UN AIR DE FA­MILLE

Trom­per la so­li­tude, com­bler un vide exis­ten­tiel, sau­ver les ap­pa­rences… Au Ja­pon, plu­sieurs agences pro­posent de­puis les an­nées 1990 des amis, pa­rents, en­fants ou époux de lo­ca­tion. Cette ac­ti­vi­té, qui en dit long sur la so­cié­té nip­ponne, in­cite à s’inte

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ELIF BATUMAN.

Trom­per la so­li­tude, com­bler un vide exis­ten­tiel, sau­ver les ap­pa­rences… Au Ja­pon, plu­sieurs agences pro­posent de­puis les an­nées 1990 des amis, pa­rents, en­fants ou époux de lo­ca­tion. Cette ac­ti­vi­té, qui en dit long sur la so­cié­té nip­ponne, in­cite à s’in­ter­ro­ger sur la réa­li­té des liens d’af­fec­tion.

Il y a deux ans, Ka­zu­shige Ni­shi­da, un sa­la­ry­man sexa­gé­naire de 1 To­kyo, s’est mis à louer une épouse et une fille à temps partiel. Sa vraie femme venait de mou­rir et, six mois plus tôt, leur fille de 22 ans avait quit­té le do­mi­cile fa­mi­lial à la suite d’une dis­pute et n’était ja­mais re­ve­nue.

« Je me croyais so­lide, me confie M. Ni­shi­da quand nous nous ren­con­trons en fé­vrier dans un res­tau­rant près d’une gare de ban­lieue. Mais, quand on n’a plus per­sonne, on se sent très seul.» Ni­shi­da est grand et lé­gè­re­ment voû­té, il porte un cos­tume et une cra­vate grise et parle d’une voix grave et po­sée avec un brin d’au­to­dé­ri­sion.

Évi­dem­ment, Ni­shi­da a conti­nué à se rendre au tra­vail tous les jours, au ser­vice com­mer­cial d’une en­tre­prise in­dus­trielle, et à al­ler boire un verre ou jouer au golf avec ses amis. Mais le soir il se re­trou­vait seul. Il pen­sait qu’à la longue il s’y ha­bi­tue­rait, mais en fait il le vi­vait de plus en plus mal. Il a es­sayé les bars à hô­tesses ; c’est sym­pa de par­ler aux filles, mais, à la fin de la soi­rée, on se re­trouve de nou­veau tout seul et on se sent bête d’avoir dé­pen­sé tant d’ar­gent.

Ni­shi­da s’est sou­ve­nu alors d’avoir vu à la té­lé­vi­sion un re­por­tage sur Fa­mi­ly Ro­mance [« Ro­man fa­mi­lial »], l’une des nom­breuses agences au Ja­pon qui pro­posent des fa­milles de sub­sti­tu­tion. Il a con­tac­té Fa­mi­ly Ro­mance et engagé une épouse et une fille pour dî­ner avec lui. Sur le bon de com­mande, il avait in­di­qué l’âge de sa fille et le phy­sique de son épouse (1,52 m, un peu do­due). Coût : 40 000 yens, soit en­vi­ron 310 eu­ros. La pre­mière ren­contre a eu lieu dans un ca­fé. La fille de lo­ca­tion était ha­billée avec plus de goût que sa vraie fille, mais l’épouse lui a tout de suite fait l’im­pres­sion d’une femme ba­nale, entre deux âges. « À la dif­fé­rence de Mme Mat­su­mo­to », pré­cise­t­il en si­gna­lant mon in­ter­prète, Chie Mat­su­mo­to, de la tête. Chie, qui est jour­na­liste, uni­ver­si­taire et mi­li­tante et a des che­veux poivre et sel coif­fés en épi et des lu­nettes à mon­ture plas­tique, ri­gole en tra­dui­sant cette des­crip­tion.

L’épouse de lo­ca­tion a de­man­dé à Ni­shi­da comment la fille et elle de­vaient se com­por­ter. Il a mon­tré le mou­ve­ment de tête que fai­sait sa femme dé­cé­dée pour re­mettre de l’ordre dans ses che­veux, et les pe­tits coups af­fec­tueux que sa fille lui don­nait dans les côtes. Puis les deux femmes ont en­dos­sé leurs rôles. L’épouse de lo­ca­tion l’ap­pe­lait Ka­zu, comme sa femme, et re­je­tait la tête en ar­rière pour se re­coif­fer. La fille de lo­ca­tion lui don­nait de pe­tits coups dans les côtes. Quel­qu’un d’ex­té­rieur au­rait pu les prendre pour une vraie fa­mille.

Ni­shi­da a ré­ser­vé une deuxième ren­contre. Cette fois, l’épouse et la fille sont ve­nues chez lui. L’épouse a pré­pa­ré des oko­no­miya­ki, des ga­lettes comme en confec­tion­nait la femme de Ni­shi­da, tan­dis que ce­lui­ci ba­var­dait avec la fille. En­suite, ils ont dî­né et re­gar­dé la té­lé.

D’autres dî­ners en fa­mille ont sui­vi; en gé­né­ral, c’était à la mai­son, mais une fois ils sont al­lés manger des mon­jaya­ki, une autre sorte de ga­lette que la dé­funte Mme Ni­shi­da af­fec­tion­nait. Ce n’était pas un re­pas gas­tro­no­mique, et Ka­zu­shige s’est de­man­dé s’il n’au­rait pas dû in­vi­ter les deux femmes dans un res­tau­rant plus chic. Mais, après tout, les

Ni­shi­da n’al­laient ja­mais dans ce genre d’en­droit.

Avant la ren­contre sui­vante, il a eu l’idée d’en­voyer à Fa­mi­ly Ro­mance un double de ses clés. Quand il est ren­tré du tra­vail ce soir­là, les lu­mières étaient al­lu­mées, il fai­sait bon dans l’ap­par­te­ment, et une épouse et une fille étaient là pour l’ac­cueillir. « C’était bien agréable », se sou­vient Ni­shi­da en es­quis­sant un sou­rire. Quand les femmes sont par­ties, il ne s’est pas sen­ti mal­heu­reux, mais il s’est dit qu’il ai­me­rait bien pas­ser une autre soi­rée avec elles.

Ni­shi­da conti­nue à les ap­pe­ler par les pré­noms de son épouse et de sa fille, et leurs ren­contres conti­nuent de prendre la forme de dî­ners de fa­mille, mais les femmes ont jus­qu’à un cer­tain point ces­sé de jouer un rôle et «sont re­de­ve­nues elles­mêmes ». L’épouse de lo­ca­tion «sort par­fois du cadre de la fa­mille de lo­ca­tion» pour se plaindre de son vrai ma­ri, et Ni­shi­da lui donne des conseils. Ce re­lâ­che­ment des rôles lui a fait réa­li­ser que lui aus­si en jouait un, ce­lui du bon père et ma­ri, veillant à ne pas avoir l’air trop mal­heu­reux, di­sant à sa fille comment te­nir son bol de riz. À pré­sent, il se sent plus lé­ger. Il a en­fin été ca­pable de par­ler de sa vraie fille, de l’état dans le­quel il s’est mis quand elle lui a an­non­cé qu’elle al­lait s’ins­tal­ler avec un gar­çon qu’il n’avait ja­mais ren­con­tré, et du fait qu’ils se sont dis­pu­tés puis brouillés.

Sur ce su­jet, la fille de lo­ca­tion avait beau­coup à dire. Elle trou­vait que Ni­shi­da n’avait pas eu la bonne at­ti­tude et que c’était à lui de faire le pre­mier pas. «Ta fille at­tend que tu l’ap­pelles.» Ni­shi­da semble ne plus sa­voir très bien ce qu’a dit la fille de lo­ca­tion, ni à qui elle s’adres­sait. « Elle jouait un rôle de fille, mais en même temps elle ex­pri­mait ce qu’elle res­sen­tait en tant que vraie fille. Pour­tant, si on avait été dans un vrai rap­port père­fille, elle n’au­rait peut­être pas par­lé aus­si fran­che­ment.»

Ni­shi­da a fi­ni par ap­pe­ler sa fille – ce qu’il n’au­rait pas fait, dit­il, si sa rem­pla­çante ne l’avait pas ai­dé à com­prendre son point de vue. Il leur a fal­lu plu­sieurs ten­ta­tives, mais ils ont en­fin réus­si à se joindre. Un jour, à son re­tour du tra­vail, il a trou­vé des fleurs fraîches qui avaient été dé­po­sées pour sa femme de­vant l’au­tel fa­mi­lial et il a com­pris que sa fille était pas­sée en son ab­sence. « Je n’ar­rête pas de lui dire de ve­nir me voir, dit­il dou­ce­ment, en pliant et re­pliant l’es­suie­main que la ser­veuse lui a ap­por­té. J’es­père la re­voir bien­tôt.»

Yui­chi Ishii, le fon­da­teur de Fa­mi­ly Ro­mance, me dit que lui et sa troupe d’ac­teurs s’em­ploient à pro­duire ce genre de ré­sul­tats, c’est­à­dire à ce que le client n’ait plus be­soin d’une fa­mille de lo­ca­tion. Son but, af­firme­t­il, est «de faire ad­ve­nir une so­cié­té où plus per­sonne n’au­ra be­soin de nos ser­vices ». Ishii, la tren­taine élé­gante, ar­rive tout droit d’une interview à la té­lé­vi­sion. Il porte un cos­tume à rayures avec des bou­tons de man­chettes et une épingle à cra­vate as­sor­tie. Sur la carte de vi­site qu’il me tend fi­gure son vi­sage des­si­né et la de­vise « Plus de plai­sir que la réa­li­té ne peut en pro­cu­rer ».

