L’amour est dans la tourbe

De­puis une tren­taine d’an­nées, en sep­tembre, Lis­doon­var­na, vil­lage pau­mé au mi­lieu des tour­bières de l’est de l’Ir­lande, ac­cueille le plus gros évé­ne­ment pour cé­li­ba­taires d’Eu­rope : le Match­ma­king Fes­ti­val. à la re­cherche de l’amour d’une vie ou d’un so

Causette - - PORTFOLIO - Par Jus­tin Ray­mond - Pho­tos Louis Wit­ter/Stu­dio hans lu­cas

Pa­trick, la qua­ran­taine, est cam­pé de­vant l’en­trée du Match­ma­ker Bar. Le coude po­sé sur le re­bord de la fe­nêtre, la clope au bec, il ac­coste un par un les groupes de fes­ti­va­lières qui s’ap­prochent. D’une as­su­rance aus­si na­tu­relle que gê­nante, ce néo­cé­li­ba­taire ve­nu de Li­me­rick n’hé­site pas à at­tra­per par le bras les filles qui passent pour qu’elles s’ar­rêtent, ou à les ac­cos­ter à dis­tance à l’aide d’une vanne em­bar­ras­sant la foule de gens au­tour. « Je suis une pu­tain, je vais par­ler à toutes les filles, as­sume le ca­va­leur. Ici, c’est le seul en­droit où je n’ai pas honte d’être cé­li­ba­taire. »

“Cette femme, elle est ma­riée”

Che­mise à car­reaux ou­verte, jean ser­ré, montre clin­quante et coupe de che­veux soi­gnée, Pa­trick est ve­nu avec un ob­jec­tif au fes­ti­val des cé­li­ba­taires de Lis­doon­var­na (qui se tient pen­dant quatre se­maines à par­tir de dé­but sep­tembre) : le sexe. « Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit sur

le fes­ti­val à pro­pos de l’amour, l’am­biance et ces conne­ries. Ici, tout le monde vient juste pour le sexe », confie-t-il. Or­ga­ni­sé et prêt à tout pour ne pas dor­mir seul, il a ins­tal­lé un ma­te­las et des ri­deaux dans sa Jeep ga­rée sur le par­king de la ville, au mi­lieu des ca­davres de ca­nettes, des arbres à pisse et des odeurs de fri­ture qui sortent des deux food-trucks qui se font face. Heu­reu­se­ment pour les fes­ti­va­lières, tout le monde n’a pas l’im­pu­dence de Pa­trick. La plu­part des gens, ici, sont même plu­tôt pu­diques et se livrent peu sur leur his­toire. « Tout le monde a un se­cret, ici. Cette femme, par exemple, elle est ma­riée », lance Pa­trick en la mon­trant, sou­rire en coin.

« C’est beau­coup plus dur pour une femme que pour un homme de trou­ver quel­qu’un ici, se plaint Mar­leze, on est beau­coup plus nom­breuses. » Pour la troi­sième an­née consé­cu­tive, cette veuve sud-afri­caine âgée de 46 ans a par­cou­ru 10 000 ki­lo­mètres pour ve­nir au Match­ma­king F­es­ti­val, qu’elle consi­dère comme « fes­tif et ami­cal ». « Je suis une femme d’af­faires. La semaine, je cherche du tra­vail dans le coin, et le week-end, je viens au fes­ti­val pour faire la tour­née des pubs. »

À la re­cherche de l’amour pour en­ta­mer une re­la­tion sé­rieuse en Ir­lande, elle est al­lée con­sul­ter Willie Da­ly. Dans un coin du Match­ma­ker Bar, ce vieux fer­mier oc­cupe une pe­tite loge où, pour une ving­taine d’eu­ros, il pro­pose aux cé­li­ba­taires de leur trou­ver l’âme soeur. Ce gou­rou de l’amour lui a dé­jà dé­cro­ché vingt ren­dez­vous cette semaine.

Le “lu­cky book”

Tête d’af­fiche du fes­ti­val, il se vante d’avoir été à l’ori­gine de plus de trois mille couples. Quand il tra­verse le vil­lage par la pe­tite rue or­née de guir­landes et de pein­tures, qui re­lie la place des mu­si­ciens à son bu­reau, il ne fait pas deux pas sans être ac­cos­té par les groupes de cé­li­ba­taires qui, bière à la main, ré­clament de tou­cher son « lu­cky book ». Ce gros tas de feuilles usées ser­vait, à l’époque de son grand-père, à re­cueillir les in­for­ma­tions sur les cé­li­ba­taires à mettre en re­la­tion. Mais Willie, avouant ne se fier « qu’au phy­sique » pour lier les coeurs, a dé­cou­vert une nou­velle uti­li­té au livre : « Tou­chez-le en fer­mant les yeux sept se­condes, et vous êtes ma­rié dans six mois », pré­vient-il, sûr de lui.

