Lau­rence Las­ca­ry

L’As­cen­sion, de Lu­do­vic Ber­nard, le film au 1,2 mil­lion d’en­trées, sor­ti en jan­vier, sur un jeune des quar­tiers qui gra­vit un som­met par amour, c’est elle. Le fa­bu­leux do­cu­men­taire Nos mères, nos da­ronnes, de Bou­che­ra Az­zouz, en­core elle. Lau­rence Las­ca­ry

Causette - - SOMMAIRE - Par Bil­guiss a DIALO

Bot­tines en cuir, jean slim, dé­marche as­su­rée, Lau­rence Las­ca­ry fait une en­trée tar­dive à la réunion de la Fé­dé­ra­tion des jeunes pro­duc­teurs in­dé­pen­dants (FJPI). Cette struc­ture, qu’elle a co­fon­dée en 2013 et dont elle est la vice-pré­si­dente, vise à la ren­contre entre des pe­tits pro­duc­teurs, comme elle, réunis au sein de cette fé­dé­ra­tion, et des ache­teurs po­ten­tiels. His­toire de faire exis­ter ces pe­tites struc­tures, bâ­ties à la sueur du front, dans l’éco­sys­tème du cinéma fran­çais. Ce jour-là, le temps de Lau­rence est comp­té. Ses in­ter­lo­cu­teurs de­vront al­ler droit au but. L’ob­jec­tif de cette séance : or­ga­ni­ser les jour­nées an­nuelles de la FJPI, qui se tien­dront les 7 et 8 juin pro­chains. Lau­rence re­cadre les dé­bats, re­met en pers­pec­tive les points clés qui fe­ront avan­cer les dos­siers : « Com­bien de stands sont boo­kés ? Où en est l’ani­ma­tion du site Web ? Il faut lan­cer la com­mu­ni­ca­tion au plus tôt ! » Son ton est po­sé, mais ferme, ses dé­cla­ra­tions tran­chées ne souffrent pas la contes­ta­tion. Elle écoute d’une oreille tout en vé­ri­fiant ses e-mails sur son té­lé­phone. Nul doute que dans cette pièce, c’est elle qui fixe le cap. Lau­rence Las­ca­ry, 37 ans, capte l’at­ten­tion. Une as­su­rance construite par dix ans d’ex­pé­rience dans la pro­duc­tion au­dio­vi­suelle. Au compteur, qua­rante films, dont L’As­cen­sion, de Lu­do­vic Ber­nard, sa co­mé­die cou­ron­née de suc­cès en jan­vier der­nier. Des films pro­duits par De l’autre cô­té du pé­riph’ (DACP), la so­cié­té de pro­duc­tion qu’elle a mon­tée en 2008 après un pas­sage à Studio Ca­nal.

L’am­bi­tion de DACP : « Ac­cueillir une nou­velle gé­né­ra­tion d’au­teurs qui, à tra­vers leurs films, re­pré­sentent la so­cié­té fran­çaise dans sa di­ver­si­té et ses dif­fé­rences. » « En 2008, je ren­trais de New York où je tra­vaillais pour UniF­rance. Là-bas, je contri­buais à pro­mou­voir le cinéma fran­çais, j’or­ga­ni­sais des fes­ti­vals, j’ac­com­pa­gnais des ac­teurs. Si je pou­vais faire ça à l’étran­ger, je pou­vais faire mieux

chez moi », ex­plique-t-elle. Sa lé­gi­ti­mi­té dans l’uni­vers du cinéma n’avait rien d’une évi­dence au dé­part. La jeune femme d’ori­gine gua­de­lou­péenne gran­dit à Bo­bi­gny, dans le 9-3 (Seine-SaintDe­nis) des an­nées 1980, au­près de sa soeur et d’une mère em­ployée de France Té­lé­com. Ses choix d’orien­ta­tion plu­tôt gé­né­ra­listes ne la pré­des­ti­naient pas spé­cia­le­ment à cette car­rière. Mais une bonne dose d’au­dace, la conscience que la France ne tour­nait pas rond dans son rap­port avec les mi­no­ri­tés vi­sibles et un ca­rac­tère de mi­li­tante suf­fisent à lui don­ner l’en­vie de faire bou­ger les lignes.

