Salles in­dé­pen­dantes : le cinéma sans com­plexes

Face aux mul­ti­plexes et à la toute-puis­sance des cir­cuits de dis­tri­bu­tion UGC, Pa­thé ou MK2, les ex­ploi­tants de pe­tites salles de cinéma ré­sistent. Cau­sette est al­lée à la ren­contre de ces hé­ros qui dé­ploient des tré­sors d’in­ven­ti­vi­té pour que vive, par­to

Causette - - SOMMAIRE - Par An­na To­pa­loff

Ce ma­tin, Fré­dé­rique Royer s’est le­vée à l’aube pour… cou­per des lé­gumes. Di­rec­trice de la salle de cinéma d’Ur­rugne, un petit vil­lage du Pays basque, cette tren­te­naire à l’éner­gie dé­bor­dante y fait « tout ». Lit­té­ra­le­ment. Du choix des films à la te­nue de la caisse, de l’ac­cueil des groupes sco­laires à l’ani­ma­tion des « soi­rées dé­bats » et jus­qu’à la pré­pa­ra­tion du re­pas qui ac­com­pagne, chaque jeu­di, la pro­jec­tion de 20 heures. Ce soir, c’est cous­cous, en l’hon­neur du film fran­co-al­gé­rien À mon âge, je me cache en­core pour fu­mer. Dans un sou­rire, elle re­marque : « Ça fait un peu cli­ché, c’est sûr, mais qu’est-ce qu’il est bon, mon cous­cous ! »

Comme tous les ex­ploi­tants in­dé­pen­dants, Fré­dé­rique Royer a ap­pris à être po­ly­va­lente. Sur les quelque deux mille salles obs­cures, ils sont un mil­lier à évo­luer hors des gros cir­cuits la­bé­li­sés UGC, Pa­thé ou MK2. C’est le plus im­por­tant ré­seau du monde : on ne compte que quatre cents salles in­dé­pen­dantes en Al­le­magne, trois cents en Italie, à peine trente en Es­pagne et plus au­cune en Grande-Bre­tagne. Une ex­cep­tion fran­çaise cé­lé­brée ce mois-ci par la sor­tie en salles de Ma­ca­dam Pop­corn *, un do­cu­men­taire qui rend hom­mage à ces ir­ré­duc­tibles pas­sion­nés qui se battent au quo­ti­dien pour que le 7e art de­meure un plai­sir col­lec­tif – et de proxi­mi­té.

À deux doigts de la fer­me­ture

« Je suis une ré­sis­tante », lance Em­ma­nuelle Bu­reau, 50 ans, di­rec­trice du Ci­né Du­chère, une salle mo­no-écran ins­tal­lée au pied des barres d’im­meubles d’un quar­tier po­pu­laire de Lyon : « On a vingt mille spec­ta­teurs par an. Ce que fait le Pa­thé du cen­tre­ville en… une se­maine ! C’est un mi­racle que nous soyons en­core là. » Il y a peu, elle a sé­rieu­se­ment cru qu’elle met­trait la clé sous la porte. Le nou­veau pré­sident de la ré­gion Au­ver­gneR­hône-Alpes, Laurent Wau­quiez, avait dé­ci­dé de su­crer les 20 000 eu­ros de sub­ven­tions ac­cor­dés au Ci­né Du­chère. Grâce à une forte mo­bi­li­sa­tion au ni­veau lo­cal, il est re­ve­nu sur sa dé­ci­sion, mais Em­ma­nuelle Bu­reau ne sait pas ce qu’il en se­ra pour l’an­née pro­chaine… « En at­ten­dant, on conti­nue à faire tour­ner notre “pe­tite uni­té de vie”. Le cinéma, ça n’est pas qu’une in­dus­trie, c’est aus­si un lieu d’éveil à l’art et un vec­teur de lien so­cial. » C’est jus­te­ment pour re­nouer avec cet as­pect-là du tra­vail d’ex­ploi­tant que cette quin­qua­gé­naire a quit­té la di­rec­tion d’une salle à Sainte-Foy-lès-Lyon, un quar­tier chic de l’ag­glo­mé­ra­tion, pour ve­nir ici, en plein coeur des ci­tés de la Du­chère. Un job qui re­lève du sa­cer­doce, car pour 1 800 eu­ros par mois, Em­ma­nuelle Bu­reau en­quille fa­ci­le­ment plus de 50 heures de tra­vail heb­do­ma­daires. « Il faut être très créa­tif pour faire sor­tir les gens de chez eux. C’est un com­bat quo­ti­dien, mais on y ar­rive ! La salle était blin­dée, l’autre soir, pour la ­pro­jec­tion du Ciel t’at­ten­dra, le film de Ma­rie-Cas­tille Men­tionS­chaar sur le dji­ha­disme. On avait or­ga­ni­sé un dé­bat au­tour du ­fon­da­men­ta­lisme re­li­gieux, et ­beau­coup de jeunes du quar­tier sont ve­nus. C’est une grande fier­té pour moi de leur of­frir un es­pace pour s’ex­pri­mer sur un su­jet qui les touche par­ti­cu­liè­re­ment. »

