Fou oune

Connais-toi toi-même

Causette - - CORPS & AME - Par Cla­rence Ed­gard-Ro­sa

Dans la droite li­gnée des fé­mi­nistes amé­ri­caines des se­ven­ties, les ate­liers d’ex­plo­ra­tion de l’ana­to­mie fé­mi­nine connaissent un re­gain d’in­té­rêt ré­jouis­sant. On s’y presse pour ad­mi­rer son mi­nou, oui, mais aus­si pour prendre en main sa sexua­li­té et sa san­té.

Los An­gele s ( États- Unis), 1971. Une bro­chette de mi­li­tantes fé­mi­nistes or­ga­nise une réunion au­tour de la dé­pé­na­li­sa­tion de l’avor­te­ment. L’une d’entre elles, Ca­rol Dow­ner, a ap­pris à s’au­toexa­mi­ner dans un centre qui pra­tique l’IVG. Dans cette li­brai­rie fé­mi­niste trans­for­mée en lieu d’ac­ti­visme, elle s’ins­talle, sou­lève sa jupe, se sai­sit d’un spé­cu­lum et montre à la ving­taine de femmes pré­sentes ce qu’elles n’ont ja­mais vu : un exa­men de la vulve et du col de l’uté­rus par sa pro­prié­taire elle-même, as­sor­ti d’un test de gros­sesse mai­son. C’est là que cer­taines his­to­riennes es­timent qu’est né un ré­jouis­sant mou­ve­ment d’au­to­ex­plo­ra­tion de l’ana­to­mie fé­mi­nine nom­mé self-help. Pour d’autres, c’est à Bos­ton, deux ans plus tôt, lors de groupes de pa­role sur la sexua­li­té or­ga­ni­sés par la ver­sion amé­ri­caine du MLF, que tout a com­men­cé. Constat y est fait de l’igno­rance gé­né­ra­li­sée des femmes sur leur propre ana­to­mie ; il faut y re­mé­dier. On se passe sous le man­teau des po­ly­co­piés de pre­miers guides faits mai­son. Des té­moi­gnages, aus­si. Peu à peu, des femmes se réunissent et, en­semble, se ré­ap­pro­prient les sa­voirs gy­né­co­lo­giques né­ces­saires à une meilleure connais­sance de soi.

C’est en 1971 que pa­raît Notre corps, nous-mêmes : une vé­ri­table bible de l’ au­to ex­plo­ra­tion réa­li­sée parle C­ol­lec­tif de Bos­ton pour la san­té des femmes, qui se­ra édi­tée en fran­çais en 1977 chez Al­bin Mi­chel. On y voit des femmes dé­cou­vrir, mi­roir de poche à la main et sou­rire béat aux lèvres, ce que seuls les mé­de­cins ont pu voir d’elles jusque-là.

Re­prise de pou­voir

Est-ce une consé­quence de notre ré­cente prise de conscience col­lec­tive sur les vio­lences obs­té­tri­cales ? Du re­tour de flamme de la culture do it your­self née dans les an­nées 1990 ? C’est peut-être un peu tout ça à la fois, en tout cas, c’est sûr : les ate­liers de dé­cou­verte de soi connaissent ces temps-ci un re­gain d’in­té­rêt spec­ta­cu­laire. Au­rore Re­nau­deau en anime ré­gu­liè­re­ment entre Mont­pel­lier (Hé­rault) et Bor­deaux (Gi­ronde). Elle ac­cueille de plus en plus de femmes, aus­si bien de jeunes étu­diantes que des re­trai­tées gri­son­nantes, toutes dé­si­reuses de connaître leur corps sur le bout des doigts. « Il y a un vrai re­gain d’in­té­rêt à re­trou­ver une forme d’au­to­no­mie vis-à-vis d’un corps mé­di­cal qui peut avoir ten­dance à les dé­res­pon­sa­bi­li­ser, mais aus­si d’un dis­cours trop nor­mé sur la sexua­li­té. Cer­taines ar­rivent en ayant des dif­fi­cul­tés à se tou­cher, ne se sont ja­mais re­gar­dées. C’est une re­prise de pou­voir que j’ob­serve chez elles : elles se sentent da­van­tage ca­pables de s’af­fran­chir du ju­ge­ment des autres, de prendre leur sexua­li­té en main », ra­conte cette na­tu­ro­pathe et conseillère en phy­sio­lo­gie fé­mi­nine. Elle est loin d’être la seule Fran­çaise sur ce cré­neau : à bord de son ca­bi­net de consul­ta­tion mo­bile, la mi­li­tante fé­mi­niste Pous­sy Draa­ma en­dosse le rôle d’« al­ter­gy­né­co­logue » – bap­ti­sée Doc­teurE Du­chesne – et pro­pose des work­shops d’au­toexa­men du col de l’uté­rus ; la blo­gueuse Clu­ny Braun, à qui l’on doit l’ex­cellent Jour­nal de ma chatte or­ga­nise les ate­liers « Parle à ta chatte » ; chez l’as­so­cia­tion Les C­ha­hu­teuses, le rendez-vous se nomme « Adopte ta vulve ».

