UNE PHI­LO­SOPHE HANTÉE PAR LE SA­CRI­FICE

Avant de mou­rir de la tu­ber­cu­lose et des contraintes qu’elle s’in­fli­geait, Si­mone Weil en­ra­geait de ne pou­voir se rendre en France oc­cu­pée pour y faire le don de sa vie.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - RO­BERT ZARETSKY.

L’en­ra­ci­ne­ment. Pré­lude à une dé­cla­ra­tion des de­voirs en­vers l’être hu­main, de Si­mone Weil

Voi­là soixante-quinze ans, le 26 août 1943, le mé­de­cin lé­giste du sa­na­to­rium Gros­ve­nor, un vaste édi­fice vic­to­rien si­tué dans la ville d’Ash­ford, à une cen­taine de ki­lo­mètres au sud-est de Londres, ache­va l’exa­men d’une pa­tiente dé­cé­dée deux jours plus tôt. Il ré­di­gea l’acte de décès: «Ar­rêt car­diaque dû à la dé­gé­né­res­cence du muscle car­diaque cau­sée par la faim et une tu­ber­cu­lose.» Puis le constat cli­nique fait place à un ju­ge­ment mo­ral : «La dé­funte s’est tuée en re­fu­sant de manger alors que l’équi­libre de son es­prit était dé­ran­gé.» Le corps fut en­ter­ré au ci­me­tière By­brook, à Ash­ford. Sur sa tombe, une plaque gra­vée in­dique :

SI­MONE

WEIL

3 fé­vrier 1909

24 août 1943 La tombe, dont l’em­pla­ce­ment est si­gna­lé sur le plan du ci­me­tière, est de­ve­nue l’un des sites tou­ris­tiques les plus vi­si­tés d’Ash­ford. Pour te­nir compte du flot in­ces­sant de vi­si­teurs, une autre plaque en marbre ex­plique que Si­mone Weil avait « re­joint le gouvernement pro­vi­soire fran­çais à Londres » et que « ses écrits l’ont consa­crée comme l’une des grandes fi­gures de la phi­lo­so­phie contem­po­raine ».

Une plaque de marbre ne sau­rait en dire beau­coup plus. En jan­vier 1943, Si­mone Weil était ar­ri­vée à Londres pour s’en­ga­ger dans la France libre de Charles de Gaulle. Mais, comme si sou­vent dans sa vie, elle re­fu­sa fi­na­le­ment de de­ve­nir membre de ce club. Quatre mois après avoir re­joint le mou­ve­ment gaul­liste, elle an­non­ça sa dé­mis­sion. Rai­son in­vo­quée: ses su­pé­rieurs avaient re­fu­sé à plu­sieurs re­prises d’ac­cé­der à sa de­mande, qui était d’être en­voyée en mission dans la France oc­cu­pée.

Une telle mission, pen­sait-on au QG du gé­né­ral de Gaulle, s’achè­ve­rait im­man­qua­ble­ment par sa cap­ture et sa mort. Bi­zar­re­ment, Weil n’en dis­con­ve­nait pas. Elle avait as­su­ré dans une lettre à Mau­rice Schu­mann, un an­cien ca­ma­rade d’école de­ve­nu l’un des conseillers de De Gaulle : « Toute tâche n’exi­geant pas de connais­sances tech­niques et com­por­tant un de­gré éle­vé d’ef­fi­ca­ci­té, de peine et de dan­ger me convien­drait par­fai­te­ment.» En­core plus sur­pre­nant, elle ajou­tait que, si elle était ar­rê­tée, sa «fai­blesse phy­sique» lui per­met­trait de mou­rir «sans avoir don­né d’in­di­ca­tions ». Mais le plus étrange est le lien entre tout ce­la et les mots gra­vés sur la plaque de marbre : « l’une des grandes fi­gures de la phi­lo­so­phie contem­po­raine ». Du­rant sa courte vie, Si­mone Weil a très peu pu­blié. For­mée à l’École nor­male su­pé­rieure, l’une des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires les plus pres­ti­gieuses, Weil s’em­ploya sans re­lâche à se dé­tour­ner du par­cours que l’on at­ten­dait d’elle. Elle en­sei­gna dans plu­sieurs lycées mais, comme elle le confia à l'une de ses élèves, elle trou­vait que l’en­sei­gne­ment la te­nait éloi­gnée de la « vraie vie». Au grand déses­poir des pro­vi­seurs (l’un d’eux l’ap­pe­la « la Vierge rouge »), elle ma­ni­fes­tait aux cô­tés des ou­vriers en grève, par­ti­ci­pait à des dé­bats syn­di­caux, en­sei­gnait à des adultes et écri­vait pour di­vers jour­naux. Comme Or­well et Ca­mus, elle avait beau pen­cher très à gauche, elle se mé­fiait des ré­vo­lu­tion­naires tout au­tant que des ré­ac­tion­naires. Per­sua­dée qu’un ré­gime mar­xiste abou­ti­rait, plus en­core qu’une mo­nar­chie, au to­ta­li­ta­risme, elle pré­fé­rait sou­te­nir des or­ga­ni­sa­tions anar­chistes et syn­di­cales.