Ishii est né à To­kyo et a gran­di au bord de la mer, dans la pré­fec­ture de Chi­ba, où son père était mar­chand de fruits et sa mère mo­ni­trice de natation. Quand il était à l’école pri­maire, il épa­tait ses co­pains avec les ca­nu­lars qu’il fai­sait de­puis une ca­bine té­lé­pho­nique en pre­nant une voix d’adulte. À 20 ans, il a été re­pé­ré par une agence ar­tis­tique et a fait un peu de man­ne­qui­nat et de fi­gu­ra­tion. Il a aus­si tra­vaillé comme aide­soi­gnant au­près de per­sonnes âgées. Il me montre sur son té­lé­phone des pho­tos de lui, plus jeune, tra­ves­ti lors de dif­fé­rentes fêtes dans des mai­sons de re­traite, en­tou­ré de pen­sion­naires aux anges. Il ado­rait avoir le sen­ti­ment d’ai­der les gens et était fier d’être l’aide­soi­gnant le plus de­man­dé. De fait, il était dé­jà un pe­tit­fils de lo­ca­tion.

Il y a onze ans, une amie d’Ishii, mère cé­li­ba­taire, lui a dit qu’elle avait du mal à ins­crire sa fille dans une bonne école parce qu’on don­nait la prio­ri­té aux en­fants de couples ma­riés. Ishii a pro­po­sé de jouer le rôle du pa­pa lors de l’en­tre­tien d’ins­crip­tion. Ce­la n’a pas mar­ché – la fillette n’était pas ha­bi­tuée à lui et leurs échanges man­quaient de na­tu­rel –, mais cet épi­sode l’a en­cou­ra­gé à faire mieux et à «ré­pa­rer les in­jus­tices» en ai­dant d’autres femmes dans le même cas. En se ren­sei­gnant pour sa­voir si quel­qu’un avait dé­jà pen­sé à créer un ser­vice de ce genre, il est tom­bé sur le site d’une agence de lo­ca­tion de proches nom­mée Ha­ge­ma­shi­tai.

Ha­ge­ma­shi­tai, lit­té­ra­le­ment «J’ai en­vie de te re­mon­ter le mo­ral », a été créée en 2006 par Ryui­chi Ichi­no­ka­wa, un an­cien sa­la­ry­man ma­rié et père de deux gar­çons. Ichi­no­ka­wa avait été très cho­qué cinq ans plus tôt par une at­taque au cou­teau dans une école pri­maire de la ban­lieue d’Osa­ka qui avait fait huit morts, des en­fants de l’âge de ses fils. Les tra­gé­dies de ce genre sont rares au Ja­pon, et les éta­blis­se­ments sco­laires ne dis­posent pas de ser­vices d’aide psy­cho­lo­gique. Ichi­no­ka­wa s’est donc ins­crit à une for­ma­tion dans l’idée de de­ve­nir psy­cho­logue sco­laire. Fi­na­le­ment, il a créé un ser­vice de consul­ta­tion en ligne. De là, il s’est di­ver­si­fié dans la lo­ca­tion de proches. Beau­coup de pro­blèmes lui sem­blaient en ef­fet dé­cou­ler de la dis­pa­ri­tion d’un être cher ; la so­lu­tion la plus simple était de trou­ver à rem­pla­cer cette per­sonne.

Ishii a pro­po­sé ses ser­vices à Ha­ge­ma­shi­tai, mais, à 26 ans, on le trou­vait trop jeune pour in­car­ner un père ou un ma­ri, et on ne lui confiait que des rôles d’in­vi­té à des ré­cep­tions de ma­riage. Les ma­riages consti­tuent le fonds de com­merce des agences de lo­ca­tion de proches, sans doute parce que l’ur­ba­ni­sa­tion, l’exode ru­ral, la di­mi­nu­tion de la taille des fa­milles et la fin de l’em­ploi à vie ne per­mettent plus de se confor­mer aux tra­di­tions en ma­tière de nombre d’in­vi­tés. Les ma­riés sans em­ploi en­gagent des col­lègues et des su­pé­rieurs de sub­sti­tu­tion. Ceux qui ont sou­vent chan­gé d’école louent des amis d’en­fance. Les fian­cés qui ne veulent pas s’im­po­ser mu­tuel­le­ment leurs pro­blèmes fa­mi­liaux font par­fois ap­pel à des fi­gu­rants pour rem­pla­cer leurs pa­rents di­vor­cés, en pri­son ou at­teints de troubles men­taux. Un client de Ha­ge­ma­shi­tai a loué des pa­rents parce qu’il ne vou­lait pas dire à sa pro­mise que ces der­niers étaient dé­cé­dés.

En 2009, Ishii dé­cide de créer son en­tre­prise. Pre­mière étape: trou­ver un nom fa­cile à retenir. En cher­chant des ex­pres­sions en lien avec l’idée d’une fa­mille ima­gi­naire, il tombe sur un texte de Freud de 1909, «Le ro­man fa­mi­lial des né­vro­sés » 2. Les en­fants, dit Freud, pensent à un mo­ment don­né que leurs pa­rents sont des im­pos­teurs et qu’eux­mêmes sont en fait is­sus d’une fa­mille royale ou noble. Pour Freud, ce fan­tasme est une fa­çon pour l’en­fant de sur­mon­ter la dé­cep­tion, dou­lou­reuse et in­évi­table, qu’il res­sent à l’égard de ses gé­ni­teurs. Si les pa­rents ne ces­saient pas de nous sem­bler tout­puis­sants et in­faillibles, comme c’est le cas dans la petite en­fance, nous ne de­vien­drions ja­mais au­to­nomes. En même temps, comment sup­por­ter la perte bru­tale et ir­ré­mé­diable de ces êtres qui nous sont si chers? Le «ro­man fa­mi­lial» est ce qui per­met à l’en­fant de s’ac­cro­cher en­core un peu à cet idéal en le re­por­tant sur des « pa­rents nou­veaux et de haut rang », pour­vus de traits mer­veilleux «qui re­posent sur les sou­ve­nirs réels des pa­rents ef­fec­tifs, ceux d’un ni­veau plus bas », écrit Freud. De cette fa­çon, l’en­fant « n’éli­mine pas » ses pa­rents mais les « élève », et « tout l’ef­fort vi­sant à rem­pla­cer le père par un père plus hup­pé n’est que l’ex­pres­sion de la nos­tal­gie qu’éprouve l’en­fant à l’égard de cette époque heu­reuse et per­due où son père lui est ap­pa­ru comme l’homme le plus émi­nent et le plus fort et sa mère comme la femme la plus chère et la plus belle ».

En plus de Fa­mi­ly Ro­mance, Ishii di­rige une agence de cas­ting et une so­cié­té de con­seil en in­for­ma­tique. Il em­ploie vingt per­sonnes à plein temps, dont sept ou huit tra­vaillent uni­que­ment pour Fa­mi­ly Ro­mance. Il pos­sède dans sa base de don­nées les ré­fé­rences de quelque 1 200 co­mé­diens. Les grosses in­ter­ven­tions ponc­tuelles comme les ma­riages re­pré­sentent en­vi­ron 70% du chiffre d’af­faires de Fa­mi­ly Ro­mance, le reste ve­nant de pres­ta­tions per­son­na­li­sées qui peuvent, comme dans le cas de Ka­zu­shige Ni­shi­da, s’étendre sur des an­nées.

De­puis 2009, Ishii a joué le rôle du ma­ri au­près d’une cen­taine de femmes. Soixante de ces mis­sions sont tou­jours en cours. Il lui est ar­ri­vé au dé­but de sa car­rière d’in­ter­ve­nir jusque dans dix fa­milles en même temps – une charge de tra­vail in­sou­te­nable. « On a l’im­pres­sion de por­ter la vie de quel­qu’un sur ses épaules », confie­t­il. De­puis, il a ins­tau­ré une règle : au­cun ac­teur ne peut te­nir plus de cinq rôles à la fois.

Un des risques du mé­tier est que le client de­vienne dé­pen­dant. Ishii es­time que 30 à 40% des femmes qui en­tre­tiennent des re­la­tions sui­vies avec des ma­ris de lo­ca­tion fi­nissent par les de­man­der en ma­riage. Les clients hommes ont moins de risques de s’at­ta­cher parce que, pour des rai­sons de sé­cu­ri­té, les épouses de lo­ca­tion leur rendent ra­re­ment vi­site chez eux. La femme et la fille de Ni­shi­da ont fait une ex­cep­tion parce qu’elles étaient deux. En règle gé­né­rale, les conjoints loués ne sont pas cen­sés se re­trou­ver en tête­à­tête avec les clients, et le contact phy­sique doit se li­mi­ter à se te­nir les mains.

C’est avec les mères cé­li­ba­taires que la dé­pen­dance est la plus dif­fi­cile à gé­rer. « On ne peut pas juste les re­pous­ser et leur dire froi­de­ment: “Non, ça, on

Un client a loué des pa­rents car il ne vou­lait pas dire à sa pro­mise que les siens étaient dé­cé­dés.

ne le fait pas”, parce qu’on a la res­pon­sa­bi­li­té de te­nir notre rôle sur la du­rée », ex­plique Ishii. Dans ce genre de cas, la pre­mière chose qu’il fait est de li­mi­ter la fré­quence des ren­dez­vous à un tous les trois mois. Ça marche avec cer­taines per­sonnes ; mais d’autres exigent d’avoir des ren­contres plus fré­quentes. Il ar­rive qu’il faille mettre fin d’au­to­ri­té à une pres­ta­tion.

