His­toire, l’an­née 1917 en Cham­pagne

l’an­née 1917

Bulles & Millesimes - - SOMMANAIRE - Par Bru­no Du­teurtre Pho­tos : JohnHod­der et AlainCor­nu - Col­lec­tion CIVC © JohnHod­der - Col­lec­tion CIVC

La si­tua­tion dans le vi­gnoble et en Cham­pagne dé­but 1917

Dans la re­vue Le vi­gne­ron cham­pe­nois du 3 jan­vier 1917, son di­rec­teur, Émile Man­ceau, ré­sume ain­si la si­tua­tion du

vi­gnoble cham­pe­nois au dé­but de l’an­née 1917 : « Mal­gré la marche du phyl­loxé­ra en­rayée d’ailleurs par les sul­fa­tages, mal­gré l’at­taque vio­lente du mil­diou qui nous a don­né une pauvre ré­colte de 52.000 hl, la Cham­pagne conserve en cette fin d’an­née [1916], grâ­ceau pa­trio­tique dé­voue­ment de nos vi­gne­rons et sur­tout de nos vi­gne­ronnes dont les ma­ris sont au front, une grande par­tie de son vi­gnoble en bon état ca­pable de pro­duire en 1917 si nous pouv ons nous dé­fendre sur­tout contre le mil­diou. Le com­merce a fait son de­voir en dé­ve­lop­pant son ac­ti­vi­té. » Il rap­pelle en­suite le mes­sage qu’il avait don­né dans sa pu­bli­ca­tion le 6 no­vembre 1914 : « Si loin que nous re­mon­tions, les guerres, en fa­ci­li­tant les mouvements d’hommes, ont contri­bué à notre re­nom­mée. Cette guerre fe­ra comme les autres et bien da­van­tage en­core puis­qu’il fau­dra cé­lé­brer dans l’Eu­rope en­tière la vic­toire du droit sur la force. Com­merce et vi­gnoble sont in­dis­so­lu­ble­ment liés par l eurs in­té­rêts et c ela nous donne bon es­poir pour l’ave­nir. » Mal­gré la guerre qui s’éter­ni­sait, Émile Man­ceau en­ten­dait dé­li­vrer un mes­sage plein d’es­poir à ses lec­teurs. En ce dé­but 1917, la ligne de dé­mar­ca­tion se trouve tou­jours à proxi­mi­té de Reims. La ville conti­nue de su­bir de fré­quents bom­bar­de­ments. Se­lon les notes de Lu­cien Thie­baut, res­pon­sable du vi­gnoble de Moët & Chan­don à Ver­ze­nay, le vil­lage est très sou­vent la cible des Al­le­mands, comme en cette jour­née du 15 avril où qua­rante-et-une bombes frappent la com­mune : « Les trous qu’elles ont faits dans nos vignes sont de 7 à 8 mètres de diamètre et 1m40 de pro­fon­deur. Il fau­drait au moins six à sept tom­be­reaux de terre pour les rem­plir. » Les bom­bar­de­ments se pour­suivent les jours sui­vants et durant tout le mois de mai. Le 3 mai, l’hô­tel de ville de Reims est ra­va­gé par un in­cen­die pro­vo­qué par un bom­bar­de­ment al­le­mand. Par me­sure de sé­cu­ri­té, la mai­rie avait ce­pen­dant dé­mé­na­gé le mois pré­cé­dent dans une cave ap­par­te­nant au cham­pagne Veuve Clic­quot, rue de Mars. Le 7 avril, l’éva­cua­tion de la ville avait été dé­cré­tée et les der­nières écoles ins­tal-

De­for­tes­ge­léesse pro­dui­sent­fin­jan­vier, dé­but­fé­vrier

lées dans des caves de cham­pagne fer­mèrent. Quelque trois cents élèves re­joi­gnirent alors Can­cale, ci­té bre­tonne fai­sant face au Mont-Saint-Mi­chel. Après les bom­bar­de­ments de sep­tembre 1914, Épernay al­lait en connaître de nou­veaux entre avril et juillet 1917. La gare et les ate­liers de che­min de fer consti­tuent les ob­jec­tifs prio­ri­taires de l’ar­mée du Kai­ser. Mais cer­taines mai­sons de cham­pagne sont aus­si tou­chées, comme Moët & Chan­don – l’hô­tel Chan­don le 13 juin puis les caves les 6 et 7 juillet – ou Pol Ro­ger. La ville reste tou­te­fois une zone de re­pli pour de nom­breux ci­vils af­fluant dans les caves des mai­sons de cham­pagne en quête d’un re­fuge.

Les ventes de cham­pagne

Le ta­bleau ci-contre pré­sente les don­nées re­la­tives aux ex­pé­di­tions des vins de Cham­pagne entre 1912 et 1917, pour les mar­chés fran­çais et à l’ex­por­ta­tion. Avant le dé­but du pre­mier conflit mon­dial et durant plu­sieurs an­nées, le mar­ché to­tal se si­tuait aux en­vi­rons de 30 mil­lions de bou­teilles par an, at­tei­gnant même près de 40 mil­lions de cols en 1909 et 1910. L’en­trée en guerre, l’ex­pan­sion du phyl­loxé­ra et les très mau­vaises ré­coltes entre 1908 et 1913 (cf. Bulles & Millésimes nu­mé­ro 2, juin 2014) vont pré­ci­pi­ter un dé­clin dé­jà amor­cé à par­tir de 1911. En 1914, les ex­pé­di­tions sont au plus bas et re­pré­sentent à peine plus de 10 mil­lions de bou­teilles, les mar­chés fran­çais et étran­gers ayant été di­vi­sés cha­cun par plus de deux en un an ! Tou­te­fois, au cours de la guerre, les ventes vont pro­gres­si­ve­ment re­dé­mar­rer, même si la ré­vo­lu­tion russe de 1917 va à nou­veau in­flé­chir les ex­por­ta­tions.