Ces ac­ti­vi­tés ne lui suf­fi­saient pas. Pour Si­mone Weil, la réa­li­té était an­crée dans le tra­vail ma­nuel. Son dé­sir d’ex­pé­rience concrète semble sou­vent ins­pi­ré par un ro­man­tisme mor­bide. Comme elle le dit à un ma­rin-pê­cheur aba­sour­di qui l’avait prise comme ma­te­lot – même si elle ne pou­vait lui être d’une grande uti­li­té –, son « mal­heur » était de n’avoir ja­mais été pauvre. Elle fit le même aveu à un couple de pay­sans pour qui elle sou­hai­tait tra­vailler : « Ce que je veux, c’est vivre la vie des plus pauvres, par­ta­ger leurs durs tra­vaux, vivre leurs peines, manger à leur table.» Im­pres­sion­né par cette de­mande d’une Pa­ri­sienne ai­sée, le couple l’in­vi­ta non sans ré­ti­cences à par­ta­ger sa vie. Un mois plus tard, il éprou­va moins de ré­ti­cences à la dés­in­vi­ter. Les deux époux ne sup­por­taient plus d’être sans cesse bom­bar­dés de ques­tions ni de la voir re­fu­ser de prendre part aux re­pas, au mo­tif que «les en­fants en In­do­chine ont faim ».

Quelque chose d’autre était à l’oeuvre dans sa quête du tra­vail ma­nuel. «Tant qu’on a sim­ple­ment une idée, on ne tient rien de réel, di­sait-elle. La grande er­reur hu­maine est de rai­son­ner au lieu de dé­cou­vrir.» Pour dé­cou­vrir, il faut sor­tir du la­bo­ra­toire ou de la bi­blio­thèque, du ca­fé ou de la salle de classe. La phi­lo­so­phie, ré­pète-t-elle dans son jour­nal, «est ex­clu­si­ve­ment af­faire d’ac­tion et de pra­tique ». Elle au­rait pu ajou­ter que c’est aus­si af­faire de vé­ri­té, mais, comme elle le di­sait à ses élèves, « une vé­ri­té est tou­jours la vé­ri­té de quelque chose». Le quelque chose en ques­tion vit, tra­verse des ex­pé­riences, éprouve dans son corps. Cette vé­ri­té-là échap­pait à ses ca­ma­rades in­tel­lec­tuels, même quand ils pré­ten­daient par­ler au nom des tra­vailleurs. Comment pou­vaient-ils théo­ri­ser sur l’alié­na­tion des tra­vailleurs alors qu’ils n’avaient ja­mais « été au nombre des rouages d’une usine » ? La vo­lon­té de Si­mone Weil de faire se ren­con­trer les mots et le monde ne l’a pas seule­ment conduite sur le pont d’un ba­teau de pêche et dans une ferme, mais, on le sait, en usine. Fin 1934, elle prit un congé d’un an,

qu’elle pas­sa à tra­vailler dans trois usines de Pa­ris et de sa ban­lieue. C’est dans ces lieux as­sour­dis­sants et si­nistres, as­su­jet­tie à une ma­chine qui la condam­nait à ré­pé­ter sans cesse les mêmes gestes, qu’elle fit l’une de ses dé­cou­vertes les plus trou­blantes : « le mal­heur ». Un état in­hu­main, ré­sul­tant moins de la souf­france phy­sique que de la dé­gra­da­tion psy­chique. Ré­duits à une exis­tence com­pa­rable à celle d’une ma­chine en rai­son d’un im­pla­cable tra­vail phy­sique ré­pé­ti­tif, har­ce­lés par les poin­teuses, hous­pillés par les contre­maîtres, les ou­vriers étaient sim­ple­ment in­ca­pables de pen­ser, en­core moins de ré­flé­chir à la pos­si­bi­li­té d’une ré­sis­tance ou d’une ré­bel­lion. « L’épui­se­ment, écrit-elle, rend presque in­vin­cible pour moi la ten­ta­tion la plus forte que com­porte cette vie : celle de ne plus pen­ser, seul et unique moyen de ne pas en souf­frir.»