Cet hi­ver, à To­kyo, j’ai ren­con­tré des col­la­bo­ra­teurs de Fa­mi­ly Ro­mance et de Ha­ge­ma­shi­tai. Ils sont in­ter­ve­nus dans des ma­riages, des sé­mi­naires spi­ri­tuels, des sa­lons pro­fes­sion­nels, des concours d’hu­mo­ristes et des soi­rées de lan­ce­ment d’al­bums de jeunes stars de la pop. Une ac­trice a joué le rôle d’épouse pour un client pen­dant sept ans; la vé­ri­table épouse avait pris du poids, si bien que le ma­ri en avait engagé une de sub­sti­tu­tion pour sor­tir avec ses amis. Cette co­mé­dienne a aus­si rem­pla­cé des ma­mans obèses lors de fêtes d’école, car les en­fants de pa­rents en sur­poids font par­fois l’ob­jet de bri­mades. Ichi­no­ka­wa et Ishii m’ont ra­con­té bien d’autres his­toires. Une hô­tesse de cabaret a engagé un client pour qu’il la ré­clame, elle, et uni­que­ment elle. Une femme aveugle a loué un ami voyant pour qu’il l’aide à re­pé­rer les beaux gar­çons dans les bals pour cé­li­ba­taires. Une femme en­ceinte a engagé une mère pour per­sua­der son pe­tit ami de re­con­naître leur en­fant, et un jeune homme a loué un père pour se conci­lier les bonnes grâces des pa­rents de sa petite amie en­ceinte.

Les femmes cé­li­ba­taires que les pa­rents har­cèlent pour qu’elles se ma­rient en­gagent sou­vent de faux fian­cés ou pe­tits amis. Si les pa­rents de­mandent à re­voir le gar­çon, la fille es­saie­ra gé­né­ra­le­ment de ga­gner du temps puis di­ra qu’au fi­nal la re­la­tion n’a pas mar­ché. Mais il ar­rive que les pa­rents ne lâchent pas l’af­faire et qu’il faille en faire plus. Ishii ra­conte que, deux ou trois fois par an, il doit or­ga­ni­ser des ma­riages fa­bri­qués de toutes pièces. Cette pres­ta­tion est fac­tu­rée au­tour de 5 mil­lions de yens [en­vi­ron 39000 eu­ros]. Dans cer­tains cas, la ma­riée in­vite de vrais col­lègues, amis et proches. Dans d’autres, tout le monde est ac­teur, sauf la ma­riée et ses pa­rents. Le té­moin de lo­ca­tion fait un dis­cours qui tire par­fois des larmes aux faux in­vi­tés. Quand Ishii tient le rôle du ma­rié, il éprouve des émo­tions com­plexes. Un faux ma­riage, dit­il, est aus­si dif­fi­cile à or­ga­ni­ser qu’un vrai. Lui et la cliente le pla­ni­fient des mois à l’avance. À chaque fois, ad­met Ishii, « je fi­nis par en pin­cer pour elle ». Pour ce qui est du bai­ser des époux, cer­taines ma­riées pré­fèrent le si­mu­ler alors que d’autres dé­cident d’y al­ler fran­che­ment. Ishii es­saie de faire comme s’il jouait dans un film, mais sou­vent, ajoute­t­il, « j’ai l’im­pres­sion d’être vrai­ment en train d’épou­ser la femme».

De toutes les pres­ta­tions pro­po­sées par Fa­mi­ly Ro­mance, la plus sur­pre­nante à mes yeux est la «lo­ca­tion de ré­pri­man­deurs». Les ré­pri­man­deurs se font en­ga­ger non pas, comme je l’avais ima­gi­né, par des clients qui ont quelque chose à re­pro­cher à un tiers, mais par des per­sonnes qui ont « com­mis une faute » et ont be­soin qu’on les aide à « ex­pier ».

Un des ac­teurs, Tai­shi, un mo­ni­teur de sport de 42 ans, m’a ra­con­té sa pre­mière pres­ta­tion de ce type. Le client était un chef d’en­tre­prise d’une bonne cin­quan­taine d’an­nées qui se plai­gnait d’avoir per­du la niaque. Il dé­lé­guait à ses su­bor­don­nés et al­lait jouer au golf ou fré­quen­tait des bars à hô­tesses aux frais de l’en­tre­prise. Le comp­table était au cou­rant de ces dé­penses, donc les autres sa­la­riés sans doute aus­si, et ce­la lui fai­sait honte. Im­pres­sion­né par tant de lu­ci­di­té et hé­si­tant à en­gueu­ler un chef d’en­tre­prise de quinze ans son aî­né,Tai­shi sug­gé­ra à son client de par­ler avec ses sa­la­riés ou d’al­ler boire un verre avec eux, et de ces­ser de faire as­su­mer ses dé­penses per­son­nelles à la so­cié­té. Le client ré­pon­dit par une dia­tribe sur la dis­tance qu’un pa­tron doit avoir avec ses sa­la­riés, ex­pli­quant que tout chan­ge­ment d’at­ti­tude de sa part in­ti­mi­de­rait son équipe. Il re­fu­sait d’al­ler ne se­rait­ce qu’à une réunion pour vé­ri­fier si ses sa­la­riés étaient ou non in­ti­mi­dés. La dis­cus­sion tour­nait en rond, et ce­la com­men­çait à aga­cer Tai­shi. « Je lui ai dit : “À quoi bon faire ap­pel à nous si vous ne m’écou­tez pas ?”» Et, en ne jouant qu’à moi­tié la co­mé­die, il ta­pa du poing sur la table.« Votre pro­blème, c’est que vous êtes tê­tu », ajou­ta­t­il en lan­çant la paille de son so­da à l’autre bout de la pièce.

Les ex­cuses sur com­mande, qui sont l’en­vers des ré­pri­mandes de lo­ca­tion, peuvent s’avé­rer par­ti­cu­liè­re­ment dé­li­cates. Ishii me dé­crit quelques scé­na­rios pos­sibles. Si vous com­met­tez une er­reur au tra­vail et qu’un client mé­con­tent de­mande à par­ler à votre su­pé­rieur, vous pou­vez en­ga­ger Ishii pour in­car­ner ce der­nier. Ishii se fait pas­ser pour un chef de ser­vice et pré­sente des ex­cuses. Si ce­la ne suf­fit pas, un autre ac­teur s’ex­cuse en tant que di­rec­teur de dé­par­te­ment. Si ce der­nier n’abou­tit à rien, Ishii dé­pêche un pa­tron contrit. Les choses peuvent se com­pli­quer dans la me­sure où le vrai chef de dé­par­te­ment et le vrai pa­tron ignorent qu’ils ont pré­sen­té des ex­cuses. Par­fois, quand le client mé­con­tent n’a ja­mais ren­con­tré la per­sonne in­cri­mi­née, Ishii se sub­sti­tue au cou­pable, le­quel se fait pas­ser pour son su­pé­rieur. Ishii se fait crier des­sus et se pros­terne en trem­blant, tan­dis que le vrai cou­pable ob­serve. Ces scènes, confie Ishii, ont quelque chose de sur­réel et de dé­plai­sant.

Les ex­cuses à pro­pos de re­la­tions ex­tracon­ju­gales sont en­core plus stres­santes. Il peut ar­ri­ver qu’un ma­ri trom­pé exige des ex­cuses de la part de l’amant de sa femme; si ce­lui­ci s’y re­fuse, l’épouse in­fi­dèle peut alors re­cou­rir à une dou­blure. La tech­nique d’Ishii dans ces si­tua­tions est de se faire un ta­touage éphé­mère sur le cou et de s’ha­biller comme un ya­ku­za. Il se rend au do­mi­cile du couple, et, quand le ma­ri ouvre la porte, Ishii tombe à ge­noux et se confond en ex­cuses. Le but est vi­si­ble­ment de désa­mor­cer toute vio­lence éven­tuelle en al­liant sur­prise, peur et flat­te­rie. Si l’amant est ma­rié, le ma­ri trom­pé peut de­man­der à voir les deux membres du couple, dans l’es­poir de dé­truire le mé­nage de son ri­val. Si bien que l’amant dont l’épouse ignore la liai­son fi­nit aus­si par en­ga­ger une femme de sub­sti­tu­tion. Une ac­trice me dit que les rôles d’épouse de l’amant sont ceux qu’elle dé­teste le plus : outre que ces pres­ta­tions la font se sen­tir ter­ri­ble­ment cou­pable, elles ont ten­dance à s’éter­ni­ser, et les ma­ris ont un com­por­te­ment agres­sif et se crient des­sus.

