Les gar­çons man­qués pion­nières de l’EVJF

Causette - - CORPS & ÂME - An­na Cuxac

En 1877, un cer­tain Charles Geor­geot, de Re­mi­re­mont, en Lorraine, ré­ci­tait lors de l’en­ter­re­ment de vie de ­gar­çon de son ami Fé­lix Tis­sier, doc­teur de son état, l’épître sui­vante : « Le sort en est je­té ! Comme une épi­dé­mie, le conjun­go sé­vit sur notre com­pa­gnie. Et de notre pas­sé tous suc­ces­si­ve­ment nous al­lons dans ­l’hy­men cher­cher le dé­noue­ment. […] “La trans­for­ma­tion est la loi du Des­tin.” C’est le mot qu’un ami, comme toi mé­de­cin, à ma propre noyade a pro­non­cé na­guère afin de m’ex­pli­quer le té­né­breux mys­tère qui me fai­sait sou­dain, moi, joyeux com­pa­gnon, re­non­cer de sang­froid aux plai­sirs de gar­çon. » Ce mot fra­ter­nel de conni­vence toute mas­cu­line ­do­cu­mente une cé­lé­bra­tion à la­quelle alors seuls les hommes peuvent ac­cé­der : « Le phé­no­mène ap­pa­raît au XVIIIe siècle, sur­tout dans le monde ru­ral, moins pu­ri­tain que les villes, ex­plique à Cau­sette l’an­thro­po­logue Mar­tine Se­ga­len. Il s’agit d’en­ter­rer une sexua­li­té va­ga­bonde avant de s’en­ga­ger ma­ri­ta­le­ment. Les femmes n’ont, à l’in­verse, rien à en­ter­rer. » Et n’ont pas la li­ber­té de se pro­me­ner dans l’es­pace pu­blic une bou­teille à la main, comme le font les groupes de jeunes hommes lors de ce ri­tuel de pas­sage vers l’âge adulte. Mar­tine Se­ga­len a de ses yeux vu l’émer­gence du rite chez les jeunes filles à par­tir des an­nées 1970, à me­sure que « les filles conquièrent leur li­ber­té sexuelle et que les moeurs se li­bèrent ». Une au­baine pour la cher­cheuse, et une preuve que la so­cié­té re­con­naît en­fin au d­euxième sexe la pos­si­bi­li­té d’une vie sen­suelle avant le ma­riage. « Dans les an­nées 1990, les EVJF étaient ­cal­qués sur le mo­dèle des EVG, ob­serve la sociologue Flo­rence Maillo­chon. On fai­sait la fête et on bu­vait trop. » Ces jeunes femmes, un rien ba­dass, qui s’af­fichent dans les rues ivres et dé­gui­sées, bran­dissent leur droit à l’ex­cès, à l’égal des hommes. La mode passe par le bouche-à- oreille, et de­vient pro­gres­si­ve­ment in­con­tour­nable. Et c’est bien parce que l’ex­tra­or­di­naire doit être au ren­dez-vous de l’événement pour ou­blier un ins­tant « le désen­chan­te­ment de nos so­cié­tés » , se­lon les mots de Mar­tine Se­ga­len, que ce rite a, semble-t-il, en­core de beaux jours de­vant lui.

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