Les Ro­hin­gyas:géo­po­li­tique d’un ta­bou en Bir­ma­nie

Le 25 août 2017, l’Ar­mée du sa­lut des Ro­hin­gyas de l’Ara­kan (ARSA) at­taque 30 postes de po­lice, dé­clen­chant une vaste cam­pagne de re­pré­sailles de l’ar­mée bir­mane contre la po­pu­la­tion ro­hin­gya. Près de 200 vil­lages sont alors dé­truits par des com­man­dos com

Carto - - ACTUALITÉS - N. Rouiaï

En Bir­ma­nie, les vio­lences contre les Ro­hin­gyas, sun­nites, s’ins­crivent dans des lo­giques xé­no­phobes hé­ri­tées d’un pas­sé conflic­tuel entre com­mu­nau­tés boud­dhistes (90 % des 53,37 mil­lions d’ha­bi­tants en 2017) et mu­sul­manes. Consi­dé­rés par les au­to­ri­tés comme des Ben­ga­lis exi­lés du­rant la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique (1824-1948), ils sont mar­gi­na­li­sés dès l’ar­ri­vée de la junte mi­li­taire en 1962, sont ex­clus en 1982 des 135 eth­nies re­con­nues par l’État cen­tral, et sont pri­vés de la ci­toyen­ne­té bir­mane. Apa­trides, consi­dé­rés comme des im­mi­grés clan­des­tins par le gou­ver­ne­ment, ils sont, de­puis 2012, les cibles de Ra­khines boud­dhistes, l’eth­nie do­mi­nante dans l’État de Ra­khine. Se­lon Hu­man Rights Watch, des fac­tions boud­dhistes ex­tré­mistes, dont le mou­ve­ment na­tio­na­liste et is­la­mo­phobe 969, sont im­pli­quées, avec le soutien et la par­ti­ci­pa­tion des au­to­ri­tés lo­cales et des forces de sécurité, dans des at­taques ci­blées (1). Sté­ri­li­sa­tion for­cée, re­fus de soins, des­truc­tion de vil­lages, viol, tor­ture sexuelle et mise en es­cla­vage se­raient à dé­nom­brer par­mi les crimes per­pé­trés à leur en­contre.

IN­AC­TION ET COM­PLI­CI­TÉ DES AU­TO­RI­TÉS

La dis­so­lu­tion de la junte du gé­né­ral Than Shwe (1992-2011), en mars 2011, et le tour­nant ré­for­miste dé­ci­dé par son suc­ces­seur, Thein Sein (2011-2016) lais­saient au­gu­rer la re­prise du dia­logue entre la ma­jo­ri­té bir­mane Ba­mar et les mi­no­ri­tés. Mais c’était sans comp­ter la pro­fon­deur des rup­tures na­tio­nales, l’hé­té­ro­gé­néi­té du ter­ri­toire bir­man et l’an­crage consti­tu­tion­nel des di­vi­sions eth­niques. Si, de­puis les lois ex­cluantes de 1982, les Ro­hin­gyas dé­te­naient une carte d’iden­ti­té tem­po­raire leur per­met­tant de vo­ter aux élec­tions, celles-ci ont of­fi­ciel­le­ment été dé­cla­rées ex­pi­rées en mars 2015, et tous les en­fants nés après 2012 ont été pri­vés de cer­ti­fi­cats de nais­sance. La vic­toire de la Ligue na­tio­nale pour la dé­mo­cra­tie (LND), in­car­née par l’em­blé­ma­tique lau­réate 1991 du prix No­bel de la paix, Aung San Suu Kyi, aux élec­tions lé­gis­la­tives du 8 no­vembre 2015, avait, à nou­veau, lais­sé en­tre­voir la pos­si­bi­li­té d’une évo­lu­tion po­si­tive pour les mi­no­ri­tés du pays en gé­né­ral et les Ro­hin­gyas en par­ti­cu­lier. Mi­nistre de la Pré­si­dence et des Af­faires étran­gères de­puis mars 2016, la femme d’État in­voque le temps pris par la tran­si­tion dé­mo­cra­tique pour ex­pli­quer son in­ac­tion face à la ré­pres­sion su­bie par les Ro­hin­gyas, dont elle conteste d’ailleurs la di­men­sion. C’est au Ban­gla­desh que ces po­pu­la­tions trouvent une terre d’ac­cueil. Le pays, pauvre et sur­peu­plé (164,67 mil­lions d’ha­bi­tants en 2017), a vu af­fluer 626 000 ré­fu­giés entre août et dé­cembre 2017, se­lon l’ONU, re­joi­gnant les 212 000 dé­jà ins­tal­lés ces der­nières an­nées dans les camps de la ré­gion de Cox’s Bazar. Il s’agit de la plus grande concen­tra­tion de ré­fu­giés au monde. Sur place, les Ro­hin­gyas n’ont pas le droit de tra­vailler et dé­pendent ex­clu­si­ve­ment des aides gou­ver­ne­men­tales et in­ter­na­tio­nales. Un ac­cord a été si­gné le 23 no­vembre 2017 entre la Bir­ma­nie et le Ban­gla­desh concer­nant le re­tour des ré­fu­giés. Mais le terme « Ro­hin­gya » n’est em­ployé à au­cun mo­ment, et l’ar­mée bir­mane a lais­sé en­tendre que ne se­raient au­to­ri­sés à re­ve­nir que les dé­ten­teurs de pa­piers d’iden­ti­té bir­mans. Pa­ral­lè­le­ment, Dac­ca a don­né son ac­cord pour l’amé­na­ge­ment d’une île dé­serte de 5 300 hec­tares, ac­ces­sible après deux heures de na­vi­ga­tion de­puis le port de Noa­kha­li, afin d’y re­grou­per les ré­fu­giés ro­hin­gyas. Si­tuée dans le golfe du Ben­gale, l’île de Bha­shan Char est ré­gu­liè­re­ment en proie aux inon­da­tions. Le 28 no­vembre 2017, un conseil éco­no­mique, pré­si­dé par la Pre­mière mi­nistre Sheikh Ha­si­na (de­puis jan­vier 2009), a pour­tant an­non­cé le dé­blo­cage de 235 mil­lions d’eu­ros pour réa­li­ser les tra­vaux né­ces­saires à l’amé­na­ge­ment de l’île pour une oc­cu­pa­tion cou­rant 2018.