Par le biais de Fa­mi­ly Ro­mance, j’ai engagé une mère de lo­ca­tion pour une pres­ta­tion de deux heures dans le quar­tier com­mer­çant de Shi­buya. Cette pers­pec­tive m’an­gois­sait dé­jà avant que je parte au Ja­pon. La veille de mon dé­part,

Les femmes cé­li­ba­taires en­gagent sou­vent de faux fian­cés pour ras­su­rer leurs pa­rents.

ma vraie mère m’avait en­voyé un jo­li e­mail pour me sou­hai­ter bon voyage. Elle y évo­quait l’un de nos livres pré­fé­rés à toutes les deux, Quatre soeurs, une fresque fa­mi­liale de Ju­ni­chi­rô Ta­ni­za­ki da­tant des an­nées 1940 3. Ma mère m’avait don­né son exem­plaire quand j’étais au col­lège, et, ce qui m’avait plu dans ce ro­man, c’était com­bien le mode de com­mu­ni­ca­tion des soeurs Ma­kio­ka res­sem­blait au nôtre. Si je suis de­ve­nue écri­vaine, n’est­ce pas parce que ma mère m’a fait par­ta­ger sa pas­sion pour Ta­ni­za­ki et Kōbō Abe ? J’avais à pré­sent la pos­si­bi­li­té de dé­cou­vrir beau­coup des en­droits dont nous avions lu la des­crip­tion. Mais je trou­vais in­juste d’al­ler au Ja­pon sans elle et d’en­ga­ger de sur­croît une mère de sub­sti­tu­tion.

Je ren­contre la mère de lo­ca­tion au ca­fé d’un grand ma­ga­sin. Je n’ai pas vu sa pho­to, si bien qu’il me faut un cer­tain temps pour la re­pé­rer: une Ja­po­naise d’âge mûr, avec de longs che­veux teints cou­leur miel. Elle se lève à mon ap­proche.

— Ma­man! m’écrié­je avec un grand sou­rire.

Elle m’em­brasse à son tour, quoique avec une cer­taine ré­serve.

— Alors, comment pro­cède­t­on ? me de­mande­t­elle dans un an­glais amé­ri­cain sans ac­cent. Vous sou­hai­tez m’in­ter­vie­wer ou vous vou­lez le jeu de rôle?

Comme je l’ai re­te­nue pour deux heures, je pro­pose de faire les deux.

— Ça me fait un peu bi­zarre, parce que, gé­né­ra­le­ment, quand je joue la mère, la fille a dans les 20 ans, m’ex­plique­t­elle, ajou­tant qu’elle en a 56, soit seule­ment seize de plus que moi.

Elle pro­pose le contexte sui­vant: ma mère est par­tie vivre au Ja­pon pour une rai­son quel­conque et nous nous re­voyons pour la pre­mière fois de­puis des an­nées. J’ac­cepte.

Tout à coup, son ex­pres­sion s’adou­cit. — Ça fait si long­temps qu’on ne s’est pas vues.

Sa voix aus­si est de­ve­nue plus douce, plus mé­lan­co­lique. Je res­sens un pe­tit fris­son d’émo­tion.

— Oui, ça fait très long­temps.

— Je ne sais pas de quoi tu te sou­viens exac­te­ment. Je ne sais pas si tu te rap­pelles les mo­ments que nous avons pas­sés en­semble.

La tris­tesse dans sa voix me rap­pelle ma vraie mère quand elle évo­quait l’époque où, après le di­vorce de mes pa­rents, j’ai vé­cu chez mon père.

— Bien sûr que je me sou­viens, disje en guise d’en­cou­ra­ge­ment. (Et je me sur­prends même à cher­cher un sou­ve­nir réel, avant de réa­li­ser qu’il ne peut pas y en avoir puisque nous ve­nons de faire connais­sance.) En­fin, pas de fa­çon très pré­cise.

— Eh bien, moi, je me sou­viens de chaque mi­nute que nous avons pas­sée en­semble, et chaque mi­nute m’est chère. Si seule­ment il avait pu y en avoir da­van­tage. Je n’ai pas pu pas­ser avec toi au­tant de temps que j’au­rais vou­lu, à cause de mon tra­vail. Je le re­grette à pré­sent.

Je sens la pa­nique mon­ter, comme si une di­seuse de bonne aven­ture m’avait dit quelque chose d’éton­nam­ment exact.

— Tu étais obli­gée de tra­vailler dur, lui dis­je.

— Et toi, comment ça va ton tra­vail ? Tu n’as pas trop de pres­sion ?

Le charme est rom­pu: ma vraie mère sait tout de mon tra­vail et ne m’au­rait ja­mais po­sé cette ques­tion.

Nous ar­rê­tons donc le jeu de rôle et pas­sons à l’en­tre­tien. Elle s’ap­pelle Ai­ri et a pas­sé la plus grande par­tie de son en­fance aux États­Unis et au Ca­na­da, en rai­son du tra­vail de son père, cher­cheur en phy­sique. Dans les an­nées 1970, elle a joué le rôle de « ga­mine asia­tique » dans quelques sé­ries té­lé. À 14 ans, son père l’a en­voyée au Ja­pon pour qu’elle « rentre dans le moule ». Bri­mée et mise à l’écart parce qu’elle uti­li­sait des mots an­glais, elle a ap­pris à res­ter bouche close jus­qu’à ce qu’elle sache par­ler par­fai­te­ment le ja­po­nais. À l’is­sue de ses études, elle a in­té­gré le monde du tra­vail et s’est his­sée jus­qu’au som­met de plu­sieurs mul­ti­na­tio­nales, avant de quit­ter son der­nier poste il y a deux ans.

Ai­ri a re­joint peu après l’équipe de Fa­mi­ly Ro­mance et se voit dé­sor­mais confier deux mis­sions par mois. Elle n’a ni en­fants, ni fa­mille proche ; en l’es­pace de vingt ans, elle a per­du son ma­ri, ses pa­rents et sa grand­mère de 110 ans. Les jeunes femmes qui l’en­gagent comme mère lui parlent par­fois de tout ce qu’elles su­bissent au bou­lot. Leurs ré­cits lui rap­pellent tel­le­ment ce qu’elle a vé­cu qu’elle est ca­pable non seule­ment d’ima­gi­ner, mais aus­si de res­sen­tir ce qu’au­rait pu être sa vie si elle n’avait pas été aus­si concen­trée sur son tra­vail et qu’elle avait eu des en­fants.

Ai­ri et ma mère ont beau avoir des par­cours et des per­son­na­li­tés dif­fé­rentes, je constate cer­taines res­sem­blances entre leurs vies. Ma mère aus­si a dû sur­mon­ter beau­coup d’obs­tacles pro­fes­sion­nels pour at­teindre un ni­veau éle­vé dans son do­maine, dans un pays qui n’était pas ce­lui de son en­fance. Elle aus­si a quit­té son tra­vail il y a peu. Quand Ai­ri me parle des choses qui lui plaisent dans sa vie et de celles qui au­raient pu al­ler mieux, j’éprouve un étrange sou­la­ge­ment: elle a été confron­tée à peu près aux mêmes dif­fi­cul­tés que ma mère mais n’a pas eu de fille; donc ce n’est pas d’avoir une fille qui lui a créé des dif­fi­cul­tés.

Nous par­lons de l’ar­ticle pour le­quel je l’in­ter­viewe. « J’ima­gine que je n’au­rai droit qu’à quelques lignes », me dit­elle, et j’éprouve sou­dain de la culpa­bi­li­té en­vers ma mère de lo­ca­tion. Je res­sens même une dou­leur phy­sique quand elle fait une brève al­lu­sion à sa si­tua­tion fi­nan­cière et me dit qu’elle ne pour­ra pas conti­nuer long­temps comme ça, puis qu’elle me pro­pose de l’en­ga­ger comme in­ter­prète et que je dois lui dire que j’en ai dé­jà une. Le plus dur, c’est quand elle me dit qu’au­cune des filles qui l’ont en­ga­gée n’a de­man­dé à la re­voir et que je me rends compte que moi non plus je ne la re­ver­rai pas. Quand elle me pro­pose de me faire faire le tour du grand ma­ga­sin bien que nous ayons dé­pas­sé le temps im­par­ti, je me sur­prends à ac­cep­ter.

Àla suite la res­tau­ra­tion de Mei­ji, en 1868, les ré­for­ma­teurs ont uni­fié le Ja­pon sous l’égide d’un em­pe­reur « res­tau­ré » et en­tre­pris, après des siècles d’iso­la­tion­nisme et de féo­da­lisme, de trans­for­mer le pays en une puis­sance mi­li­taire do­tée d’une ad­mi­nis­tra­tion mo­derne. Le nou­veau Code civil qu’ils ré­di­gèrent com­por­tait des dis­po­si­tions re­la­tives à ce que les Oc­ci­den­taux ap­pellent la fa­mille, un concept sans vé­ri­table réa­li­té ju­ri­dique au Ja­pon ni mot pour le dé­si­gner. On for­gea un nou­veau terme, ka­zo­ku, et on éla­bo­ra un « sys­tème

Le concept de la lo­ca­tion de proches s’est en­ra­ci­né dans l’ima­gi­naire col­lec­tif..

fa­mi­lial» sur la base d’une forme très an­cienne d’or­ga­ni­sa­tion do­mes­tique, le ie (la mai­son). Fon­dé en par­tie sur les prin­cipes confu­céens, le ie re­po­sait sur une hié­rar­chie très stricte. Le « chef du mé­nage » ad­mi­nis­trait l’en­semble du pa­tri­moine et choi­sis­sait un membre de la gé­né­ra­tion sui­vante pour lui suc­cé­der – le plus sou­vent le fils aî­né, mais par­fois un gendre, voire un fils adop­tif. La conti­nua­tion de la mai­son im­por­tait plus en ef­fet que les liens du sang. Les autres membres pou­vaient soit de­meu­rer dans le ie, soit en in­té­grer un autre en se ma­riant (les filles), soit fon­der une mai­son se­con­daire (les fils). Dans l’idéo­lo­gie na­tio­na­liste de l’ère Mei­ji, le Ja­pon est une grande fa­mille où l’em­pe­reur est le chef de la mai­son prin­ci­pale et tous les mé­nages consti­tuent des mai­sons se­con­daires. Le « fa­mi­lia­lisme » est de­ve­nu un élé­ment consti­tu­tif de l’iden­ti­té na­tio­nale que l’on op­pose à l’in­di­vi­dua­lisme égoïste de l’Oc­ci­dent.

