ro, il faut se re­plon­ger dans le contexte de cette an­née 1974. Les au­to­ri­tés so­vié­tiques étaient sur le point d’ex­pul­ser Alexandre Sol­je­nit­syne, et elles sa­vaient qu’il tra­vaillait no­tam­ment sur son livre Lénine à Zu­rich. Cette même an­née, le sort des juifs d’URSS fai­sait les gros titres de la presse in­ter­na­tio­nale. Aux États-Unis, le Congrès dé­bat­tait de l’amen­de­ment Jack­son-Va­nik, qui vi­sait à res­treindre les échanges com­mer­ciaux avec les pays du bloc de l’Est ne res­pec­tant pas les droits de l’homme, no­tam­ment la li­ber­té de cir­cu­la­tion. Der­rière cette for­mu­la­tion se ca­chait une réa­li­té que per­sonne n’igno­rait: les en­traves, de plus en plus nom­breuses, mises aux juifs so­vié­tiques qui sou­hai­taient émi­grer [lire « L’épo­pée des re­fuz­niks », p. 64]. Aus­si Mos­cou n’hé­si­tait-il pas à faire du sort de ses juifs une mon­naie d’échange dans les né­go­cia­tions en cou­lisse

avec l’Oc­ci­dent, et no­tam­ment avec les États-Unis.

Comme avec la note ta­pus­crite, il fut im­pos­sible d’ob­te­nir une pho­to­co­pie de la lettre du 7fé­vrier 1908: la mis­sive était sous bonne garde. Et ses dé­ten­teurs sa­vaient ce qu’ils vou­laient : ra­pi­de­ment, ils in­di­quèrent aux So­vié­tiques qu’ils étaient prêts à échan­ger ce do­cu­ment contre « un ta­bleau peint à l’huile par le peintre abs­trait Vas­si­ly Kandinsky et is­su des ré­serves de la ga­le­rie Tre­tia­kov», comme le pré­cise une note du KGB adres­sée le 4 fé­vrier 1974 au Co­mi­té cen­tral du Par­ti et si­gnée de son pré­sident de l’époque, Iou­ri An­dro­pov.

Cette note ul­tra­con­fi­den­tielle fi­gure dans le dos­sier per­son­nel de Kandinsky aux archives du KGB. On y en ap­prend un peu plus sur le dé­ten­teur de la fa­meuse lettre : il ne s’agit pas de Wil­helm Hack mais d’«un des membres les plus an­ciens du Par­ti social-dé­mo­crate al­le­mand, qui sou­haite gar­der l’ano­ny­mat». Et tout porte à croire que ce sont ses des­cen­dants qui ont em­po­ché 41,6 mil­lions de dol­lars pour Pein­ture aux lignes blanches à Londres en 2017. Un nom ap­pa­raît en re­vanche : ce­lui de l’in­ter­mé­diaire, la ga­le­riste Jo­han­na Ri­chard.

Le 5 fé­vrier 1974, soit un jour après la ré­cep­tion de la note du pré­sident du KGB Iou­ri An­dro­pov, la ques­tion est tran­chée au se­cré­ta­riat du Co­mi­té cen­tral du Par­ti, sa plus haute ins­tance. Un pro­to­cole est ré­di­gé après la séance et ar­chi­vé sous le nu­mé­ro 112 dans le tome 11C. Concer­nant la «lettre de V.I. Lénine à G.A. Alek­sins­ki en date du 7 fé­vrier 1908 », nous pou­vons lire les ré­so­lu­tions sui­vantes :

«1. Au mi­nis­tère de la Culture de l’URSS : choi­sir une huile sur toile par­mi les oeuvres du peintre abs­trait Kandinsky et la mettre à dis­po­si­tion du KGB.

2. Au KGB : ac­qué­rir, en res­pec­tant les condi­tions po­sées par ses dé­ten­teurs, l’ori­gi­nal de la lettre de V.I. Lénine à G.A. Alek­sins­ki en date du 7 fé­vrier 1908.»

La tâche confiée au KGB n’était pas simple. Comment faire sor­tir des ré­serves de la ga­le­rie Tre­tia­kov un ta­bleau va­lant dé­jà à l’époque plu­sieurs mil­lions de dol­lars et le faire pas­ser en douce dans un pays membre de l’Al­liance at­lan­tique? L’idéal se­rait de pro­cé­der à cet échange dans un pays neutre, la Suisse par exemple, où ré­si­dait jus­te­ment la veuve du peintre, Ni­na. Les cadres du KGB y ont cer­tai­ne­ment pen­sé, d’au­tant plus qu’elle avait voya­gé en URSS et était consi­dé­rée comme « plu­tôt loyale » à l’égard du ré­gime so­vié­tique.

