OR­WELL NEUROLOGUE

La « nov­langue » mise en place par Big Brother vise à ex­clure tout autre mode de pen­sée que ce­lui qu’im­pose le Par­ti. Elle in­ter­dit les mé­ta­phores, ef­face le pas­sé et le re­cons­truit sans cesse pour ins­tal­ler l’in­di­vi­du dans un uni­vers pa­ral­lèle au sien. C

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - IS­RAEL ROSENFIELD ET AL­MA TER­RASSE. Dans la nou­velle tra­duc­tion de Jo­sée Ka­moun, le mot « news­peak » n’est plus tra­duit par « nov­langue » mais par « néo­par­ler ».

Dans 1984, La « nov­langue » mise en place par Big Brother in­ter­dit les mé­ta­phores, ef­face le pas­sé et le re­cons­truit sans cesse pour ins­tal­ler l’in­di­vi­du dans un uni­vers pa­ral­lèle au sien. Ce fai­sant, Big Brother s’en prend au fonc­tion­ne­ment même du cer­veau.

Dans 1984, le ro­man dys­to­pique de George Or­well, le Par­ti se main­tient au pou­voir grâce à un contrôle to­tal des pen­sées et des ac­tions des ci­toyens. Wins­ton Smith, ré­dac­teur au mi­nis­tère de la Vé­ri­té, ré­écrit l’his­toire en per­ma­nence. La nov­langue 1, langue of­fi­cielle de la so­cié­té, écrit Or­well, « vi­sait à ex­clure tout autre mode de pen­sée […] Il fal­lait donc créer de nou­veaux mots, mais aus­si et sur­tout éli­mi­ner les mots in­dé­si­rables et dé­pouiller ceux qui res­taient de leurs sens hé­té­ro­doxes, et d’ailleurs de tout sens se­cond dans la me­sure du pos­sible. Pre­nons un seul exemple: le mot “libre” exis­tait tou­jours, mais seule­ment dans des énon­cés comme “ce siège est libre”» .

Le su­jet d’Or­well est bien sûr la po­li­tique et la so­cié­té, pas les troubles neu­ro­lo­giques, mais 1984 livre ce­pen­dant de re­mar­quables in­tui­tions sur ces der­niers. La nov­langue est d’une grande pré­ci­sion, ce qui se re­trouve dans cer­taines af­fec­tions neu­ro­lo­giques. Cer­tains pa­tients sont in­ca­pables de com­prendre les mé­ta­phores ou les gé­né­ra­li­sa­tions. Ils ne se sou­cient pas de se contre­dire. À la suite d’un AVC, par exemple, le pa­tient dont le bras est pa­ra­ly­sé ne le re­con­naît pas comme sien. Si, à l’aide d’une se­ringue, on lui in­jecte de l’eau froide dans l’oreille, ce­la ac­tive les ca­naux du sys­tème ves­ti­bu­laire de l’oreille in­terne. Sou­dain, sans qu’il ait le sen­ti­ment de se contre­dire, il dit: «Re­gar­dez! C’est mon bras! Il est pa­ra­ly­sé.» Et quand le mé­de­cin lui dit qu’il y a quelques ins­tants il niait qu’il s’agisse de son bras, le pa­tient ré­pond : «Je n’ai ja­mais dit ça.» Le syn­drome dit de la main étran­gère rap­pelle la so­cié­té or­wel­lienne, sug­gé­rant un pa­ral­lèle entre symp­tômes po­li­tiques et symp­tômes neu­ro­lo­giques. Big Brother exige la ca­pa­ci­té d’ou­blier qu’on a pen­sé le contraire, écrit Or­well.

Autre exemple : cer­tains pa­tients sont in­ca­pables de nom­mer l’ob­jet ou la per­sonne qu’ils ont sous les yeux. Si je re­garde une four­chette, quel ob­jet suis­je en train d’ob­ser­ver ? La four­chette po­sée sur la table de­vant moi ou celle que tient mon voi­sin qui mange ses spa­ghet­tis? L’in­ca­pa­ci­té de re­con­naître que dif­fé­rentes oc­cur­rences d’un ob­jet ou d’une per­sonne dé­si­gnent le même ob­jet ou la même per­sonne dé­note une in­ca­pa­ci­té neu­ro­lo­gique à ca­té­go­ri­ser.

Les pa­tients at­teints de pro­so­pag­no­sie sont in­ca­pables de re­con­naître les vi­sages, sou­vent parce qu’ils ne sont pas en me­sure de faire le lien entre les images d’un vi­sage vu sous dif­fé­rents angles. Quand j’ap­pelle mon amie Lise, de quelle Lise s’agit­il, si la seule que je re­con­naisse est celle qui fi­gure sur la pho­to que je garde dans ma poche ? Les ex­pres­sions fa­ciales changent constam­ment, et nor­ma­le­ment nous re­con­nais­sons notre amie mal­gré ces chan­ge­ments. Le cer­veau doit créer toute une ca­té­go­rie d’images d’un vi­sage et « com­prendre » qu’elles sont des versions du même vi­sage. C’est l’une des fonc­tions fon­da­men­tales du cer­veau que de ca­té­go­ri­ser les per­cep­tions, les sou­ve­nirs, les pen­sées, les sons et les odeurs – même si l’on ne com­prend pas très bien comment il ac­com­plit cette tâche. Quand on dit : « Bon­jour Bar­ba­ra », on mo­bi­lise toute une sé­rie de liens que l’on a avec cette per­sonne et que son nom in­carne. Ne pas être ca­pable de nom­mer la per­sonne avec la­quelle on parle té­moigne en un sens d’une in­ca­pa­ci­té à ca­té­go­ri­ser.

LE LIVRE1984, nou­velle tra­duc­tion de Jo­sée Ka­moun, Gal­li­mard, 2018, 384 p.L’AU­TEURGeorge Or­well (1903-1950), de son vrai nom Eric Ar­thur Blair, a écrit son cé­lèbre ro­man à la fin de sa courte vie, dans l’île de Ju­ra (Écosse), entre 1947 et 1949. Il est mort de la tu­ber­cu­lose quelques mois après la pa­ru­tion du livre.

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