Après la Se­conde Guerre mon­diale, une nou­velle Cons­ti­tu­tion, ré­di­gée du­rant l’oc­cu­pa­tion al­liée, vise à rem­pla­cer le ie par la fa­mille nu­cléaire «dé­mo­cra­tique» à l’oc­ci­den­tale. Les ma­riages for­cés sont in­ter­dits, les époux de­viennent égaux de­vant la loi et le 4 pa­tri­moine doit être par­ta­gé équi­ta­ble­ment entre les en­fants du couple sans consi­dé­ra­tion de sexe ni d’ordre de nais­sance. Avec la crois­sance éco­no­mique de l’après­guerre et l’émer­gence de la culture d’en­tre­prise, la fa­mille élar­gie de type ie

dis­pa­raît au pro­fit de la fa­mille nu­cléaire vi­vant en ap­par­te­ment et com­po­sée d’un sa­la­ry­man, d’une femme au foyer et de leurs en­fants. Avec le boom éco­no­mique des an­nées 1980, les femmes sont de plus en plus nom­breuses à tra­vailler à l’ex­té­rieur. La na­ta­li­té chute, tan­dis que le taux de di­vorces et le nombre de foyers mo­no­pa­ren­taux aug­mentent – ain­si que l’es­pé­rance de vie et le nombre de per­sonnes âgées.

C’est à ce mo­ment qu’ap­pa­raît la lo­ca­tion de proches. En 1989, Sat­su­ki Oi­wa, la pa­tronne d’une en­tre­prise de for­ma­tion to­kyoïte, se met à pro­po­ser des en­fants et des pe­tits­en­fants à des per­sonnes âgées dé­lais­sées. L’idée lui est ve­nue en en­ten­dant des sa­la­riés re­gret­ter d’être trop oc­cu­pés pour pou­voir rendre vi­site à leurs pa­rents. La presse parle abon­dam­ment des ser­vices d’Oi­wa et, en l’es­pace de quelques an­nées, elle en­voie des proches à une cen­taine de clients. Un couple loue un fils pour écou­ter le ré­cit des dé­boires du père – leur vrai fils vit avec eux mais re­fuse d’en­tendre ces his­toires. De plus, leur pe­tit­fils a gran­di et ils sont tristes de ne plus pou­voir ca­res­ser une peau de bé­bé. Trois heures de pré­sence d’un fils et d’une belle­fille de lo­ca­tion do­tés d’un bé­bé et ca­pables d’écou­ter pa­tiem­ment des his­toires tristes sont fac­tu­rées l’équi­va­lent de 1100 eu­ros. Par­mi ses autres clients fi­gure un jeune couple qui cherche des grands­pa­rents de sub­sti­tu­tion pour leur en­fant, et un cé­li­ba­taire qui a loué une épouse et une fille pour voir ce que ce­la fai­sait de vivre dans une fa­mille nu­cléaire comme il en avait vu à la té­lé­vi­sion.

Le concept de la lo­ca­tion de proches s’est en­ra­ci­né dans l’ima­gi­naire col­lec­tif. En 1993, Mi­sa Ya­ma­mu­ra, une cé­lèbre au­teure de lit­té­ra­ture po­li­cière, pu­blie « Af­faire de meurtre en lien avec une fa­mille de lo­ca­tion », un ro­man où une vieille dame at­teinte d’un can­cer se venge de son fils né­gligent en hy­po­thé­quant la mai­son fa­mi­liale et en louant un fils, une belle­fille et un pe­tit­fils plus at­ten­tion­nés. Après son as­sas­si­nat, on trouve deux exem­plaires de son tes­ta­ment – l’un en fa­veur du fils, l’autre en fa­veur de la fa­mille de lo­ca­tion –, ce qui exa­cerbe la ten­sion entre les idées re­çues sur l’amour fi­lial et les liens éco­no­miques qui unissent pa­rents et en­fants.

De­puis, la lo­ca­tion de proches a ins­pi­ré de nom­breuses oeuvres lit­té­raires. À To­kyo, je ren­contre le cri­tique Ta­kayu­ki Tat­su­mi, qui a pu­blié une étude sur cette thé­ma­tique dans les an­nées 1990. Il m’ex­plique que les ro­man­ciers post­mo­dernes et queer ont uti­li­sé la fi­gure du proche de lo­ca­tion pour re­pré­sen­ter la « fa­mille vir­tuelle », une idée qu’il fait re­mon­ter au ie de l’ère Mei­ji, époque où l’adop­tion était chose com­mune et la fi­lia­tion bio­lo­gique su­bor­don­née

à la pré­ser­va­tion de la fa­mille. « Se­lon Fou­cault, tout est construit, rien n’est dé­ter­mi­né d’em­blée, ajoute­t­il 5.

Ce qui compte, c’est la fonc­tion.» Ce­la me fait pen­ser à une phrase de Sat­su­ki Oi­wa que j’ai lue dans un ar­ticle qui lui était consa­cré : « Nous ne pro­po­sons pas de l’af­fec­tion fa­mi­liale, mais de l’af­fec­tion hu­maine ex­pri­mée par le biais de la fa­mille.»

On conti­nue à trou­ver des per­son­nages de proches de lo­ca­tion dans la lit­té­ra­ture et au ci­né­ma. Il y en a par exemple dans trois films ja­po­nais ré­cents que j’ai vus dans des avions. Dans la co­mé­die Do­ro­bou Ya­ku­sha ou

The Stand­In Thief [«Le vo­leur co­mé­dien »], un or­phe­lin noue des liens af­fec­tifs avec toute une sé­rie d’in­con­nus so­li­taires qu’il ren­contre en cam­brio­lant une mai­son; dans une autre co­mé­die, un beau­père paie le père de sa belle­fille – un bon à rien – pour qu’il passe du temps avec elle. La to­na­li­té de ces portraits semble os­cil­ler entre une sorte d’eu­pho­rie face à l’al­chi­mie qu’opère le mar­ché en trans­for­mant des in­con­nus en êtres chers et une pa­ra­noïa fa­çon Tru­man Show qui conduit à sus­pec­ter tous ses proches de jouer un rôle 6.

L’eu­pho­rie et l’ef­froi trouvent peu­têtre leur origine dans la dé­ré­gle­men­ta­tion du mar­ché du tra­vail ja­po­nais des an­nées 1990 et l’éro­sion du style de vie du sa­la­ry­man d’après guerre qui s’est en­sui­vie. Au­jourd’hui, 38 % des tra­vailleurs ont des em­plois pré­caires (beau­coup d’ar­ticles de la presse ja­po­naise consa­crés aux proches de lo­ca­tion pré­sentent cette ac­ti­vi­té comme un tra­vail d’ap­point pou­vant ap­por­ter un com­plé­ment de re­ve­nu aux lec­teurs). En 2010, le nombre de foyers mo­no­pa­ren­taux a dé­pas­sé pour la pre­mière fois ce­lui des fa­milles nu­cléaires. Au Ja­pon comme ailleurs, les jeunes d’au­jourd’hui sont plus mo­biles et ont plus de pos­si­bi­li­tés d’ex­pres­sion in­di­vi­duelle, mais font moins l’ex­pé­rience de la sé­cu­ri­té, du col­lec­tif et de la fa­mille. Pa­ral­lè­le­ment, le nombre de per­sonnes âgées aug­mente. Tat­su­mi m’a mon­tré un ex­trait d’un film de 2008 dans le­quel une vieille dame se fait vo­lon­tai­re­ment avoir par un jeune es­croc parce qu’il lui rap­pelle son fils dé­funt. Le film est en par­tie tour­né dans un cam­pe­ment de vieux SDF qui a vé­ri­ta­ble­ment exis­té à To­kyo.

Comme tant d’autres as­pects de la so­cié­té ja­po­naise, on ex­plique sou­vent le phé­no­mène des proches de lo­ca­tion par la di­cho­to­mie honne­ta­te­mae, c’es­tà­dire entre les sen­ti­ments et les dé­si­rs per­son­nels et le com­por­te­ment que la so­cié­té at­tend de cha­cun. La sin­cé­ri­té et la co­hé­rence ne sont pas for­cé­ment va­lo­ri­sées en tant que telles, et la dis­si­mu­la­tion du honne der­rière le ta­te­mae est sou­vent consi­dé­rée comme un acte de gé­né­ro­si­té et de so­cia­bi­li­té et non comme de la trom­pe­rie ou de l’hy­po­cri­sie. Un exemple : l’homme qui avait engagé de faux pa­rents pour son ma­riage parce que les siens étaient morts a fi­ni par l’avouer à sa femme. Au­cun pro­blème. Elle a com­pris qu’il n’avait pas vou­lu la ber­ner mais juste évi­ter de créer des com­pli­ca­tions lors de la cé­ré­mo­nie, et elle l’a même re­mer­cié d’avoir fait preuve de tant de consi­dé­ra­tion.

