La va­nille : une ma­lé­dic­tion pour Ma­da­gas­car ?

Carto - - ENVIRONNEMENT - É. Ja­NiN

Ma­da­gas­car fait par­tie des pays les plus pauvres, les plus mal dé­ve­lop­pés et les plus in­stables po­li­ti­que­ment du con­tinent afri­cain et de la pla­nète. Tou­te­fois, elle dis­pose d’un cer­tain nombre de res­sources pri­maires qui lui per­mettent de s’in­té­grer à l’éco­no­mie mon­diale. Par­mi celles-ci, la va­nille. Mais l’ex­ploi­ta­tion de cette der­nière est dé­sor­mais confron­tée à un mar­ché spé­cu­la­tif ac­tif. Y au­rait-il une « ma­lé­dic­tion » de la va­nille à Ma­da­gas­car ?

ada­gas­car est le pre­mier pro­duc­teur mon­dial de gousses de va­nille. Ces bâ­ton­nets de cou­leur sombre, d’une lon­gueur com­prise entre 15 et 20 cen­ti­mètres, sont en réa­li­té les fruits d’une or­chi­dée tro­pi­cale sin­gu­lière, ap­pe­lée Va­nilla pla­ni­fo­lia ou va­nillier. Culti­vée ini­tia­le­ment en Amé­rique cen­trale, par­ti­cu­liè­re­ment au Mexique, où elle était connue et uti­li­sée par les Az­tèques pour par­fu­mer leurs bois­sons ca­cao­tées, la va­nille, qui fait par­tie de la fa­mille des épices, est dé­cou­verte puis rap­por­tée en Eu­rope au XVIe siècle par les conquis­ta­dors es­pa­gnols, qui échouent à la culti­ver loin de son en­vi­ron­ne­ment d’ori­gine. Il faut at­tendre le XIXe siècle et la dé­cou­verte de la pol­li­ni­sa­tion ar­ti­fi­cielle (au Mexique, la pol­li­ni­sa­tion na­tu­relle s’ef­fec­tue au moyen d’une es­pèce d’abeille en­dé­mique) pour voir la va­nille s’im­po­ser dans les sous-bois hu­mides des fo­rêts tro­pi­cales de La Réu­nion, du Ke­ra­la (Inde) et sur­tout de Ma­da­gas­car.

UN MAR­CHÉ SOUS TEN­SION

La va­nille est un pro­duit fra­gile, rare, et par consé­quent cher. De­puis 2015, son cours mon­dial flambe et le contexte ac­tuel est bien ce­lui d’une « bulle spé­cu­la­tive » : le prix au ki­lo­gramme at­tei­gnait près de 600 eu­ros fin 2017, alors qu’il a long­temps stag­né sous la barre des 100 eu­ros entre 2005 et 2015. Ces prix font de la va­nille l’épice la plus chère au monde après le sa­fran. En cause, une de­mande en forte hausse de la part des grandes firmes trans­na­tio­nales de l’agroa­li­men­taire (Nest­lé, Co­ca-Cola), de la pa­ra­phar­ma­cie et des cos­mé­tiques, qui uti­lisent ce pro­duit de qua­li­té dans di­verses fa­bri­ca­tions (glaces, yaourts, so­das, par­fums…), au dé­tri­ment des arômes de syn­thèse. Mais le mar­ché doit sur­tout faire face à une offre ir­ré­gu­lière, de plus en plus sou­mise aux aléas mé­téo­ro­lo­giques qui frappent les ré­gions de pro­duc­tion. En 2016, la ré­colte à Ma­da­gas­car a ain­si été in­fé­rieure par rap­port à la moyenne (1 200 tonnes au lieu des 1 600 at­ten­dues) en rai­son de pré­ci­pi­ta­tions moins im­por­tantes, alors que cette culture a be­soin d’une ré­gu­la­ri­té hy­gro­mé­trique. En mars 2017, c’est le pas­sage du cy­clone Ena­wo qui a consi­dé­ra­ble­ment en­dom­ma­gé les pé­ri­mètres de pro­duc­tion (30 % des champs de pro­duc­tion ont été ra­va­gés) et ré­duit de ma­nière si­gni­fi­ca­tive la quan­ti­té de va­nille ré­col­tée. Les don­nées sta­tis­tiques pré­cises de ce mar­ché de plus en plus opaque sont d’ailleurs dif­fi­ciles à éta­blir. Les chiffres of­fi­ciels concernent les pro­duc­tions de va­nille fraîche, dite aus­si va­nille « verte », c’est-à-dire avant le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion (échau­dage, fer­men­ta­tion, sé­chage). Se­lon l’Or­ga­ni­sa­tion des Na­tions unies pour l’ali­men­ta­tion et l’agri­cul­ture (FAO), en 2014, ce sont en­vi­ron 8 000 tonnes de va­nille « verte » qui ont été ré­col­tées, pour en­vi­ron 1 800 tonnes de pro­duit fi­ni. Entre 60 % et 80 % de la pro­duc­tion de va­nille fi­nie sont as­su­rés par Ma­da­gas­car. C’est dans le nord-est de l’île, dans la ré­gion de Sa­va, au­tour de la ville d’An­ta­la­ha, « ca­pi­tale » mon­diale de la va­nille, que l’es­sen­tiel de la pro­duc­tion est réa­li­sé.

