les droits des femmes ma­ro­caines pas à pas

La vi­déo de l’agres­sion d’une jeune fille han­di­ca­pée dans un bus au Ma­roc a dé­clen­ché un vif dé­bat sur les vio­lences faites aux femmes dans le pays. Pour re­ve­nir sur cet épi­sode cho­quant, Cau­sette s’est en­tre­te­nue avec Aï­cha Ech-Chen­na, 76 ans, mi­li­tante

Causette - - FEMMES DU MONDE - Par Ré­my Pi­ga­glio

Cau­sette : Qu’avez-vous pen­sé en ap­pre­nant l’agres­sion fil­mée dans un bus de Ca­sa­blan­ca ?

Ce qui m’a cho­quée, c’est que ça s’est pas­sé

Aï­cha Ech-Che­na : dans un bus, que les pas­sa­gers ne ré­agis­saient pas, que le chauf­feur ne s’est pas di­ri­gé vers un com­mis­sa­riat. Sans cette vi­déo et les ré­seaux so­ciaux, nous n’au­rions ja­mais été au cou­rant. Grâce à eux, on se sai­sit d’un pro­blème qui a pour­tant tou­jours exis­té : les agres­sions sexuelles, les viols. Mais la route va être longue. Quand je suis re­ve­nue sur cette af­faire dans une émis­sion de té­lé­vi­sion, des Ma­ro­cains ont im­mé­dia­te­ment ré­agi sur les ré­seaux : « Elle était ha­billée à l’eu­ro­péenne, elle a pro­vo­qué ! » Je leur ai ré­pon­du : « En quoi c’est une honte ? J’ai 76 ans, j’ai tou­jours été ha­billée à l’eu­ro­péenne. C’est un droit ! Vous vou­lez nous bâ­cher, c’est ça ? » Un vio­leur res­te­ra un vio­leur, quel que soit le vê­te­ment ! Le pays garde un rap­port am­bi­gu au viol.

Dans la so­cié­té tra­di­tion­nelle au Ma­roc, si quel­qu’un veut vio­ler une fille, c’est aus­si grave qu’un meurtre. Mais, ce qui vient en contra­dic­tion, c’est que le vio­leur est pous­sé par la fa­mille à épou­ser la fille. Comme la vic­time est désho­no­rée, la fa­mille es­time qu’elle ne pour­ra plus se ma­rier. Avant, la loi pré­voyait même l’aban­don des pour­suites si le vio­leur et sa vic­time mi­neure se ma­riaient. Après le suicide d’une jeune vic­time en 2014, cette loi a été abro­gée. Mais la fa­mille pré­fère sou­vent ne pas pré­ve­nir la po­lice et in­ci­ter la vic­time à se ma­rier au vio­leur. Même si le vio­leur a fait de la pri­son. Comme la fille est « sa­lie », son ma­ri va alors la mar­ty­ri­ser. Et ça, les gens n’en parlent pas.

Cette agres­sion a re­lan­cé le dé­bat sur une loi contre les vio­lences faites aux femmes 1. Un pro­jet existe de­puis 2013. Pour­quoi n’a-t-il pas en­core été adop­té ?

Il n’y a pas de vo­lon­té réelle de l’adop­ter de la part du

A. E.-C. : gou­ver­ne­ment, di­ri­gé par les is­la­mistes. La mi­nistre char­gée du pro­jet [Bas­si­ma Hak­kaoui, ndlr] est, elle-même, is­sue du par­ti is­la­miste. D’ailleurs, les re­la­tions entre elle et les as­so­cia­tions fé­mi­nines sont ten­dues.

Même chose pour la lé­ga­li­sa­tion de l’avor­te­ment dans cer­tains cas 2, qu’a de­man­dée le roi du Ma­roc en 2015 : notre gou­ver­ne­ment is­la­miste es­time que ce n’est pas une prio­ri­té. En 2015,

le pro­fes­seur Cha­fik Ch­raï­bi a créé l’as­so­cia­tion de lutte contre l’avor­te­ment clan­des­tin. Mais lors­qu’il est pas­sé à la té­lé­vi­sion fran­çaise, le len­de­main il a été li­mo­gé de son poste de chef de la ma­ter­ni­té des Oran­gers à Ra­bat [il a en­suite été ré­in­té­gré]… En at­ten­dant, ces IVG sont faites en ca­ti­mi­ni. Au­jourd’hui, un jeune mé­de­cin peut re­ce­voir une fille qui saigne, car elle a com­men­cé un avor­te­ment chez elle, être de­vant une ur­gence et ris­quer d’al­ler en pri­son [pra­ti­quer l’acte d’avor­te­ment est pu­ni d’un à cinq ans de pri­son, sauf si la san­té de la mère est en dan­ger].