La lo­ca­tion de proches telle qu’elle se pra­tique au Ja­pon est à bien des égards spé­ci­fique à la culture lo­cale, mais de tout temps, nous avons payé des in­con­nus pour rem­plir des rôles que nos proches te­naient gra­tui­te­ment. On en­ga­geait des pleu­reuses dans la Grèce et la Rome an­tiques, en Chine, dans la tra­di­tion ju­déo­chré­tienne et dans le monde pro­to­mu­sul­man; tour à tour, So­lon, saint Paul et saint Jean Ch­ry­so­stome ont dé­non­cé cette pra­tique, dont on trouve en­core la trace en Chine, en Inde et au Royaume­Uni, où l’en­tre­prise Rent A Mour­ner [« Louez un pleu­reur »] opère de­puis 2013. Et que sont les ba­by­sit­ters, les nou­nous et les cui­si­nières, si­non des pa­rentes de lo­ca­tion rem­plis­sant les rôles tra­di­tion­nel­le­ment dé­vo­lus aux mères, aux filles et aux épouses ?

En fait, l’idée que la fa­mille c’est de l’amour qui ne s’achète pas est re­la­ti­ ve­ment ré­cente. À l’époque pré­in­dus­trielle, la fa­mille était l’uni­té éco­no­mique de base, et chaque nou­vel en­fant si­gni­fiait une paire de bras sup­plé­men­taire. Avec l’in­dus­tria­li­sa­tion, quand on s’est mis à tra­vailler à l’ex­té­rieur pour un sa­laire fixe, chaque nou­vel en­fant si­gni­fiait une bouche de plus à nour­rir. La fa­mille est de­ve­nue un sanc­tuaire d’amour in­con­di­tion­nel dans un monde ré­gi par le mar­ché.

En 1898, l’uto­piste fé­mi­niste Char­lotte Per­kins Gil­man dé­nonce l’« amour ro­man­tique» et le «sa­cri­fice ma­ter­nel» comme étant des construc­tions idéo­lo­giques, des su­per­che­ries des­ti­nées à retenir les femmes à la mai­son 7. On éle­vait les jeunes filles dans l’idée que l’amour était au­des­sus de tout et qu’elles de­vaient culti­ver leur beau­té pour at­ti­rer un ma­ri ; et puis, en ver­tu d’un contrat ta­cite, on leur de­man­dait, sans qu’elles y soient pré­pa­rées, de de­ve­nir des nurses, des édu­ca­trices, des femmes de mé­nage bé­né­voles à plein temps, mues par un «mys­té­rieux “ins­tinct ma­ter­nel”» qui se ma­ni­fes­tait au­to­ma­ti­que­ment le mo­ment ve­nu.

Dans le Ja­pon de la fin du xixe siècle, le ré­gime adopte une « idéo­lo­gie de l’amour ro­man­tique » qui dé­fi­nit le « dé­rou­le­ment idéal d’une vie de femme» en des termes si­mi­laires : « amour ro­man­tique » (sé­duc­tion) puis ma­riage, en­fan­te­ment, éveil d’un « amour ma­ter­nel pro­tec­teur » et en­fin ac­cep­ta­tion triom­phale d’un rôle dé­sexua­li­sé de « dis­pen­sa­trice de soins ». C’est ce qu’écrit l’an­thro­po­logue Aki­ko Ta­keya­ma dans l’ou­vrage qu’elle a consa­cré aux ho­su­to ku­ra­bu de To­kyo, ces « bars à hôtes» où les femmes paient pour boire un verre en com­pa­gnie de beaux jeunes gens pré­ve­nants 8. Cer­taines mères de fa­mille dé­pensent l’équi­va­lent de di­zaines ou des cen­taines de mil­liers d’eu­ros avec leurs «hôtes» et doivent à cet ef­fet se trou­ver un job d’ap­point, éco­no­mi­ser sur les courses ou ex­tor­quer de l’ar­gent à leur ma­ri. Ce­la leur per­met de goû­ter à un peu de ro­man­tisme, pour la pre­mière fois de­puis qu’elles sont devenues des dis­pen­sa­trices de soins et des mé­na­gères à plein temps et que leur ma­ri s’est mis à les ap­pe­ler « ma­man ».

En un sens, l’idée de re­cou­rir à un conjoint, un pa­rent ou un en­fant de lo­ca­tion est peut­être moins sau­gre­nue que celle qui veut que l’édu­ca­tion des

La fa­mille est de­ve­nue un sanc­tuaire d’amour in­con­di­tion­nel dans un monde ré­gi par le mar­ché.

en­fants et les tâches mé­na­gères soient la ma­ni­fes­ta­tion d’un amour ro­man­tique qui ne s’achète pas. Une idée que le ca­pi­ta­lisme pa­triar­cal a vrai­sem­bla­ble­ment tout in­té­rêt à éri­ger en constante hu­maine uni­ver­selle. Comme le sou­li­gnait le psy­cha­na­lyste mar­xiste Wil­helm Reich, quand les femmes ac­com­plissent les tâches mé­na­gères et pro­diguent des soins aux en­fants gra­tui­te­ment, les ca­pi­ta­listes peuvent moins payer les hommes.

Et l’ini­qui­té ne s’ar­rête pas là. À par­tir du mo­ment où les tâches fa­mi­liales sont ac­com­plies ex­clu­si­ve­ment et gra­tui­te­ment par les épouses et les mères, les per­sonnes qui n’ont pas de fa­mille ne peuvent en bé­né­fi­cier, ob­serve Per­kins Gil­man dans son essai de 1898 Wo­men and Eco­no­mics : «Seules les per­sonnes ma­riées et leurs proches ont le droit de vivre confor­ta­ble­ment et en bonne san­té.» Elle pro­po­sait comme so­lu­tion de confier le tra­vail non ré­mu­né­ré in­com­bant à chaque femme au foyer – l’édu­ca­tion des tout­pe­tits, la ges­tion du mé­nage, la pré­pa­ra­tion des re­pas et autres – à des spé­cia­listes ré­mu­né­rés des deux sexes. Mais le plus sou­vent, ces tâches, au lieu de donner lieu à des pro­fes­sions res­pec­tées et bien payées, sont im­po­sées au coup par coup à des femmes de mi­lieux dé­fa­vo­ri­sés afin de per­mettre à leurs ho­mo­logues plus pri­vi­lé­giées de faire car­rière.

Quand Yui­chi Ishii parle de «ré­pa­rer les in­jus­tices », il semble avoir en tête à peu près la même chose que Char­lotte Per­kins Gil­man. «Tout être hu­main a be­soin d’un foyer – qu’il soit cé­li­ba­taire, ma­ri ou veuf, qu’elle soit cé­li­ba­taire, épouse ou veuve », écrit celle­ci. Grâce à Fa­mi­ly Ro­mance, un homme qui n’a plus de fa­mille comme Ka­zu­shige Ni­shi­da peut louer une épouse et une fille et, avec elles, les conforts d’un foyer : de bons pe­tits plats, des voix fé­mi­nines qui lui sou­haitent la bien­ve­nue et, de temps en temps, un pe­tit coup af­fec­tueux dans les côtes.

Il y a neuf ans, Rei­ko, une as­sis­tante den­taire tren­te­naire, a sol­li­ci­té au­près de Fa­mi­ly Ro­mance les ser­vices d’un père à mi­temps pour sa fille de 10 ans, Ma­na, qui, comme beau­coup d’en­fants de mères cé­li­ba­taires au Ja­pon, se fai­sait har­ce­ler à l’école. Rei­ko s’est vu pro­po­ser quatre can­di­dats et a choi­si ce­lui qui avait la voix la plus douce. Le père de lo­ca­tion leur rend vi­site ré­gu­liè­re­ment de­puis. Ma­na, au­jourd’hui âgée de 19 ans, ne sait tou­jours pas qu’il n’est pas son vrai père.

Chie et moi fai­sons la connais­sance de Rei­ko dans un sa­lon de thé bon­dé près de la gare de To­kyo. La ren­contre a été or­ga­ni­sée par Ishii, qui nous a dit qu’il nous re­join­drait plus tard. Rei­ko, 40 ans, est vê­tue d’un pull bleu ma­rine, d’une écharpe écos­saise et d’un ra­vis­sant man­teau de laine bleu­vert.

— C’est la pre­mière fois que je ra­conte mon his­toire, nous confie­t­elle à voix basse en je­tant des coups d’oeil tout au­tour.

Elle ex­plique qu’elle a épou­sé Ina­ba, le père de Ma­na, à 21 ans après avoir dé­cou­vert qu’elle était en­ceinte. Il est de­ve­nu violent, et elle a di­vor­cé peu après la nais­sance de sa fille. Rei­ko s’est bor­née à ex­pli­quer à Ma­na que son père et elle avaient eu un conflit long­temps au­pa­ra­vant, quand elle était bé­bé ; Ma­na en a conclu qu’elle avait été la cause du dé­part de son père, et rien de ce que Rei­ko lui di­sait ne pou­vait la faire chan­ger d’avis.

À l’école, Ma­na était ren­fer­mée et avait du mal à se faire des amis. À 10 ans, elle évi­tait au­tant que pos­sible ses ca­ma­rades et pas­sait ses jour­nées soit dans le bu­reau de l’in­fir­mière sco­laire, soit en­fer­mée dans sa chambre, dont elle ne sor­tait que quand Rei­ko était au tra­vail. Puis Ma­na a re­fu­sé d’al­ler en classe. Au bout de trois mois, Rei­ko a ap­pe­lé Fa­mi­ly Ro­mance. Sur le bon de com­mande – elle en a ap­por­té un exem­plaire à notre ren­dez­vous –, elle a dé­crit le type de père qu’elle sou­hai­tait pour sa fille. Quoi que Ma­na puisse faire ou dire, y pré­ci­sait­elle, ce­lui­ci de­vrait ré­agir avec dou­ceur.

