Le Père Noël n’est pas SDF

Carto - - LA CHRONIQUE DU GÉOHISTORIEN - C. Gra­ta­loup

La tour­née mon­diale du Père Noël dure vingt-quatre heures. Puis­qu’il rend vi­site à tous les en­fants du­rant la nuit du 24 au 25 dé­cembre, il ne peut que com­men­cer à la lon­gi­tude du mé­ri­dien de chan­ge­ment de date, au mi­lieu du Pa­ci­fique, pour y re­ve­nir vingt-quatre heures plus tard. Il faut aus­si qu’il fasse nuit, le plus simple est donc de com­men­cer au pôle Nord. Étant ga­rant d’un com­por­te­ment sage et dis­ci­pli­né, il doit don­ner le bon exemple : ce se­rait faire du mau­vais es­prit de le soup­çon­ner de prendre un peu d’avance, puis­qu’au-de­là du cercle po­laire arc­tique, quelques jours après le sol­stice d’hi­ver, il fait tou­jours nuit. Heu­reu­se­ment pour lui, les bases scien­ti­fiques de l’An­tarc­tique n’hé­bergent pas d’en­fants, car là le soleil est alors pré­sent à mi­nuit. Comme 90 % des pe­tits vivent dans l’hé­mi­sphère Nord, le lu­tin ges­tion­naire de la tour­née n’a pas trop à te­nir compte de la li­vrai­son des ca­deaux en contre­sai­son. Il suf­fit que le traî­neau aille du nord aux ré­gions in­ter­tro­pi­cales, avec quelques pe­tits cro­chets pour les po­pu­la­tions en plein été aus­tral du­rant leur courte nuit, mais en re­ve­nant ra­pi­de­ment vers les zones de fort peu­ple­ment de l’hé­mi­sphère sep­ten­trio­nal. Il faut constam­ment faire vite pour bien rester à l’op­po­sé du soleil ; voi­là une ques­tion car­to­gra­phique trop peu étu­diée. Cette géo­gra­phie de la tour­née du plus cé­lèbre des livreurs montre qu’il part bien de l’ex­trême nord, ce que confirment les dif­fé­rentes ré­si­dences qui lui sont at­tri­buées. La pe­tite ville fin­lan­daise de Ro­va­nie­mi (66°30’ nord, à 3° du cercle arc­tique) en re­ven­dique l’ex­clu­si­vi­té et a construit un vil­lage des­ti­né au fa­meux bar­bu, juste sous le cercle po­laire (et à proxi­mi­té de l’aé­ro­port d’où dé­colle peut-être le traî­neau), qui at­tire chaque an­née des mil­liers de tou­ristes, y com­pris ja­po­nais et in­diens. Mais, pour les Da­nois, il ha­bite au Groen­land, pour les Sué­dois, à Ge­sun­da, près de Stock­holm, et pour les Nor­vé­giens, à Drø­bak, au sud d’Os­lo… Le Père Noël se­rait-il donc scan­di­nave ? Pour­tant, dans la Belle Pro­vince, une cé­lèbre chan­son af­firme « c’t’un Qué­bé­cois » et une ré­si­dence d’été lui a été construite à Val-Da­vid, dans les Lau­ren­tides, où 3 mil­lions de per­sonnes viennent lui rendre vi­site chaque an­née. En ef­fet, en Amé­rique du Nord, c’est le pôle Nord qui est consi­dé­ré comme son do­mi­cile prin­ci­pal, ce qui ré­volte les Fin­lan­dais, re­mar­quant qu’il faut des pâ­tu­rages à ses rennes. Un autre lieu se re­ven­dique comme sa ré­si­dence es­ti­vale : l’île Ch­rist­mas, dans le Pa­ci­fique. Comme il est un ava­tar de saint Nicolas, dis­tri­bu­teur de ca­deaux aux en­fants de l’Eu­rope du Nord, on pour­rait leur don­ner rai­son. Mais comme ce der­nier tra­vaille le 6 dé­cembre dans une aire de cha­lan­dise plus ré­gio­nale, il y a de la place pour deux. Comme saint Nicolas (270-345) fut évêque en Ly­cie, dans le sud de l’Ana­to­lie, la Turquie re­ven­dique sa ré­si­dence à An­ta­lya. La si­tua­tion de­vient com­plexe de­puis qu’une po­lé­mique aux Pays-Bas, où le 6 dé­cembre est une grande fête, conteste le rôle de Zwarte Piet, le Père Fouet­tard, pour ra­cisme, car il est re­pré­sen­té noir. Mais nul lieu ne re­ven­dique la ré­si­dence de ce der­nier. Quant à la concur­rente ita­lienne, la Be­fa­na, qui dis­tri­bue aux pe­tits ré­com­penses (frian­dises) ou pu­ni­tions (na­guère du char­bon) dans la nuit qui pré­cède l’Épi­pha­nie, elle se­rait, se­lon la lé­gende, d’ori­gine orien­tale puis­qu’elle au­rait in­di­qué leur che­min aux Rois mages : vit-elle en­core dans l’Orient com­pli­qué ? Ded Mo­roz (« Grand-Père gel » en russe), la ver­sion so­vié­tique du Père Noël, consi­dé­ré comme trop ch­ré­tien, bien que l’Église ca­tho­lique l’ait long­temps com­bat­tu (en 1951, son ef­fi­gie fut brû­lée sur le par­vis de la ca­thé­drale de Di­jon), dis­pose d’une dat­cha of­fi­cielle à Ve­li­ki Ous­tioug, pe­tite ville russe à 60°46’ nord. Donc, l’ac­cord prin­ci­pal est bien que le Père Noël, même rus­si­fié, ha­bite le froid. Il pour­rait chan­ter, comme le Ca­na­dien Gilles Vi­gneault, « Mon pays, c’est l’hi­ver ». Connu pour la re­pré­sen­ta­tion qui porte son nom, Gé­rard Mer­ca­tor (1512-1594) pu­blie cette re­pré­sen­ta­tion du pôle Nord dans son atlas post­hume, en 1595.

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