Pa­kis­tan : entre défis in­ternes et pres­sion in­ter­na­tio­nale

En no­vembre 2017, quelque 2 000 ma­ni­fes­tants ont pa­ra­ly­sé un pont rou­tier per­met­tant l’ac­cès à Is­la­ma­bad, la ca­pi­tale du Pa­kis­tan. Dé­clen­chée par le chan­ge­ment de for­mu­la­tion du ser­ment que pro­noncent tous les can­di­dats à une élec­tion dans le pays, en vue

Carto - - SOMMAIRE - N. Rouiaï

C’est le groupe re­li­gieux Teh­reek-e-La­baik Yah Ra­sool Al­lah Pa­kis­tan (TLYRAP) qui exi­geait le dé­part de Za­hid Ha­mid, à la suite d’une po­lé­mique au su­jet d’un amen­de­ment per­çu par les ma­ni­fes­tants comme un droit au blas­phème, crime pas­sible de la peine de mort au Pa­kis­tan. Les membres du TLYRAP ont vu dans cette re­for­mu­la­tion une ten­ta­tive d’in­flé­chir la loi pour per­mettre aux ah­ma­dis, dont les fi­dèles re­pré­sentent 2 % de la po­pu­la­tion (197 mil­lions d’ha­bi­tants en 2017) et qui ne consi­dèrent pas Ma­ho­met (570-632) comme le der­nier des pro­phètes, de prê­ter ser­ment. Fon­dé en 2015, le TLYRAP est is­su du mou­ve­ment Ba­rel­vi, école théo­lo­gique sou­fie sou­te­nue dans les an­nées 2000 par les gou­ver­ne­ments pa­kis­ta­nais suc­ces­sifs pour pro­mou­voir un vi­sage de l’is­lam to­lé­rant et contre­car­rer la mon­tée en puis­sance des mi­li­tants is­la­mistes. Mais à la suite d’af­fron­te­ments entre ba­rel­vis et ta­li­bans, cer­tains groupes is­la­mistes ba­rel­vis se sont ra­di­ca­li­sés. C’est no­tam­ment le cas du TLYRAP, qui a fait du com­bat contre le blas­phème son che­val de bataille et a ac­quis une cer­taine no­to­rié­té en 2016 après l’exé­cu­tion de Mum­taz Qa­dri, ba­rel­vi, meur­trier du gou­ver­neur de la pro­vince du Pend­jab, Sal­man Ta­seer (1944-2011), qui avait ap­pe­lé à un dé­bat au­tour de la loi sur le blas­phème.

LE POU­VOIR DE L’AR­MÉE

Le gou­ver­ne­ment pa­kis­ta­nais n’au­rait pas cé­dé aux de­mandes du TLYRAP sans y être contraint par l’ar­mée. Le 25 no­vembre 2017, des forces de sé­cu­ri­té ont été dé­ployées pour dé­lo­ger les ma­ni­fes­tants, mais au moins sept per­sonnes ont été tuées et 230 bles­sées dans les af­fron­te­ments. L’ins­ti­tu­tion mi­li­taire a été ap­pe­lée en ren­fort, mais elle a re­fu­sé d’agir, pré­fé­rant en­dos­ser le rôle de mé­dia­teur plu­tôt que de se li­vrer à un af­fron­te­ment avec les ma­ni­fes­tants et, au-de­là, avec les forces is­la­mistes. Une telle dé­ci­sion dé­montre le pou­voir in­con­tour­nable de l’ar­mée dans un pays qui a connu trois putschs (1958, 1977, 1999) et a été di­ri­gé par des gé­né­raux pen­dant la moi­tié de ses soixante-dix ans d’exis­tence (in­dé­pen­dance en août 1947). Ce pou­voir peut se lire éga­le­ment dans la des­ti­tu­tion, en juillet 2017, du Pre­mier mi­nistre et di­ri­geant de la Ligue mu­sul­mane du Pa­kis­tan (PML-N), Na­waz Sha­rif, par la Cour su­prême pour cor­rup­tion. Il était en fonc­tion de­puis juin 2013. Alors que de­puis l’in­dé­pen­dance, pas un seul Pre­mier mi­nistre n’est ar­ri­vé au bout de son man­dat de cinq ans, la des­ti­tu­tion de Na­waz Sha­rif peut à la fois se lire comme une réus­site de la dé­mo­cra­tie pa­kis­ta­naise et comme un coup por­té par l’ar­mée à un lea­der cri­ti­qué pour sa po­li­tique ex­té­rieure. Dé­fen­seur du rap­pro­che­ment avec l’Inde, al­lant jus­qu’à re­ce­voir le Pre­mier mi­nistre in­dien, Na­ren­dra Mo­di (de­puis 2014), pour son an­ni­ver­saire en dé­cembre 2015, Na­waz Sha­rif met­tait en place une po­li­tique in­ac­cep­table pour l’ar­mée, qui a tou­jours re­fu­sé la moindre conces­sion à New Del­hi. Le prix à payer de cette stra­té­gie est la mon­tée en puis­sance des is­la­mistes. Quelques jours avant la dé­mis­sion du mi­nistre de la Jus­tice en no­vembre 2017, le chef re­li­gieux Ha­fiz Saeed, or­ga­ni­sa­teur pré­su­mé des at­ten­tats de Bom­bay en 2008 et fon­da­teur du La­sh­kar-e-Toi­ba, mou­ve­ment is­la­miste clas­sé comme ter­ro­riste par l’ONU, était re­mis en li­ber­té après neuf mois de ré­si­dence sur­veillée. Les dis­cours conser­va­teurs et ri­go­ristes prennent une place de plus en plus im­por­tante au sein des dif­fé­rents mou­ve­ments po­li­tiques, no­tam­ment à l’ap­proche des lé­gis­la­tives de juillet 2018.