Quand le nou­vel Ina­ba est ve­nu pour la pre­mière fois chez elles, Ma­na était comme d’ha­bi­tude dans sa chambre et re­fu­sait d’ou­vrir. Ina­ba a réus­si à en­trou­vrir la porte, et Rei­ko et lui ont vu Ma­na blot­tie sur son lit, la tête en­fouie sous la couette. Après lui avoir par­lé dans l’em­bra­sure de la porte, Ina­ba s’est aven­tu­ré dans la chambre, s’est as­sis sur le lit, a ca­res­sé le bras de Ma­na et s’est ex­cu­sé. À ce stade du ré­cit, Chie cesse de tra­duire, et je vois que ses yeux sont em­bués de larmes. Il lui faut un mo­ment pour pou­voir pro­non­cer les mots qu’Ina­ba a dits à Ma­na :

— Par­don de ne pas être ve­nu te voir. Ma­na s’est ex­traite de sous la couette mais a évi­té de croi­ser le re­gard d’Ina­ba. Re­mar­quant au mur un pos­ter du boys band Ara­shi, il lui a dit qu’il avait été fi­gu­rant dans un clip du groupe. Ma­na l’a en­fin re­gar­dé dans les yeux. Rei­ko se rap­pelle s’être de­man­dé dans le cou­loir : « Qu’est­ce qu’il y a de vrai dans ce qu’il ra­conte ? »

Après ce qui a pa­ru du­rer une éter­ni­té, Ina­ba et Ma­na sont des­cen­dus pour dé­jeu­ner – un « re­pas ter­ri­ble­ment la­bo­rieux ». Puis Rei­ko a dé­bar­ras­sé, lais­sant Ina­ba et Ma­na en tête­à­tête. Ils ont trou­vé le clip d’Ara­shi sur YouTube, et Ina­ba y fai­sait ef­fec­ti­ve­ment une ap­pa­ri­tion l’es­pace d’une se­conde. Au terme des quatre heures contrac­tuelles, il s’est le­vé, et Ma­na, qui sem­blait presque joyeuse, a eu comme un soup­çon :

— Oh, tu t’en vas. Mais tu es qui, en fait ?

Rei­ko a dé­ci­dé de faire in­ter­ve­nir Ina­ba ré­gu­liè­re­ment, en­vi­ron deux fois par mois, pour des pres­ta­tions de quatre ou huit heures fac­tu­rées 20 000 ou 40 000 yens [155 ou 310 eu­ros]. Pour pou­voir les payer, elle s’est mise à ro­gner sur les dé­penses ali­men­taires et à s’ha­biller aux puces. Au bout de trois ou quatre mois, elle a de­man­dé à Ma­na, un soir en ren­trant du tra­vail, comment s’était pas­sée sa jour­née, et, pour la pre­mière fois de­puis des an­nées, sa fille a dai­gné lui ré­pondre et lui a ra­con­té ce qu’elle avait vu à la té­lé. Le vi­sage de Rei­ko s’éclaire quand elle évoque la trans­for­ma­tion qui s’est pro­duite chez Ma­na : elle « a fi­na­le­ment com­pris que son père se pré­oc­cu­pait d’elle» et «est de­ve­nue une en­fant nor­male et so­ciable ». Rei­ko s’est mise à ré­ser­ver Ina­ba des mois à l’avance pour les an­ni­ver­saires, les réunions pa­rents­pro­fes­seurs et même des ex­cur­sions d’une jour­née à Dis­ney­land ou aux sources ther­males du coin. Pour ex­pli­quer à Ma­na pour­quoi il ne pas­sait ja­mais la nuit avec elles, Rei­ko a

Comme beau­coup d’en­fants de mères cé­li­ba­taires au Ja­pon, Ma­na se fai­sait har­ce­ler à l’école.

ra­con­té qu’Ina­ba s’était re­ma­rié et avait une autre fa­mille.

Quand je de­mande à Rei­ko si elle en­vi­sage de dire un jour la vé­ri­té à Ma­na, ses yeux s’em­plissent de larmes.

— Non, je ne pour­rai ja­mais, dit­elle en écla­tant de rire.

Elle ajoute, entre rire et larmes : — Par­fois, j’ai­me­rais bien qu’Ina­ba­san m’épouse. Je ne sais pas si je de­vrais le dire, mais moi aus­si je suis contente quand il vient nous voir. Ça ne dure qu’un mo­ment, mais ça me rend très très heu­reuse. Fran­che­ment, c’est quel­qu’un d’ado­rable. Vous ver­rez s’il vient.

Rei­ko a en ef­fet ap­pris qu’Ina­ba vien­drait peut­être nous re­joindre au sa­lon de thé. Quand nous lui di­sons que, d’après ce que nous sa­vons, c’est Ishii qui doit ve­nir, elle nous ré­pond qu’elle ne connaît per­sonne de ce nom­là.

— Je me de­mande si Ina­ba­san et Ishii­san ne sont pas une seule et même per­sonne, glisse Chie.

Rei­ko pa­raît scep­tique : elle ne pense pas qu’Ina­ba soit le pa­tron de Fa­mi­ly Ro­mance. Nous res­tons là un mo­ment toutes les trois à re­muer le sucre dans nos in­fu­sions au yu­zu. Puis voi­là qu’Ishii s’avance vers notre table, en bla­zer et col rou­lé noirs.

— Ina­ba­san ! s’écrie Rei­ko. Ishii se pré­sente et s’adresse po­li­ment à Rei­ko en uti­li­sant la forme de sa­lu­ta­tion for­melle. Elle ré­agit avec une in­di­gna­tion feinte : d’or­di­naire, ils se parlent comme ma­ri et femme.

À pré­sent, ils sont as­sis côte à côte, face à Chie et moi, sans se re­gar­der. L’idée était qu’une fois qu’Ishii nous au­rait re­jointes je les in­ter­vie­we­rais en­semble, mais ils semblent être sur des lon­gueurs d’onde tel­le­ment dif­fé­rentes qu’au dé­but je ne vois pas comment m’adres­ser aux deux en même temps.

— Vous êtes­vous de­man­dé quel était le vrai nom d’Ina­ba­san et ce qu’il fai­sait dans la vie ? fi­nis­je par de­man­der à Rei­ko.

Elle me ré­pond que non, et que même au­jourd’hui elle ne se pose pas la ques­tion; elle a l’im­pres­sion de le sa­voir dé­jà.

— Je ne pense pas qu’il change. C’est quel­qu’un de très na­tu­rel. Main­te­nant je le vois dans ce contexte, et c’est pa­reil.

Ishii pro­teste avec un sou­rire et lui rap­pelle qu’au­jourd’hui elle est sa cliente et non sa femme.

— Tu as quelque chose, là, dit Rei­ko en in­di­quant le coin de sa bouche.

Il se tourne par ré­flexe vers un mi­roir et s’es­suie les lèvres. C’est le pre­mier d’un des nom­breux mo­ments où il semble al­ler et ve­nir entre Ina­ba et Ishii.

Rei­ko et lui se mettent à évo­quer leur pre­mier dé­jeu­ner en­semble avec Ma­na. Rei­ko avait pré­pa­ré trois fois trop à manger – des bei­gnets de cre­vette, du rô­ti de boeuf, une soupe de maïs… tout ce qu’aime Ma­na. Et Ishii se rap­pelle avoir cher­ché à «manger comme un pa­pa», c’est­à­dire, dans son es­prit, « sans hé­si­ter ni faire des ma­nières ». Il fait une dé­mons­tra­tion en se pen­chant sur la table, le coude en avant, avec le geste d’en­four­ner de la nour­ri­ture. Ce­la fait tout à fait pa­triar­cal. Rei­ko éclate de rire. Son re­gard croise le mien, et je lui fais un grand sou­rire en re­tour. Pas un sou­rire feint, un vrai sou­rire. Mais qu’est­ce qui me fait sou­rire au juste ?

Je leur de­mande la dif­fé­rence entre une vraie fa­mille et une fa­mille de lo­ca­tion. Une fa­mille de lo­ca­tion a beau ne pas être une vraie fa­mille, ré­pond Ishii, elle peut en un sens re­pré­sen­ter « da­van­tage qu’une fa­mille ». Cette idée me pa­raît quelque peu abs­conse, mais Rei­ko dit qu’elle com­prend par­fai­te­ment.

— Si je n’avais pas di­vor­cé et que j’étais tou­jours ma­riée, je ne pense pas que je se­rais en train de rire comme ça, ni que je me sen­ti­rais aus­si heu­reuse. La vraie fa­mille, ce n’est pas for­cé­ment ce qu’il y a de mieux.

Fi­na­le­ment, elle se lève pour par­tir. En en­fi­lant son man­teau bleu­vert, elle dit qu’elle se sent re­quin­quée. Son vi­sage est rayon­nant et plus ex­pres­sif que quand elle est ar­ri­vée. En la re­gar­dant s’éloi­gner, j’ai un peu mal pour elle. J’ai pu consta­ter à quel point elle l’ai­mait.