La soi­rée « pro­jec­tion dé­bat », c’est la pierre an­gu­laire des ci­né­mas in­dé­pen­dants. Tous s’y sont mis. Au cinéma Le Sun7, à Four­mies, une ville moyenne à 30 ki­lo­mètres de Mau­beuge, on compte au moins un événement par se­maine : dé­bats, ren­contres avec les équipes des films, avant-pre­mières, soi­rées spé­ciales films de genre, ci­né-goû­ters pour les en­fants ou concours de dé­gui­se­ments pour la sor­tie de Transformers… Son di­rec­teur, Laurent Hum­bert, la qua­ran­taine hy­per­ac­tive, ne mé­nage pas sa peine pour faire ve­nir les grosses poin­tures du sec­teur dans son cinéma et in­ven­ter de nou­velles fa­çons, des plus sé­rieuses aux plus dé­jan­tées, d’ac­com­pa­gner la sor­tie d’un film. « Au­jourd’hui, le pu­blic at­tend autre chose que la pro­jec­tion, note Laurent Hum­bert. Sans ces pe­tits “plus”, les spec­ta­teurs pré­fèrent sou­vent attendre que le film passe à la té­lé. »

Pour faire face à ces nou­velles de­mandes, les pe­tites salles ont dû s’équi­per, no­tam­ment en es­paces de res­tau­ra­tion. Pour ac­cueillir les ren­contres, comme c’est le cas au Ci­né Du­chère,

“On conti­nue à faire tour­ner notre ‘pe­tite uni­té de vie’. Le cinéma, ça n’est pas qu’une in­dus­trie, c’est aus­si un lieu d’éveil à l’art et un vec­teur de lien so­cial ” Em­ma­nuelle Bu­reau, di­rec­trice du Ci­né Du­chère, à Lyon

où Em­ma­nuelle Bu­reau s’est ren­du compte que le pu­blic ve­nu des quar­tiers po­pu­laires se sen­tait plus à l’aise pour prendre la pa­role à l’oc­ca­sion d’un apé­ro que dans la salle elle-même. Mais aus­si pour of­frir ce fa­meux « petit plus ». À Orléans, le cinéma Les Carmes pos­sède un vé­ri­table sa­lon de thé, dé­co­ré avec soin et où toutes les dou­ceurs et confi­se­ries sont 100 % bio. « Il y a au­jourd’hui une telle pro­fu­sion d’images qu’il faut don­ner au pu­blic une bonne rai­son de se dé­pla­cer pour voir un film. Chez nous, on peut man­ger – et très bien ! – avant ou après la pro­jec­tion. On a du pop-corn, mais du vrai, du bon, avec du ca­ra­mel des­sus, pas comme toutes les co­chon­ne­ries qu’on vend par­tout ­ailleurs… » ex­plique son di­rec­teur, Mi­chel Fer­ry. An­cien pro­gram­ma­teur du Cinéma des ci­néastes, LA salle pré­fé­rée des ci­né­philes pa­ri­siens, l’homme a ré­cem­ment pris la di­rec­tion de deux ci­né­mas, à Orléans et à Gran­ville (Nor­man­die). À chaque fois, il a com­men­cé par ré­no­ver en­tiè­re­ment les salles. Un préa­lable à ses yeux in­dis­pen­sable pour es­pé­rer ac­croître les en­trées : « En réa­li­té, beau­coup de pe­tits ci­né­mas sont tech­ni­que­ment moins bons qu’un home cinéma. Dans ces condi­tions, il ne faut pas s’éton­ner que les gens pré­fèrent re­gar­der un DVD ! »