Dans cette ga­laxie d’ate­liers, on dis­tingue deux types de pra­tiques : d’un cô­té, celles re­le­vant de l’au­toexa­men, proches de la gy­né­co­lo­gie, où il est ques­tion de s’ob­ser­ver pour mieux prendre en main sa san­té sexuelle ; de l’autre, celles re­le­vant da­van­tage de la sexo­lo­gie, où l’on ex­plore son ana­to­mie pour conqué­rir sa sexua­li­té et son plai­sir. Bien sou­vent, les deux se croisent et se confondent, comme c’était dé­jà le cas dans les glo­rieuses 70’s. Et pour cause : dans un cas comme dans l’autre, en pre­nant un mi­roir, on re­prend le pou­voir sur notre « con­tinent noir ». « Quand tu vas chez le mé­de­cin pour un rhume, tu es ca­pable de dire si tu as le nez bou­ché, une toux sèche ou grasse ; quand tu ar­rives en consul­ta­tion chez le gy­né­co, tu de­vrais pou­voir dire si ça sent bi­zarre, si ton col est rouge… » , ex­plique Pous­sy Draa­ma 2.

« La pre­mière fois que j’ai par­ti­ci­pé à un ate­lier de ce genre, j’ai eu l’im­pres­sion qu’une porte s’ou­vrait de­vant moi : à par­tir de là, ap­prendre à connaître et à com­prendre mon corps, c’est de­ve­nu in­dis­pen­sable », nous confie Ma­rine, tren­te­naire, au­jourd’hui équi­pée d’un spé­cu­lum pour pou­voir s’au­toexa­mi­ner à la mai­son. « Ob­ser­ver ma vulve, mon col, être à l’écoute des va­ria­tions de mon cycle, ce

“Ob­ser­ver ma vulve, mon col, ce sont des gestes d’hy­giène de base, au même titre que me bros­ser les dents. En­fin, la grosse dif­fé­rence, c’est que ça a un lien di­rect avec ma vie sexuelle et donc mon épa­nouis­se­ment ”

Ma­rine, par­ti­ci­pante à un ate­lier

sont main­te­nant des gestes d’hy­giène de base, au même titre que me bros­ser les dents ou pro­té­ger ma peau du so­leil. En­fin, la grosse dif­fé­rence, c’est que ça a un lien di­rect avec ma vie sexuelle et donc mon épa­nouis­se­ment. »

Li­bi­do sti­mu­lée

« Par­fois, im­mé­dia­te­ment après la pra­tique, le vi­sage et la pos­ture de cer­taines par­ti­ci­pantes ont dé­jà chan­gé. Sou­vent, ça booste leur li­bi­do d’une fa­çon re­mar­quable. C’est comme si leur éner­gie sexuelle cir­cu­lait à nou­veau », confie Sun Dam, thé­ra­peute spé­cia­liste de mé­de­cine tra­di­tion­nelle chi­noise et de tao, qui anime pour le Ca­bi­net de cu­rio­si­té fé­mi­nine un ate­lier dé­dié à l’« éner­gie sexuelle fé­mi­nine ». Elle s’at­tarde sur les bien­faits de sa pra­tique pré­fé­rée, celle de l’oeuf de jade. « C’est un oeuf en pierre se­mi-pré­cieuse qu’on in­sère dans le va­gin. On le sait peu, mais c’est une zone de ré­flexo­lo­gie, de la même ma­nière que la plante des pieds. Chaque zone cor­res­pond aux cinq grandes ré­gions du corps, se­lon la mé­de­cine chi­noise, et on peut ain­si faire un net­toyage des or­ganes et ré­gé­né­rer le corps. »

Sun Dam montre aus­si aux per­sonnes qui par­ti­cipent à ses ate­liers comment ex­plo­rer leurs ovaires (lire le Pe­tit guide d’au­toex­plo­ra­tion, pages pré­cé­dentes). « En po­si­tion­nant les doigts d’une cer­taine fa­çon, on peut res­sen­tir sous la pulpe des doigts une sorte de vi­bra­tion. »