Ishii s’éclipse aux toi­lettes, et Chie et moi nous de­man­dons pour­quoi il a choi­si de ré­vé­ler sa vé­ri­table iden­ti­té à Rei­ko en notre pré­sence. Peut­être avai­til be­soin de tiers pour rendre cré­dible ce

qu’il ten­tait de lui dire : qu’il di­ri­geait une grosse af­faire sé­rieuse, que leur re­la­tion n’était pas réelle, qu’ils ne se ma­rie­raient ja­mais. Quand il re­vient à la table, je lui de­mande s’il a dit à Rei­ko qu’il pen­sait qu’il va­lait mieux mettre un terme aux vi­sites d’Ina­ba. Il ré­pond que oui. Ma­na va sur ses 20 ans.

—Si Ma­na se ma­rie et a des en­fants, j’au­rai des pe­tits­en­fants. Bien sûr, ce se­rait for­mi­dable, mais fa­ta­le­ment ça fe­rait en­core plus de gens aux­quels il fau­drait men­tir – sans par­ler du ma­ri et des beaux­pa­rents de Ma­na. Je dis à Rei­ko qu’avant d’en ar­ri­ver là il faut qu’elle dise la vé­ri­té à Ma­na.

— Rei­ko se­ra d’ac­cord, vous croyez ? Ishii hé­site un ins­tant.

— Rei­ko a sans doute très en­vie que tout ce­la conti­nue.

Ishii est convain­cu que Ma­na com­pren­drait par­fai­te­ment si on lui di­sait la vé­ri­té. Je me de­mande s’il n’y au­rait pas moyen que Ma­na voie la chose comme l’his­toire d’une mère qui l’adore et d’une sorte de père au ra­bais, qui, à sa fa­çon, même au ra­bais, lui a pro­cu­ré dou­ceur et sta­bi­li­té. Évi­dem­ment, il fac­ture sa pres­ta­tion l’équi­va­lent de près de 40 eu­ros l’heure, mais le monde re­gorge de gens qui sont in­ca­pables d’être gen­tils et pré­sents même si on les paie. La gen­tillesse cesse­t­elle d’en être sim­ple­ment parce qu’elle est ta­ri­fée ?

— On me de­mande sou­vent pour­quoi je ne me ma­rie pas, nous dit Ishii.

Il a beau être cé­li­ba­taire, il a ren­con­tré une mul­ti­tude de fu­turs beaux­pa­rents, em­bras­sé une di­zaine de ma­riées, s’est ex­cu­sé d’avoir été in­fi­dèle et a même as­sis­té à un ac­cou­che­ment. Il s’est ta­pé des en­tre­tiens d’ins­crip­tion dans des écoles pri­vées, des réunions pa­rents­pro­fes­seurs, a fil­mé des com­pé­ti­tions spor­tives et des re­mises de di­plôme, a pas­sé des jour­nées en­tières à Dis­ney­land. S’il fi­nit un jour par être père, en quoi ce qu’il éprou­ve­ra pour ses en­fants se­ra­t­il dif­fé­rent de ce qu’il éprouve dans le cadre de son tra­vail ?

—J’ai peur à pré­sent de me re­trou­ver à jouer le gen­til pa­pa, avoue­t­il.

Il lui ar­rive de rê­ver de Ma­na et de lui dire qu’il n’est pas son vrai père.

— C’est un rêve, alors elle prend ça bien. Elle ac­cepte la vé­ri­té, mais en­suite elle me dit : «Tu restes quand même mon pa­pa.»

—Vous ne pen­sez pas qu’en un sens vous êtes son père ? lui de­man­dé­je. Ishii ferme les yeux, l’air las.

— Ce­la prouve que, même si nous ne sommes pas une vraie fa­mille, même s’il s’agit d’une fa­mille de lo­ca­tion, les rap­ports que nous en­tre­te­nons font de nous une sorte de fa­mille.

Un soir, de re­tour à mon hô­tel, en­core sous l’ef­fet du dé­ca­lage ho­raire et un peu per­tur­bée par tout ce que j’ai en­ten­du, je dé­cide de m’of­frir un mas­sage dans ma chambre. Deux heures plus tard, une jeune femme sou­riante frappe à ma porte, se dé­chausse en en­trant et me donne à si­gner un for­mu­laire par le­quel je m’en­gage à ne pas exi­ger de mas­sage sexuel et à lais­ser la porte de la chambre en­trou­verte si je suis un homme.Tout contri­bue à une at­mo­sphère oni­rique : sa voix douce, son tou­cher ha­bile, le fait que je sois al­lon­gée sur le lit. À un mo­ment, je réa­lise qu’elle est à ge­noux sur le lit à cô­té de moi. Cu­ rieu­se­ment, ce­la ne pose pas de pro­blème qu’on soit au lit comme ça, en­semble. «Comme vous avez les épaules contrac­tées », me dit­elle, par­ve­nant mal­gré tout à dé­tendre les muscles avec ses doigts. Je me sens pleine d’amour et de gra­ti­tude, et je réa­lise que le fait de la payer, loin de me mettre mal à l’aise, me pro­cure joie et sou­la­ge­ment, parce que ce­la veut dire que je n’ai à me pré­oc­cu­per de rien. Je peux juste me re­laxer.

Ça a tout de l’amour in­con­di­tion­nel – du type de ce­lui que l’on ne re­çoit ni ne re­quiert de ses proches, parce qu’ils ont des be­soins eux aus­si, qu’il fau­dra sa­tis­faire en re­tour. Elle, je n’ai pas be­soin de la mas­ser ou d’écou­ter ses pro­blèmes, parce que je lui ai don­né une somme dont elle peut faire ce qu’elle veut: ré­gler des fac­tures, s’ache­ter un man­teau bleu­vert, ou même payer quel­qu’un pour la mas­ser ou écou­ter ses pro­blèmes. Cette heure du­rant la­quelle elle s’oc­cupe de moi sans que moi je m’oc­cupe d’elle ne se­ra pas ins­crite sur un re­gistre où s’ac­cu­mu­le­ra au fil des an­nées son res­sen­ti­ment à mon égard. Je n’ai pas à me sen­tir cou­pable: c’est pour ce­la que je paie.

J’étais par­tie du prin­cipe que la lo­ca­tion contre­ve­nait à l’idée d’amour in­con­ di­tion­nel. J’en suis à pré­sent à me de­man­der si l’amour in­con­di­tion­nel peut exis­ter gra­tui­te­ment. Les ques­tions que je me suis po­sées sur ce qu’Ishii éprouve réel­le­ment pour Rei­ko et sa fille s’éclairent quand je les pose en ces termes. On peut faire à titre pro­fes­sion­nel, pen­dant un temps don­né et en échange d’ar­gent et de re­con­nais­sance, des choses qu’on ne peut pas faire in­dé­fi­ni­ment et gra­tui­te­ment. Je sais qu’Ishii s’est beau­coup pré­pa­ré à sa pres­ta­tion en vi­sion­nant des co­mé­dies fa­mi­liales pour voir comment marche, parle et mange un « gen­til pa­pa ». Dans la même idée, j’ai lu quelque chose à pro­pos d’un em­ployé d’un bar à hôtes qui avait étu­dié des ro­mans d’amour pour pou­voir an­ti­ci­per et sa­tis­faire les be­soins de ses clientes, et qui n’avait, du coup, plus de temps pour sa vie per­son­nelle.«L’amour idéal, pour les femmes, ça de­mande beau­coup de tra­vail, et c’est pra­ti­que­ment im­pos­sible dans la réa­li­té.» Il di­sait qu’il n’au­rait ja­mais pu se donner au­tant de mal pour une vé­ri­table petite amie.

Je re­pense aus­si à ce que m’a dit Ken­ji Ka­me­gu­chi, un pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie qui es­saie de­puis trente ans de pro­mou­voir la thé­ra­pie fa­mi­liale dans un pays stoïque et al­ler­gique aux conflits, où la psy­cho­thé­ra­pie reste stig­ma­ti­sée. Pour lui, la lo­ca­tion de proches pos­sède les mêmes fonc­tions qu’une tech­nique de thé­ra­pie de groupe comme le psy­cho­drame, à tra­vers le­quel les pa­tients jouent ou im­pro­visent les ex­pé­riences pas­sées des uns et des autres. Le jeu théâ­tral est sou­vent d’une plus grande aide que la pa­role parce que, même quand on est in­ca­pable d’ex­pri­mer son pro­blème – parce qu’il est trop af­freux à dire, ou qu’on ne trouve pas les bons mots, ou qu’on ne sait pas en quoi il consiste –, on peut tou­jours le mettre en scène avec quel­qu’un d’autre. Sous cet angle, le trans­fert, un élé­ment clé de la thé­ra­pie freu­dienne, peut s’ana­ly­ser comme un pro­ces­sus par le­quel le pa­tient voit dans le psy­cha­na­lyste un proche de lo­ca­tion ou, pour re­prendre la for­mule de Freud, « la ré­in­car­na­tion d’une per­sonne im­por­tante is­sue de son pas­sé ou de son en­fance ».

— Elif Batuman est jour­na­liste au New Yor­ker. Elle est l’au­teure du ré­cit au­to­bio­gra­phique Les Pos­sé­dés. Mes aven­tures avec la lit­té­ra­ture russe et ceux qui la lisent (L’Oli­vier, 2015) et d’un ro­man, The Idiot, en­core in­édit en fran­çais. — Cet ar­ticle est pa­ru dans The New Yor­ker le 30 avril 2018. Il a été tra­duit par Jean­Louis de Mon­tes­quiou.

Ishii a vi­sion­né des co­mé­dies fa­mi­liales pour voir comment parle et mange un « gen­til pa­pa ».

Les illus­tra­tions de cet ar­ticle ont été réa­li­sées par Fang Wang pour Books.

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