Mais elle était condam­née à ne pou­voir s’ar­rê­ter de pen­ser, même dans les pires cir­cons­tances. Comment au­rait-il pu en être au­tre­ment? Elle au­rait ces­sé d’être Si­mone Weil. Fu­mant ci­ga­rette sur ci­ga­rette, ajus­tant ses lu­nettes cer­clées de mé­tal, por­tant la même robe que la veille et que le len­de­main, elle ré­pé­tait à ses élèves cette vé­ri­té de base : « Si on s’ar­rête de pen­ser à tout ce­la, on se rend com­plice de ce qui se passe. Tout au contraire, il faut as­su­mer sa place dans ce sys­tème et faire quelque chose pour le chan­ger.» Si la phi­lo­so­phie ne condui­sait pas à une telle conclusion, elle ne vau­drait pas le pa­pier sur le­quel elle est écrite.

Avec l’ar­mis­tice et l’oc­cu­pa­tion na­zie, l’im­pé­ra­tif de « faire quelque chose » de­vint in­sou­te­nable. Et, pour Si­mone Weil, ce quelque chose fut no­tam­ment l’écri­ture. Les trois der­nières an­nées de sa vie furent les plus pro­duc­tives, du point de vue lit­té­raire du moins. À Mar­seille, elle écri­vit sous un pseu­do­nyme – par né­ces­si­té puisque le ré­gime de Vi­chy in­ter­di­sait toutes les pro­fes­sions in­tel­lec­tuelles aux juifs – et conti­nua d’écrire quand elle ar­ri­va à New York. C’est en tant qu’écri­vaine et phi­lo­sophe qu’elle at­ti­ra l’at­ten­tion de la France libre, qui la fit ve­nir à Londres à la fin de 1942 pour contri­buer à la ré­flexion sur le ré­ta­blis­se­ment d’un État républicain à la li­bé­ra­tion de la France. Du­rant les quelques mois qu’elle pas­sa à Londres, Si­mone Weil ré­di­gea plu­sieurs cen­taines de pages, al­lant de brèves ana­lyses à ce qui est peut-être son oeuvre ma­jeure, L’En­ra­ci­ne­ment. Mais, pour Si­mone Weil, au­cun de ces écrits, pour pro­fonds et par­fois dé­con­cer­tants qu’ils fussent, n’étaient « faire quelque chose ». Écrire ne suf­fi­sait pas. Comme elle le dit à Mau­rice Schu­mann, «le mal­heur ré­pan­du sur la sur­face du globe ter­restre m’ob­sède et m’ac­cable au point d’an­nu­ler mes fa­cul­tés, et je ne puis les ré­cu­pé­rer et me dé­li­vrer de cette ob­ses­sion que si j’ai moi-même une large part de dan­ger et de souf­france».Quel meilleur moyen, pour ce faire, que de de­ve­nir in­fir­mière? Pas le type d’in­fir­mière ha­bi­tuel, comme celles qui la soi­gnaient à Ash­ford et avec qui elle avait de bons rap­ports. Elle avait en tête une autre mission pour cette pro­fes­sion, ce qu’elle a dé­crit avec force dé­tails dans une sé­rie de do­cu­ments. L’un d’eux, ré­di­gé en an­glais, a pour titre « Pro­jet d’une for­ma­tion d’in­fir­mières de pre­mière ligne », où elle fait un lap­sus ré­vé­la­teur: elle écrit « fire-line » («ligne de feu ») au lieu de « first-line ». Il s’agis­sait moins, pour ces in­fir­mières, de sau­ver la vie de sol­dats bles­sés que d’of­frir leur propre vie. Pa­ra­chu­tées sur le front, elles au­raient certes eu à pan­ser et gar­rot­ter les bles­sés; mais sur­tout, leur uni­forme blanc au­rait ser­vi de cible aux ti­reurs al­le­mands. Si­mone Weil l’ex­plique en toute sim­pli­ci­té: «Elles de­vraient avoir fait le sa­cri­fice de leur vie.»