Se­lon Mar­cus White, gé­rant du plus gros hô­tel de la ville, et, en par­tie, or­ga­ni­sa­teur de l’évé­ne­ment, le Match­ma­king Fes­ti­val rem­plit, en quatre se­maines, les caisses des com­merces de la ville de « 2,5 m­il­lions d’eu­ros ». Les soixante mille vi­si­teurs ve­nus du pays et d’ailleurs se ruent vers ce fes­ti­val aty­pique, tous at­ti­rés par le « craic », un mot em­ployé à tout-va par les in­su­laires pour dé­crire le mode de vie à l’ir­lan­daise fait de fête, de mu­sique et de joie de vivre. Et dé­pensent leur ar­gent. Ce qui n’a pas échap­pé à notre bu­si­ness­man. L’oreille v­is­sée à son té­lé­phone, alors qu’il court dans les cou­loirs de son hô­tel tout en don­nant des ordres à ses em­ployés, Mar­cus ra­conte : « Il y a une tren­taine d’an­nées, le fes­ti­val était en­nuyeux. Il n’y avait rien. » Il prend alors le pa­ri d’in­ves­tir beau­coup dans l’or­ga­ni­sa­tion de concerts payants, in­vi­tant des groupes à la mode en Ir­lande. « Pen­dant cinq mois de l’an­née, l’hô­tel ne gé­nère au­cun re­ve­nu. J’ai su as­sez vite qu’il y avait quelque chose à jouer au­tour du f­es­ti­val. » Un tou­risme de masse jus­qu’à dé­but oc­tobre dans un pa­te­lin de huit cents ha­bi­tants au fin fond de l’Ir­lande, Lis­doon­var­na a de quoi se pa­va­ner. Au moins au­tant que Pa­trick et ses « trois conquêtes en un week-end ».

“Tou­chez le lu­cky book en fer­mant les yeux […] et vous êtes ma­rié dans

six mois”

Le “craic ” dé­crit le mode de vie à l’ir­lan­daise fait de fête, de mu­sique et de joie de vivre…

Le Match­ma­ker Bar, le soir, est fré­quen­té par les an­ciens. Ici, on se ren­contre, on parle ou l’on « match » grâce à Willie Da­ly.

De haut en bas et de gauche à droite. Le Match­ma­ker Bar est une ins­ti­tu­tion. Willie Da­ly y a son bu­reau, où il tente de faire

cor­res­pondre les cé­li­ba­taires qui

viennent à lui.

Ce soir-là, l’ar­tiste De­rek Ryan joue sur la grande

scène. Sa mu­sique mi-coun­try mi-ir­lan­daise fait dan­ser la jeu­nesse des

en­vi­rons.

La seule boîte de nuit

de Lis­doon­var­na est si­tuée à l’in­té­rieur

même de l’hô­tel de l’or­ga­ni­sa­teur, Mar­cus

White. L’épi­cier du centre-ville y as­sure

la sé­cu­ri­té.

Pa­trick vient d’ar­ri­ver dans sa Jeep, amé­na­gée,

pour l’oc­ca­sion, d’un ma­te­las prêt à ac­cueillir

ses fu­turs « matchs ».

De haut en bas et de gauche à droite. De­vant Le Ritz, un bar où l’on joue de la mu­sette en conti­nu l’après-mi­di, Pa­trick ac­coste une à une les femmes de son âge.

Dans la Road­side Ta­vern, bar em­blé­ma­tique du craic ir­lan­dais, des mu­si­ciens, dont le flû­tiste ré­pu­té Ch­ris­ty Bar­ry, jouent le ré­per­toire tra­di­tion­nel.

La jeu­nesse des en­vi­rons se re­trouve sous la grande tente pour écou­ter de la coun­try. Les concerts durent jus­qu’à tard le soir et, sur la piste, les couples se forment au son du ban­jo.

Sous le Mar­quee, la grande tente où est mon­tée la scène, l’al­cool coule à flots.

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