Tho­mas Ma­thieu croque les re­lous

Tho­mas Ma­thieu croque les re­lous

Causette - - SOMMAIRE - Pauline Marc eillac Pho­to : Er­wan FICHOU pour Cau­sette

En gé­né­ral, un homme n’a pas peur qu’on lui glisse la main au pa­quet dans le mé­tro, de se pro­me­ner en short, de mon­ter dans un taxi seul le soir, comme il ne s’at­tend pas à ce qu’on le traite de “sale moche mal bai­sé” en pleine rue. Le des­si­na­teur Tho­mas Ma­thieu s’est em­pa­ré il y a deux ans de ces agres­sions quo­ti­diennes ré­ser­vées à la gent fé­mi­nine en cro­quant ces scènes de har­cè­le­ment de rue sur son blog Projet Cro­co­diles. Il vient d’en ti­rer une BD dont Cau­sette est par­te­naire.

Un jour de juillet 2012, le do­cu­men­taire Femme de la rue, de So­fie Peeters, tour­né en ca­mé­ra ca­chée dans les rues de Bruxelles, dé­boule de­vant nos mi­rettes et nous colle des sif­fle­ments, in­sultes, « psst, psst » et autres « t’as bien un p’tit 06, ma­de­moi­selle » plein les oreilles. L’ex­pres­sion « har­cè­le­ment de rue » se pro­page alors sur la Toile, re­prise en choeur par tous les médias. Le film sur­prend et in­trigue le des­si­na­teur Tho­mas Ma­thieu, qui, deux ans plus tôt, nar­rait les aven­tures ro­cam­bo­lesques de dra­gueurs in­vé­té­rés dans son ou­vrage Les Drague-Mi­sères *. Il avoue « ne rien connaître au fé­mi­nisme » et n’a ja­mais vé­cu le « har­cè­le­ment de rue ». Il com­mence à in­ter­ro­ger ses amies au­tour de lui, et là, sur­prise, toutes ont au moins une anec­dote de « drague ur­baine », sou­vent lour­dingue, à ra­con­ter. Quand ce n’est pas car­ré­ment une agres­sion phy­sique. Il re­cueille de plus en plus de té­moi­gnages, dé­cide de s’in­té­res­ser au phé­no­mène et lance sur son blog de des­sins le Projet Cro­co­diles. Ce­lui-ci nous plonge dans le quo­ti­dien d’une mul­ti­tude de femmes, dans leurs pen­sées aus­si. Les hommes y ap­pa­raissent en cro­co­diles verts alors que les femmes ont un vi­sage hu­main et sont des­si­nées en noir et blanc. On découvre que ces der­nières changent de trot­toir, baissent les yeux, évi­tant jupe et ta­lons quand elles savent qu’elles vont ren­trer seules le soir, ou en­core gardent leurs écou­teurs, même quand la bat­te­rie est dé­char­gée, pour ne pas avoir à ré­pondre à ces in­tru­sions dans l’in­time. La li­mite est té­nue entre drague gen­tillette et har­cè­le­ment, sauf si l’on consi­dère qu’être ac­cos­tée, al­pa­guée, dé­ran­gée, sif­flée, apos­tro­phée plu­sieurs fois par jour, c’est gen­til. Tho­mas Ma­thieu, lui, ne trouve pas : « Le har­cè­le­ment est agres­sif, ja­mais in­no­cent. Le mi­ni­mi­ser se­rait un re­tour en ar­rière. On parle s­ouvent de “drague ur­baine”. Mais le col­lec­tif Stop har­cè­le­ment de rue, lui, parle de “drague im­po­sée”. Quand c’est im­po­sé, ce n’est plus de la drague, c’est du har­cè­le­ment. »

L’homme est un cro­co­dile pour la femme ?

Cer­tains ac­cusent le Projet Cro­co­diles de stig­ma­ti­ser la gent mas­cu­line. L’au­teur se dé­fend : « Bien sûr, tous les hommes ne sont pas des pré­da­teurs. Le cro­co­dile, pour moi, c’est une image qui en­globe de nom­breuses idées, comme le pri­vi­lège mas­cu­lin, le sexisme, les cli­chés sur le rôle de l’homme et la vi­ri­li­té, et même la peur de croi­ser quel­qu’un dans la rue sans sa­voir s’il va vous faire du mal. Si j’ai des­si­né tous les hommes en cro­co­diles, c’est qu’il s’agit d’un pro­blème de so­cié­té et pas de quelques cas iso­lés. » Mer­ci, mon­sieur, de ra­me­ner ce phé­no­mène à ce qu’il est : une réa­li­té quo­ti­dienne qui n’est pas le seul fait du « re­lou » de ban­lieue ou du grand mé­chant loup. Il est im­pos­sible de dres­ser le por­trait-ro­bot du har­ce­leur ou de l’em­mer­deur de rue. Il peut avoir 20, 30, 40, 70 ans, il peut être blanc, beur, black… En cos­tume ou en jog­ging. Faire ir­rup­tion dans le quo­ti­dien d’une femme n’est pas l’apa­nage d’une ca­té­go­rie so­cio­pro­fes­sion­nelle dé­fi­nie. Les pa­roles et l’at­ti­tude vont dif­fé­rer, certes, mais l’in­tru­sion res­te­ra la même. « J’ai re­çu quelques e-mails d’hommes qui me disent : “Avant, j’étais un cro­co­dile et je ne m’en ren­dais pas compte.” C’est dé­jà bien, mais il ne suf­fit pas de dire “j’ar­rête d’être un cro­co­dile”, ça doit être une prise de conscience col­lec­tive. » Tho­mas Ma­thieu va plus loin en pro­po­sant un guide de contre-at­taque, se­lon la si­tua­tion et la na­ture de l’agres­sion. Cette « drague im­po­sée » ne date pas d’hier. « Le mou­ve­ment fé­mi­niste l’épingle de­puis plus de qua­rante ans », rap­pelle Irène Zei­lin­ger, so­cio­logue, qui a pu­blié en 2008 Non, c’est non, le pre­mier manuel en fran­çais d’au­to­dé­fense, « à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire em­mer­der sans rien dire » . « Pour les femmes, l’es­pace pu­blic est un lieu d’in­ti­mi­da­tion, d’ob­jec­ti­fi­ca­tion sexuelle et d’agres­sions. […] Le har­cè­le­ment de rue n’est ni une nou­veau­té ni une fa­cette in­alié­nable de la na­ture hu­maine. […] Il fait par­tie d’un sys­tème qui tra­verse et or­ga­nise notre so­cié­té : la do­mi­na­tion mas­cu­line », sou­ligne-telle dans la post­face de la BD de Tho­mas Ma­thieu. N’est-il alors pas temps de re­pen­ser la ren­contre, l’échange, la séduction au­tre­ment qu’en termes de « chasse », où l’autre n’est rien d’autre qu’un tro­phée ?

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