Le gé­né­ral de Gaulle s’est peu­têtre ar­rê­té sur cette phrase quand il s’est écrié, comme on le sait : « Mais elle est folle ! » Sans doute l’était-elle un peu, mais, comme les dé­tails du pro­jet en té­moignent, elle y met­tait de la mé­thode. Elle ob­serve à juste titre que les suc­cès mi­li­taires des Al­le­mands n’étaient pas seule­ment une af­faire de stra­té­gie et de ma­té­riel, mais aus­si de men­tal et d’hommes. C’était en par­ti­cu­lier vrai des SS, qui étaient pré­pa­rés «non seule­ment à ris­quer leur vie mais à mou­rir».L’idée, dans l’es­prit de Weil, n’était pas de co­pier l’ido­lâ­trie bru­tale du na­zisme mais de créer l’exact op­po­sé, « de faire ac­com­pa­gner [nos sol­dats] jusque dans les scènes de la plus grande bru­ta­li­té, par quelque chose qui consti­tue une évo­ca­tion vi­vante des foyers qu’ils ont dû quit­ter ».

Sans sur­prise, Si­mone Weil sou­hai­tait di­ri­ger le pre­mier corps d’in­fir­mières à être pa­ra­chu­tées sur le champ de ba­taille. Elle avait pris un cours de se­cou­risme pour se pré­pa­rer à cette

mission. Mais, quand son pro­jet ne ren­con­tra rien d’autre que le si­lence ou l’in­com­pré­hen­sion, elle déses­pé­ra de pou­voir « faire quelque chose » ou, du moins, faire da­van­tage que ce qu’elle fai­sait dé­jà­de­puis des mois: ne pas manger plus que les ha­bi­tants de la France oc­cu­pée, sou­mis à un ra­tion­ne­ment dras­tique. Vu ses pou­mons tu­ber­cu­leux, ses mi­graines in­va­li­dantes et son coeur fra­gile, cette fa­çon de « faire quelque chose » ne lui fut pas moins fa­tale que si elle avait été pa­ra­chu­tée en pre­mière ligne. Et, pour­tant, son es­poir contra­rié lui res­ta en tête jus­qu’au jour de sa mort. La der­nière no­ta­tion de son jour­nal se ré­sume à ce seul mot : « In­fir­mières.» Si­mone Weil s’est-elle don­né la mort, comme l’a conclu le mé­de­cin lé­giste ? Nous n’au­rons bien sûr ja­mais la ré­ponse. Mais je ne peux m’em­pê­cher de ci­ter le rap­port d’un autre mé­de­cin lé­giste à pro­pos d’un prêtre jé­suite – un per­son­nage de La Peste, d’Al­bert Ca­mus, grand ad­mi­ra­teur de Weil : « Cas dou­teux.» Pour Si­mone Weil, la mort était une consé­quence pos­sible de la phi­lo­so­phie – du moins si l’on conçoit la phi­lo­so­phie non pas comme une dis­ci­pline uni­ver­si­taire mais comme un mode de vie. Comme l’ob­serve le phi­lo­sophe amé­ri­cain Cos­ti­ca Bra­da­tan dans son re­mar­quable essai Dying for Ideas (2015), « faire de la phi­lo­so­phie, ce n’est pas pen­ser, par­ler ou écrire, c’est payer de sa per­sonne ».

Pour la plu­part d’entre nous, ce se­rait trop de­man­der. Mais, comme So­crate et Sé­nèque, Si­mone Weil nous rap­pelle non seule­ment ce que ce­la coûte de me­ner une vie de phi­lo­sophe, mais aus­si sa rai­son d’être.

L’en­ra­ci­ne­ment. Pré­lude à une dé­cla­ra­tion des de­voirs en­vers l’être hu­main, de Si­mone Weil, Flam­ma­rion, « Champs clas­siques », 2014.

Pour Si­mone Weil (ici pro­ba­ble­ment en 1936, du­rant la guerre d'Es­pagne), faire de la phi­lo­so­phie, c'était payer de sa per­sonne.

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