L’OMBRE DE LA CHINE ET DE L’INDE

Der­rière cette crise eth­nique et re­li­gieuse se cachent des in­té­rêts ter­ri­to­riaux, géo­po­li­tiques et éco­no­miques. En 2004, l’en­tre­prise co­réenne Dae­woo a dé­cou­vert un gi­se­ment de gaz off­shore de 127 mil­liards de mètres cubes, dont la Chine s’est par­tiel­le­ment em­pa­rée à tra­vers le géant pé­tro­lier Chi­na Na­tio­nal Pe­tro­leum Coo­pe­ra­tion, avec l’ac­cord de l’ar­mée bir­mane. Un ga­zo­duc a été construit et ache­mine, de­puis 2013, 12 mil­liards de mètres cubes de gaz par an de­puis le port de Kyauk­pyu jus­qu’à la pro­vince chi­noise du Yun­nan. La Chine a aus­si mis en ser­vice, en avril 2017, un oléo­duc re­pre­nant le même tra­cé que ce­lui du ga­zo­duc pour ache­mi­ner le pé­trole du Ra­khine. Dans le cadre du pro­gramme de la nou­velle route de la Soie, la Ré­pu­blique po­pu­laire sou­haite di­ver­si­fier ses res­sources éner­gé­tiques et ses cir­cuits de ra­vi­taille­ment en fai­sant de la ville por­tuaire de Kyauk­pyu un nou­veau point de pas­sage plus court et plus sûr que le dé­troit de Ma­lac­ca. L’Inde dé­ve­loppe de son cô­té un port de com­merce à Sittwe et sou­haite mettre en place une plate-forme mul­ti­mo­dale pour re­lier Calcutta par la mer et les États du Mi­zo­ram et de l’As­sam par voie ter­restre. Ces pro­jets im­pliquent de pas­ser par des zones ha­bi­tées par les Ro­hin­gyas. Vic­times des op­po­si­tions eth­niques et re­li­gieuses qui rongent la Bir­ma­nie, ils le sont éga­le­ment de la lutte géo­po­li­tique pour le contrôle du golfe du Ben­gale.

NOTE

(1) Hu­man Rights Watch, “All You Can Do is Pray”: Crimes Against Hu­ma­ni­ty and Eth­nic Clean­sing of Ro­hin­gya Mus­lims in Bur­ma’s Ara­kan State, 22 avril 2013.

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