Les mères cé­li­ba­taires, votre com­bat de tou­jours pour leur ve­nir en aide, sont-elles mieux ac­cep­tées au­jourd’hui ?

C’est le ta­bou des ta­bous, per­sonne n’ose en par­ler.

A. E.-C. : Les nais­sances hors ma­riage et les re­la­tions sexuelles en ca­chette ont tou­jours exis­té. Elles pro­voquent des drames, que ce soit dans les classes po­pu­laires ou dans les classes ai­sées. Un fils de mère cé­li­ba­taire est pas­sé dans notre as­so­cia­tion. Il avait ob­te­nu une li­cence de lit­té­ra­ture en an­glais avec men­tion bien. Sa mère lui a de­man­dé : « Pour­quoi tu ne sou­ris pas ? Ce que tu as réus­si, c’est un tré­sor ! Même les en­fants de riches n’ob­tiennent pas tant de réus­site. » Il lui a ré­pon­du : « Comment veux-tu que je sou­ris ? Tu m’as fait bâ­tard. J’ai honte au­près de mes amis. »

Cer­taines as­so­cia­tions, comme nous, se sai­sissent de ces ques­tions. Mais celles qui sont liées aux is­la­mistes sont très ré­frac­taires. Elles peuvent éven­tuel­le­ment faire de l’édu­ca­tion sexuelle, mais de ma­nière très pu­dique. Pour elles, comme notre as­so­cia­tion s’oc­cupe des femmes cé­li­ba­taires, nous en­cou­ra­geons les re­la­tions hors ma­riage. De toute fa­çon, les opé­ra­tions de re­cons­truc­tion de l’hy­men sont de­ve­nues cou­rantes au Ma­roc. Dans toutes les classes so­ciales ! Il faut convaincre les hommes que la vir­gi­ni­té n’est pas une va­leur fon­da­men­tale, il y a des qua­li­tés bien plus im­por­tantes. Et si un homme veut que sa fu­ture femme soit vierge, qu’il le soit aus­si. C’est ce que je ne cesse de leur ré­pé­ter.

Mal­gré tout, les moeurs se li­bé­ra­lisent pe­tit à pe­tit. Comment voyez-vous le fu­tur ?

Les gé­né­ra­tions vont chan­ger. La sexua­li­té va se li­bé­rer.

A. E.-C. : On en parle au­jourd’hui de ma­nière plus ou­verte. Mais ce­la se fait dans la dis­cré­tion, der­rière les portes fer­mées. On risque tou­jours la pri­son si l’on vit en concu­bi­nage. Les femmes ma­ro­caines ob­tien­dront leurs droits. Nous res­sem­blons beau­coup à l’Es­pagne, à l’Ita­lie, à la Grèce. Il y a quelques dé­cen­nies, les femmes de ces pays étaient dans la même si­tua­tion que nous. Au­jourd’hui, elles sont aus­si libres que les Fran­çaises ! Ce n’est pas un com­bat des femmes contre les hommes. Rien n’évo­lue­ra sans les hommes. Je le dis quand je vais dans les uni­ver­si­tés : « Vous, les jeunes hommes, vous al­lez faire le Ma­roc de de­main. » Nous de­vons agir tous en­semble. 1. Le pro­jet de loi vise à ren­for­cer les sanc­tions contre les au­teurs de vio­lences faites aux femmes et pré­voit de nou­velles me­sures d’ac­com­pa­gne­ment des vic­times. Les as­so­cia­tions fé­mi­nistes le jugent très in­suf­fi­sant. 2. No­tam­ment en cas de viol, d’in­ceste, de mal­for­ma­tion ou de ma­la­die in­cu­rable du foe­tus.

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