Si pour la sexo­thé­ra­peute Alexia Ba­couël, fon­da­trice du Ca­bi­net de cu­rio­si­té fé­mi­nine, s’ob­ser­ver est le b.a.-ba, lan­cer un tel ate­lier n’a pas tout de suite cou­lé de source pour au­tant. Elle ad­met avoir eu des hé­si­ta­tions. « Je crai­gnais le truc un peu glauque où on était cen­sées se tri­po­ter en groupe. En fait, il n’y a rien de tout ça. La no­tion de so­ro­ri­té est cen­trale et s’ins­talle toute seule, ça crée une dy­na­mique as­sez éton­nante. » C’est ce que nous ra­conte Clé­men­tine, 25 ans et quatre ex­plo­ra­tions en groupe à son ac­tif : « L’at­mo­sphère est ul­tra bien­veillante. C’est trou­blant, ex­pli­quet-elle, je crois qu’au fond on prend conscience qu’on est toutes pa­reilles – qu’on soit cis­genre ou pas, ex­pé­ri­men­tée ou pas, à l’aise ou pas. On a toutes ce sexe ca­ché, dont on a sou­vent vou­lu nous faire croire qu’il était hon­teux. Et on est là parce qu’on a choi­si de le consi­dé­rer, de l’adop­ter. » Na­tha­lie Mon­dot, per­for­meuse qui s’ins­pire de l’ar­tiste amé­ri­caine An­nie Sprinkle, anime l’ate­lier Ma chatte à moi (der­niè­re­ment dans le cadre du fes­ti­val Ero­sphère). Avec elle, on ex­plore grandes et pe­tites lèvres, pé­ri­née, cli­to­ris (pas seu­le­ment le gland, bien sûr, mais l’or­gane érec­tile dans toute sa splen­deur), pa­rois va­gi­nales dont fait par­tie le fa­meux point G, col de l’uté­rus… « C’est un ate­lier pour soi, pour­suit-elle. Donc si on a en­vie de se mettre toute seule au fond de la pièce, de se cou­vrir ou de tour­ner le dos au groupe, ce n’est pas un pro­blème. Cha­cune fait ce qui la met à l’aise et se crée sa pe­tite bulle. »

À la bien nom­mée École des arts de l’amour, on va plus loin. Plan­qués dans la cam­pagne près d’Al­bi, dans le Tarn, Syl­vie Hen­de­ry­ckx et son ma­ri sont tous deux psy­cho et sexo­thé­ra­peutes. Ils re­çoivent en consul­ta­tion in­di­vi­duelle et col­lec­tive de­puis les an­nées 1990, mais consta­tant que les pro­blèmes des couples qu’ils ren­contrent re­posent sou­vent sur une mé­con­nais­sance des corps, ils mettent en place, dé­but 2010, des ate­liers de sexo­lo­gie fa­çon self-help. S’ins­pi­rant de l’Amé­ri­caine De­bo­rah Sun­dahl, Syl­vie fait de l’ex­plo­ra­tion du point G sa spé­cia­li­té : « Au dé­but, les ate­liers réunis­saient des groupes de huit à dix per­sonnes. » Un peu in­ti­mi­dants, elle les pro­pose au­jourd’hui en in­di­vi­duel. Des stages qu’elle ap­pelle des « in­ten­sifs in­di­vi­duels de connais­sance de soi », et pour cause : ils s’étirent car­ré­ment sur quatre jours.

Quatre jours qui ont bou­le­ver­sé la vie de Ma­nue. De­vant sa dif­fi­cul­té à at­teindre le plai­sir, elle avait tou­jours sen­ti qu’il lui man­quait quelque chose. À 4 ans, elle savait qu’elle avait « be­soin de l’aide d’autres femmes » pour se connaître. Après trois ans d’hé­si­ta­tion, elle y est al­lée. « Ça a été comme une pre­mière ren­contre avec un étran­ger. C’est comme si j’avais tou­jours pen­sé ha­bi­ter seule avant de dé­cou­vrir que, de­puis le dé­but, j’étais en co­loc avec un autre ha­bi­tant très im­por­tant », dit-elle en riant. Elle a vu son sexe, elle l’a ap­pri­voi­sé. Elle a com­pris l’im­por­tance d’oser dire non pour mieux pou­voir dire oui, aus­si. « Les par­ti­ci­pantes s’en vont en ayant dé­cou­vert leur point G, en sa­chant sti­mu­ler leur pros­tate et en maî­tri­sant gé­né­ra­le­ment le mé­ca­nisme de l’éja­cu­la­tion », pré­cise Syl­vie. Elle as­sure que ce n’est pas pour au­tant une course à la per­for­mance, et on la croit bien vo­lon­tiers.

Reste qu’en osant at­tra­per mi­roir et lampe de poche pour se re­gar­der en face, on ga­gne­rait à ne pas se coller une nou­velle pres­sion sur les épaules : celle d’avoir à tout prix ex­plo­ré tout, tout, tout sur le yo­ni.

“On a toutes ce sexe ca­ché, dont on a sou­vent vou­lu nous faire croire qu’il était

hon­teux. Et on est là parce qu’on a choi­si de le consi­dé­rer, de l’adop­ter ”

Clé­men­tine, par­ti­ci­pante à un ate­lier

1. Le Jour­nal de ma chatte, de Clu­ny Braun, est à suivre sur Les­flux­de­clu.tum­blr.com

2. Dans une in­ter­view don­née en 2015.

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