Construire un ré­seau

Dé­ter­mi­née à chan­ger la donne dans le sec­teur du cinéma, Lau­rence Las­ca­ry s’acharne pen­dant neuf mois à construire son bu­si­ness plan pour prou­ver que son pro­jet est ren­table. « On a dé­mar­ré notre pre­mier do­cu­men­taire, L’École des am­bas­sa­deurs [de Clé­ment Al­line, ndlr], alors que la boîte n’était pas en­core créée ju­ri­di­que­ment. Avec nos fonds propres et une bourse de 10 000 d­ol­lars. On a plon­gé sans fi­let », se sou­vient-elle. La chaîne Pu­blic Sé­nat la suit en ac­cep­tant de dif­fu­ser le film et met ain­si le pied à l’étrier à DACP. « Au dé­but, le mi­lieu du cinéma ne te per­çoit pas, com­mente Lau­rence, il faut faire sa place, main­te­nir le ba­teau à la sur­face et pour ça, tu as be­soin d’al­liés, d’un ré­seau. » Un ré­seau qu’elle a construit à la force du poi­gnet au fil des an­nées et qui compte des par­te­naires ban­caires, des res­pon­sables as­so­cia­tifs et d’an­ciennes re­la­tions pro­fes­sion­nelles connues à l’époque où elle se bat­tait pour in­té­grer ce sec­teur.

« La rai­son d’être de DACP, c’est de ra­con­ter des his­toires sin­gu­lières ayant pour cadre les mi­lieux po­pu­laires, de mettre en scène des per­sonnes is­sues de toutes ori­gines, et ce­la avec une di­men­sion uni­ver­selle, sans que la dif­fé­rence ne soit le su­jet, sans cli­ché in­ver­sé », ex­plique Lau­rence Las­ca­ry. À l’époque du lan­ce­ment de son ac­ti­vi­té, en­core peu de per­sonnes ra­ci­sées se trouvent en haut de l’af­fiche. Sans par­ler de leur ab­sence der­rière la ca­mé­ra ou dans le monde de la pro­duc­tion. « Le manque d’his­toires réa­listes se dé­rou­lant dans des mi­lieux po­pu­laires fai­sait que les pre­miers concer­nés ne se sen­taient ja­mais re­pré­sen­tés di­gne­ment à l’écran. » Un vide que Lau­rence s’em­ploie à com­bler de­puis 2008.

Au­jourd’hui, elle re­çoit une grande quan­ti­té de textes dont 95 % ne cadrent pas avec l’ADN de sa so­cié­té de pro­duc­tion. Mais par­mi les 5 % res­tants se nichent quelques pé­pites. Nos mères, nos da­ronnes, de Bou­che­ra Az­zouz, par exemple. Ce do­cu­men­taire, sor­ti en 2015, met à l’hon­neur les par­cours, les com­bats, les contra­dic­tions et l’in­ti­mi­té de mères des quar­tiers po­pu­laires. Ou en­core Les Marches de la li­ber­té, de la mi­li­tante Ro­khaya Dial­lo, qui met en pa­ral­lèle deux marches his­to­riques pour les droits ci­viques : la marche de Wa­shing­ton en 1963, aux États-Unis, et la marche des Beurs en France en 1983.

“À New York où je tra­vaillais pour UniF­rance, je contri­buais à pro­mou­voir le cinéma fran­çais […]. Si je pou­vais faire ça à l’étran­ger, je pou­vais faire mieux chez moi ”

Le suc­cès de L’As­cen­sion vient donc ré­com­pen­ser des an­nées d’ef­forts. « Une amie m’a fait ren­con­trer Na­dir Den­doune en 2010. Son livre, Un to­card sur le toit du monde, ve­nait de re­ce­voir plu­sieurs pro­po­si­tions d’adap­ta­tion. Je pen­sais qu’il me sol­li­ci­tait juste pour des conseils. » À l’is­sue de la ren­contre, les deux savent qu’ils mon­te­ront le pro­jet en­semble. Ils co­écrivent le scé­na­rio pen­dant deux ans, Lau­rence fait le tour de ses con­tacts pour convaincre un dis­tri­bu­teur. Fin 2015, c’est chose faite et la ma­chine s’en­clenche. « On n’avait pas de tête d’af­fiche, alors on a vu à peu près tous les ac­teurs is­sus de la di­ver­si­té pour trou­ver le bon. L’hu­mo­riste Ah­med Syl­la est clai­re­ment sor­ti du lot », ra­con­tet-elle. Le pro­chain long-mé­trage, Sound Sys­tem, est dé­jà dans les tuyaux. Un feel-good mo­vie à nou­veau, pré­vu pour mi-2018, sur le thème du reg­gae.