Règle de trois

Car au-de­là de cette course à la di­ver­si­fi­ca­tion, les ex­ploi­tants tiennent à ce que le cinéma de­meure le coeur de leur ac­ti­vi­té. Avec, pour cha­cun, la quête d’un équi­libre entre leurs am­bi­tions de ci­né­philes et les goûts du pu­blic. À Gran­ville, le cinéma de Mi­chel Fer­ry est le seul de la com­mune et son di­rec­teur as­sume sans fausse pu­deur de dif­fu­ser des block­bus­ters : « Ça n’est pas le même pu­blic que le Cinéma des ci­néastes, je le sa­vais. Mais c’est bien, ça re­met les choses en pers­pec­tive. Aven­gers, c’était pas mal… » Au Sun7 de Four­mies, qui a trois salles, Laurent Hum­bert ap­plique ce qu’il ap­pelle la « règle de trois » : chaque se­maine, il dif­fuse une grosse pro­duc­tion, un film d’art et d’es­sai et du cinéma dé­dié au jeune pu­blic. À l’in­verse, au petit cinéma d’Ur­rugne, on as­sume sans com­plexe une pro­gram­ma­tion « de coeur », quitte à bous­cu­ler les ha­bi­tudes du pu­blic. « On m’a de­man­dé de pro­je­ter À bras ou­verts, mais j’ai re­fu­sé parce que c’est à mes yeux un film ou­ver­te­ment ra­ciste. Sur le même thème, j’ai pré­fé­ré dif­fu­ser L’Autre Cô­té de l’es­poir, du Fin­lan­dais Aki ­Kau­ris­ma­ki. J’as­sume la di­men­sion mi­li­tante de ma pro­gram­ma­tion », ra­conte Fré­dé­rique Royer, qui ajoute : « J’ai mis à l’af­fiche des films comme ceux d’Ozon ou de Chan­tal Aker­man. Bien sûr, ça fait dé­bat au sein d’un pu­blic is­su du monde ru­ral. Mais ça marche parce que je suis là pour faire le ser­vice après-vente. Après le film, je dis­cute tou­jours avec les spec­ta­teurs au­tour d’un verre ou d’un re­pas. Par­fois on n’est pas d’ac­cord, mais c’est ça qui est bien, non ? »

Reste que les pe­tits ex­ploi­tants ne sont pas tou­jours libres de leur pro­gram­ma­tion. Car les dis­tri­bu­teurs im­posent leurs condi­tions : « Je n’ai ja­mais les films en sor­tie na­tio­nale, peste Em­ma­nuelle Bu­reau, du Ci­né Du­chère. Mes treize séances par se­maine ne re­pré­sentent rien pour les gros dis­tri­bu­teurs, qui peuvent en avoir treize par jour dans un UGC qui leur consacre deux salles... Nos échanges sont ten­dus, par­fois vio­lents, parce que ça me met en co­lère d’être confron­tée à une lo­gique pu­re­ment com­mer­ciale. Alors qu’avant tout le cinéma est un art. » Ce qui a long­temps été une évi­dence re­lève, au­jourd’hui, du com­bat.

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* Ma­ca­dam, Pop­corn, do­cu­men­taire de Jean-Pierre Poz­zi. En salles le 21 juin.

Le cinéma It­sas Men­di, à Ur­rugne (Pays basque).

Les Carmes, à Orléans (Centre).

Le Se­lect, à Gran­ville (Nor­man­die).

Le Ci­né Du­chère, à Lyon (Rhône).

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