Mais un do­cu­ment clas­sé confi­den­tiel, ex­trait du dos­sier per­son­nel du peintre dans les archives de la po­lice secrète, rap­pelle que les rap­ports s’étaient consi­dé­ra­ble­ment dé­gra­dés entre la veuve de Kandinsky et Mos­cou après une vi­site à Pa­ris du vice-mi­nistre de la Culture de l’URSS, A.N. Kouz­net­sov, en 1959. Ni­na Kandinsky avait ob­te­nu que la ga­le­rie Tre­tia­kov lui prête une di­zaine d’oeuvres de son ma­ri pour une petite ex­po­si­tion en Eu­rope de l’Ouest. En échange, le mi­nistre lui avait de­man­dé de ré­gler pour lui en de­vises ses achats de meubles en France, s’en­ga­geant à rem­bour­ser en roubles la mère de Ni­na, qui ré­si­dait alors à Mos­cou. Ce qu’il ne fit ja­mais. Fu­rieuse, Ni­na Kandinsky ra­con­ta à qui vou­lait l’en­tendre la four­be­rie du mi­nistre, ce qui fi­nit par ar­ri­ver aux oreilles des au­to­ri­tés. Kouz­net­zov fut in­vi­té à s’ex­pli­quer de­vant le Co­mi­té cen­tral, où il af­fir­ma sous ser­ment qu’il s’agis­sait d’une «ca­lom­nie montée de toutes pièces par l’un de ses en­ne­mis». Quelque temps après, le mi­nistre fut mis à la re­traite an­ti­ci­pée, mais le mal était fait. Ni­na Kandinsky ne vou­lait plus en­tendre par­ler de l’URSS, et le KGB concluait lo­gi­que­ment que ses agents ne pou­vaient pas comp­ter sur l’aide de «cette petite vieille écer­ve­lée». Le KGB de­vrait se dé­brouiller seul.

Dans une autre note, Iou­ri An­dro­pov as­sure que ses agents sont tout à fait en me­sure de pro­cé­der à l’échange, en toute confi­den­tia­li­té. On n’en sau­ra pas plus sur les dé­tails de cette opé­ra­tion, sauf qu’elle se ter­mine par l’ar­ri­vée à Mos­cou de la fa­meuse lettre, post-scriptum com­pris. Nous sa­vons à pré­sent ce que Lénine vou­lait « aus­si de­man­der ». Il vou­lait tout sim­ple­ment ob­te­nir de la mi­li­tante com­mu­niste ita­lo-russe An­ge­li­ca Ba­la­ba­noff l’adresse de la re­vue ita­lienne Cri­ti­ca so­ciale. Nous avons lu et re­lu cette phrase ano­dine : 49 mots, 226 ca­rac­tères en tout. À com­bien est par­ti le chef-d’oeuvre de Kandinsky Pein­ture aux lignes blanches à Londres? 41,6 mil­lions dol­lars. Bi­lan: chaque mot de Lénine dans cette phrase nous au­ra coû­té près de 1 mil­lion de dol­lars, ce qui fait presque 200000 dol­lars le ca­rac­tère. La veuve de Kandinsky, Ni­na, est morte en 1980 étouf­fée avec son châle dans son chalet de Gs­taadt, en Suisse. À ce jour, on ignore l’iden­ti­té de son as­sas­sin.

— Léonid Mak­si­men­ko est un his­to­rien spé­cia­liste des archives so­vié­tiques et russes. Il vit au Ca­na­da. — Cet ar­ticle est pa­ru dans l’heb­do­ma­daire russe Ogo­niok le 9 juillet 2018. Il a été tra­duit par Alexandre Lé­vy.

Chaque mot de Lénine dans cette phrase nous au­ra coû­té près de 1 mil­lion de dol­lars.

LE LIVREЛенинский сборник XXXVII (« Re­cueil Lénine XXXVII »), Édi­tions de lit­té­ra­ture po­li­tique, 1970, 400 p.L’AU­TEURVla­di­mir Ilitch Ou­lia­nov, dit Lénine (1870-1924), est le maître d’oeuvre de la révolution bol­che­vique et le fon­da­teur de l’État so­vié­tique. Pu­blié à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de sa nais­sance, ce re­cueil contient 507 do­cu­ments in­édits (lettres, télégrammes, dis­cours, notes de tra­vail), dont 35 exem­plaires datent d’avant la créa­tion de l’URSS et 472 d’après.

Long­temps conser­vé dans les ré­serves de la ga­le­rie Tre­tia­kov, à Mos­cou, le ta­bleau Pein­ture aux lignes blanches, de Vas­si­ly Kandinsky (1913), a connu un éton­nant par­cours.

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