DES ÉLEC­TIONS IN­CER­TAINES

Ar­ri­vé en deuxième po­si­tion lors des lé­gis­la­tives du 11 mai 2013, le Mou­ve­ment du Pa­kis­tan pour la jus­tice (PTI), fon­dé en 1996 par l’an­cien cham­pion de cri­cket, Im­ran Khan, est la pre­mière force d’op­po­si­tion du pays. S’il a fait de la lutte contre le né­po­tisme et la cor­rup­tion son prin­ci­pal ar­gu­ment élec­to­ral, le par­ti a pris un tour­nant conser­va­teur ces der­nières an­nées, et son lea­der a plu­sieurs fois sou­te­nu la pos­si­bi­li­té pour les ta­li­bans d’ou­vrir des bu­reaux dans les villes pa­kis­ta­naises. Mal­gré le re­vers su­bi par le PTI aux élec­tions sé­na­to­riales de mars 2018, ar­ri­vé troi­sième avec six sièges der­rière la PML-N et le Par­ti du peuple pa­kis­ta­nais (PPP), avec res­pec­ti­ve­ment 15 et 12 sièges sur les 52 va­cants, Im­ran Khan, proche de plu­sieurs hauts gra­dés de l’ar­mée, est un can­di­dat cré­dible à l’ac­ces­sion au poste de Pre­mier mi­nistre. Pour l’ins­tant, la fonc­tion est oc­cu­pée par in­té­rim par Sha­hid Kha­qan Ab­ba­si, l’ex-mi­nistre du Pé­trole de Na­waz Sha­rif. Le frère de ce der­nier, Shah­baz Sha­rif, chef de la pro­vince du Pend­jab, a quant à lui pris sa place à la tête de la PML-N, qui contrôle 209 des 342 sièges de l’As­sem­blée na­tio­nale. Le 4 jan­vier 2018, les États-Unis ont an­non­cé le gel des paie­ments pré­vus dans le cadre du fonds de sou­tien de la coa­li­tion des­ti­né à rem­bour­ser au Pa­kis­tan ses dé­penses liées aux opé­ra­tions an­ti­ter­ro­ristes. Is­la­ma­bad est ac­cu­sé d’igno­rer cer­tains groupes dji­ha­distes, voire de col­la­bo­rer avec eux. Le 23 fé­vrier 2018, le Groupe d’ac­tion fi­nan­cière a don­né trois mois au Pa­kis­tan avant une éven­tuelle mise à l’in­dex dans le cadre de la lutte contre le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme. Le pro­chain gou­ver­ne­ment pa­kis­ta­nais de­vra re­le­ver non seu­le­ment le dé­fi de la co­hé­sion in­terne, mais éga­le­ment ce­lui de la pos­ture in­ter­na­tio­nale, tous deux in­ti­me­ment liés.

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