Faute de moyens et de per­son­nel, les mai­sons fonc­tionnent au ra­len­ti, mais elles ne s’ar­rêtent ja­mais, es­pé­rant de­puis le dé­but une is­sue ra­pide du conflit… Pour pal­lier ces pro­blèmes, les femmes des­cendent pour la pre­mière fois dans les caves pour y ma­ni­pu­ler les bou­teilles, alors qu’avant le conflit, elles n’in­ter­ve­naient que pour l’ha­billage.

L’an­née vi­ti­cole 1917

De fortes ge­lées se pro­duisent fin jan­vier, dé­but fé­vrier (-17/ -18°C), pro­vo­quant un re­tard de la vé­gé­ta­tion au prin­temps et dé­ca­lant les tra­vaux de taille et de bê­chage. Le mois de mai voit le re­tour du so­leil, ce qui per­met de rat­tra­per pro­gres­si­ve­ment le temps per­du, même si les ge­lées d’hi­ver ont lais­sé quelques traces. Les vignes cham­pe­noises semblent tou­te­fois avoir moins souf­fert que les vignes gref­fées. Dé­but juin, la fleur ap­pa­raît à Ay et la flo­rai­son s’achève vers le 20 juin. En juillet, le mil­diou fait son ap­pa­ri­tion, mais les dé­gâts res­tent li­mi­tés. En re­vanche, la vé­gé­ta­tion est luxu­riante et, en cer­tains en­droits, l’herbe est si haute qu’il faut l’ar­ra­cher à la main. Par­fois, les troupes can­ton­nées four­nissent une aide pré­cieuse aux vi­gne­rons.

Les­mai­sons­fonc­tion­nen­tau­ra­len­ti

La se­conde quin­zaine de juillet et la pre­mière d’août sont très plu­vieuses, ce qui com­plique le tra­vail dans les vignes. À la mi-août, au­cune éva­lua­tion de la ven­dange n’est pos­sible car on ignore la su­per­fi­cie réelle des vignes culti­vées ain­si que les ren­de­ments de bon nombre de crus et les pertes dues aux in­tem­pé­ries. Émile Man­ceau pré­cise : « Pré­voir dès main­te­nant le de­gré moyen et l’aci­di­té eut été pos sible en d’autres temps, mais comment al­ler pré­le­ver nos échan­tillons ? » La ven­dange com­mence dé­but sep­tembre. Elle dé­bute le 1er à Cumières, le 7 à Haut­vil­lers, le 9 à Ay, comme à Pier­ry ou Chouilly et seule­ment à la moi­tié du mois sur les sec­teurs de Ver­ze­nay, d’Am­bon­nay et de Bou­zy. Les rai­sins sont beaux et les moûts pré­sentent un de­gré re­la­ti­ve­ment éle­vé. La ré­colte se­ra moyenne. En ef­fet, outre les pro­blèmes liés au phyl­loxé­ra, le mil­diou, la co­chy­lis et la pour­ri­ture pro­voquent une di­mi­nu­tion sen­sible du ren­de­ment. Face au manque de main d’oeuvre, et les né­go­ciants étant très hé­si­tants à l’achat, les vi­gne­rons optent pour de nou­velles cu­vées col­lec­tives. Le manque de sucre pour la chap­ta­li­sa­tion consti­tue un autre sou­ci. Le Vi­gne­ron cham­pe­nois du 26 sep­tembre re­lève qu’à Ver­ze­nay, la perte de la ré­colte est in­cal­cu­lable : « C’est la ruine pour ce

ma­gni­fique vi­gno­ble­si ces an­nées dé­sas­treuses ne sont pas consi­dé­rées

pour une large part comme dom­mage de guerre.» Les ven­danges se dé­roulent sous un temps splen­dide et se ter­minent vers le 25 sep­tembre. À leur is­sue, de nom­breux vi­gne­rons sont dé­cou­ra­gés par les dif­fi­cul­tés ren­con­trées : pro­blèmes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de sul­fate de cuivre, de soufre et de sucre, phyl­loxé­ra, bom­bar­de­ments, ab­sence de main d’oeuvre, prix du rai­sin au ki­lo, etc. À Ay, ce der­nier, de l’ordre de 3 francs dans les an­nées 1911/12/13, est tom­bé à 1 franc en 1916 et à 1,50 franc en 1917. Beau­coup de ré­col­tants, par exemple à Rilly, sont dé­ci­dés à res­treindre la quan­ti­té de vignes. Au fi­nal, la ré­colte en vo­lume de 1917 se­ra proche de celle de 1914 (178.000 hl contre 185.000 hl) mais s’avère lar­ge­ment su­pé­rieure à celle de 1916 (52.000 hl) et in­fé­rieure à celle de 1915 (265.000 hl). Dans le nu­mé­ro du Vi­gne­ron cham­pe­nois du 24 oc­tobre, Émile Man­ceau laisse en­tendre que le cru 1917 se­ra re­mar­quable par son bou­quet dé­ve­lop­pé. Les vins sont ju­gés fins, sur­tout dans les blancs !

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