Parce que l’in­no­va­tion et la re­cherche de nou­veaux ta­lents sont au coeur de sa dé­marche, Lau­rence a ré­cem­ment mis sur pied le pro­jet Dans mon Hall. Une col­lec­tion de courts-mé­trages tour­nés en Nor­man­die, en Île- de- France, en Guyane, en Gua­de­loupe ou en Mi­di-Py­ré­nées, et pro­duits en col­la­bo­ra­tion avec la Con­fé­dé­ra­tion syn­di­cale des fa­milles, struc­ture as­so­cia­tive na­tio­nale de dé­fense des lo­ca­taires très im­plan­tée sur le ter­rain dans tous les quar­tiers de France. « En bref, on en­voie un réa­li­sa­teur pen­dant quinze jours dans un quar­tier pour fil­mer trois fic­tions de trois mi­nutes, qu’il écri­ra en col­la­bo­ra­tion avec la po­pu­la­tion lo­cale. » Ré­sul­tat ? Le 4 mars 2016 s’est te­nu le fes­ti­val Dans mon Hall. À l’Hô­tel de Ville de Pa­ris, trente films ont été pro­je­tés sur dix quar­tiers de France, DOM com­pris. « On s’ap­prête à tour­ner la se­conde sai­son d’ici à 2019. Ce pro­jet nous a per­mis de re­pé­rer plein de nou­veaux réa­li­sa­teurs et de créer des ponts entre le cinéma et les vraies gens des quar­tiers. »

“Faire bou­ger les ins­ti­tu­tions”

C’est à Saint-De­nis, dans la Ci­té du cinéma de Luc Bes­son, que Lau­rence Las­ca­ry a ins­tal­lé ses bu­reaux dès l’ou­ver­ture du com­plexe, en 2012. En plus du reste, la jeune femme in­ter­vient ré­gu­liè­re­ment à l’école de la Ci­té, qui forme des jeunes aux mé­tiers du cinéma en deux ans. Elle y aborde le quo­ti­dien et les en­jeux de son mé­tier de pro­duc­trice. On l’a éga­le­ment ­sol­li­ci­tée pour de­ve­nir membre du Col­lège de la di­ver­si­té du mi­nis­tère de la Culture, dont la vo­ca­tion est de « faire bou­ger les ins­ti­tu­tions de ma­nière prag­ma­tique sur cette ques­tion », nous confie-t-elle. Mal­gré un em­ploi du temps très char­gé, Lau­rence Las­ca­ry ne mé­nage pas ses ef­forts pour trans­mettre son ­ex­pé­rience, ou in­ter­pel­ler à pro­pos des en­jeux so­cié­taux qui lui sont chers : « Je suis d’un na­tu­rel op­ti­miste et j’ai l’im­pres­sion qu’en dix ans la si­tua­tion a évo­lué. Il a dé­jà tes yeux, de Lu­cien Jean-Bap­tiste, avec Aïs­sa Maï­ga, a fait 1,5 mil­lion d’en­trées, des gens comme Alain Go­mis, le réa­li­sa­teur de Fé­li­ci­té, émergent. Mais aus­si de plus en plus d’ac­teurs et de pro­duc­teurs is­sus des mi­no­ri­tés, se ré­jouit-elle. Les ef­forts col­lec­tifs paient, mais pour au­tant, il faut res­ter vi­gi­lant. Voir ces pro­fils de­vant et der­rière la ca­mé­ra doit de­ve­nir ba­nal. » Son tra­vail y contri­bue. Lau­rence trace sa route et montre la voie.

À la Ci­té du cinéma, à Saint-De­nis,

où elle a ins­tal­lé ses bu­reaux.

Son pre­mier grand suc­cès de pro­duc­trice : L’As­cen­sion, de Lu­do­vic Ber­nard, avec Ah­med Syl­la, sor­ti en jan­vier.

Nos mères, nos da­ronnes, de Bou­che­ra Az­zouz (2015). Un do­cu qui met en lu­mière les com­bats comme les contra­dic­tions des mères des quar­tiers po­pu­laires.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.