DES CONSÉ­QUENCES DRA­MA­TIQUES

Ce n’est pas parce que le prix est éle­vé que la qua­li­té est au ren­dez-vous. En rai­son de l’ap­pré­cia­tion du pro­duit, les pro­duc­teurs craignent les vols sur leurs ex­ploi­ta­tions. Ils sont donc sou­vent ame­nés à ré­col­ter bien avant que la plante n’at­teigne sa ma­tu­ri­té. L’avan­tage est que la gousse est en­core gor­gée d’eau : ain­si les ache­teurs paient cher un pro­duit moins goû­teux et au taux de va­nil­line plus faible. Alors qu’il fal­lait au­tre­fois quatre ki­lo­grammes de va­nille verte pour ob­te­nir un ki­lo­gramme de pro­duit fi­ni, il en faut dé­sor­mais sept. De plus, la du­rée d’af­fi­nage des gousses n’est pas tou­jours res­pec­tée, ce qui nuit à la qua­li­té du pro­duit. Les re­tom­bées éco­no­miques du mar­ché de la va­nille ont bou­le­ver­sé le pay­sage so­cial du nord de Ma­da­gas­car. Une nou­velle classe so­ciale, ap­pe­lée « poe­ra poe­ra » (en fran­çais, les « fri­meurs ») est ain­si ap­pa­rue. Ces « nouveaux riches », ma­jo­ri­tai­re­ment des col­lec­teurs de va­nille qui ont pro­fi­té du boom spé­cu­la­tif et fait for­tune en seule­ment deux ou trois ans, sont vi­sibles dans les rues d’An­ta­la­ha, où les 4x4 ru­ti­lants et les ber­lines sont de­ve­nus la norme. Les bou­tiques spé­cia­li­sées dans les pro­duits high­tech ain­si que les vil­las luxueuses avec vue sur la mer té­moignent éga­le­ment de cette sphère éco­no­mique, tout comme la hausse de la cri­mi­na­li­té, por­tée par les tra­fics illé­gaux. Pour­tant, une grande par­tie de la po­pu­la­tion conti­nue de vivre dans la mi­sère, dans un pays où le taux de pau­vre­té était de 70,7 % en 2012. L’éco­no­mie mal­gache de la va­nille est éga­le­ment ex­po­sée à la concur­rence in­ter­na­tio­nale. Les tra­di­tion­nels « pe­tits » pays pro­duc­teurs comme l’Inde, la Pa­poua­sie-Nou­velle-Gui­née, l’In­do­né­sie, l’Ou­gan­da, le Mexique… ont dé­ci­dé d’in­ten­si­fier leur pro­duc­tion et de s’im­po­ser de ma­nière plus agres­sive sur le mar­ché mon­dial. Dans le même temps, les nouveaux plants re­pi­qués à Ma­da­gas­car ar­ri­ve­ront à ma­tu­ri­té dans les pro­chaines an­nées, ce qui de­vrait ga­ran­tir une offre plus im­por­tante, et par consé­quent faire chu­ter les prix, donc les re­ve­nus. L’ave­nir de la va­nille de Ma­da­gas­car, qui ne bé­né­fi­cie pas de la pro­tec­tion d’un la­bel, risque de s’as­som­brir.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.