Bi­joux de fa­milles

C’est l’his­toire de deux pe­tits trous dans les oreilles qui disent beau­coup sur notre fa­mille. Faire per­cer les oreilles de sa fille, en­core bé­bé ou en âge de le ré­cla­mer, c’est aus­si ra­con­ter son rap­port à la tra­di­tion et au genre.

Causette - - CHIFFONS - Par An­na Cuxac - il­lus­tra­tio ns florent giam­ba­gli pour cau­sette

C’est un mes­sage aga­cé pos­té sur les ré­seaux so­ciaux, fin juillet, qui nous a mis la puce à… ben jus­te­ment, l’oreille. « Bé­bé, ché­ri et moi-même sommes en va­cances en Es­pagne pour trois se­maines. Ma fille a 14 mois et j’ai re­fu­sé de lui per­cer les oreilles comme c’est de cou­tume dans nos deux fa­milles (pour par­tie d’ori­gine por­tu­gaise et es­pa­gnole). Au­tant mon choix fait l’ob­jet d’une com­pré­hen­sion to­tale en France, au­tant ici, pas du tout, au point où, si l’en­fant n’a pas les oreilles per­cées, c’est for­cé­ment un pe­tit gar­çon… Raaa­la­la, le poids des tra­di­tions ! Je trouve ça as­sez na­vrant… » Cette in­jonc­tion, plus ou moins pres­sante se­lon les fa­milles, à faire per­cer les oreilles des pe­tites filles avant qu’elles n’en for­mulent l’en­vie est-elle seu­le­ment liée à la culture des pays ca­tho­liques de l’Eu­rope du Sud ? Pour la so­cio­logue du genre Ca­the­rine Mon­not, elle a une réa­li­té an­thro­po­lo­gique au sein d’un vaste en­semble mé­di­ter­ra­néen : « Au Magh­reb, il existe un rap­port an­cien et avé­ré entre l’ai­guille qui perce l’oreille et l’ai­guille qui va ser­vir aux tra­vaux de cou­ture par la suite. Ici, per­cer l’oreille, c’est en­trer dans la ­com­mu­nau­té des femmes, pas seu­le­ment d’un point de vue es­thé­tique, mais aus­si symbolique. »

Une marque os­ten­sible du genre

Mais au­jourd’hui, en France, le phé­no­mène dé­passe ces tra­di­tions com­mu­nau­taires et, comme un ef­fet de mode dif­fi­ci­le­ment quan­ti­fiable, mais pour­tant pal­pable au­tour de nous, des pe­tits ca­bo­chons fleu­rissent sur les oreilles de ga­mines qui ap­prennent en­core à par­ler. à l’évi­dence. « C’est une ques­tion qui ne se pose

pas, ob­serve le so­cio­logue spé­cia­liste des mo­di­fi­ca­tions cor­po­relles Phi­lippe Lio­tard. Ce­la par­ti­cipe d’un mar­quage so­cial et cultu­rel qui va at­tes­ter du fait qu’il s’agit bien d’une pe­tite fille. Cette en­trée dans le monde des filles – sou­vent of­ferte par la mar­raine ou les grands-pa­rents – n’est au­jourd’hui pas un rite de pas­sage au sens an­thro­po­lo­gique, mais plu­tôt une étape dans la construc­tion iden­ti­taire du genre. » « De la même ma­nière que beau­coup de pe­tites filles qui n’ont pas en­core de che­veux ar­borent dé­jà des ban­deaux ou des bar­rettes pour bien être dis­tin­guées en tant que telles », abonde Ca­the­rine Mon­not.

Cette « im­pé­rieuse né­ces­si­té » de cer­tains pa­rents à mar­quer le genre de leur pe­tite fille n’est pas tou­jours al­lée de soi. « Le phé­no­mène cultu­rel du pier­cing est presque aus­si vieux que l’hu­ma­ni­té, mais son ac­cep­ta­tion a consi­dé­ra­ble­ment va­rié se­lon les époques, les ci­vi­li­sa­tions et les mi­lieux so­ciaux, pré­cise Ca­the­rine Mon­not. Aux XIXe et dé­but XXe siècles, en France, les oreilles per­cées étaient ré­ser­vées aux mar­gi­nales et aux pros­ti­tuées. Elles avaient donc une forte conno­ta­tion sexuée et sexuelle, c’est pour­quoi, par exemple, ja­mais ma grand-mère ne se se­rait fait per­cer les oreilles. » Et si, comme le rap­pelle Phi­lippe Lio­tard, « le vul­gaire, c’est tou­jours chez les autres », il y a au­tant de fa­milles que de ni­veaux de to­lé­rance sur le su­jet. Ma­rie, dont la mère avait un avis très tran­ché sur les oreilles per­cées – « C’est plouc » – a dû « for­te­ment mi­li­ter » pour fi­na­le­ment ob­te­nir à ses 11 ans des boucles « dis­crètes » , parce que son père voyait dans des pen­dantes « des per­choirs à moi­neaux » . Sa­bri­na, elle, a pro­fi­té du per­çage des oreilles de sa fille pour créer un rite de pas­sage sur le pouce : « Ça a été une ca­rotte, vers ses 3-4 ans, pour mo­ti­ver un gros truc du style “plus de couches la nuit”. » Et par­fois, le per­çage des lobes, ça vous coûte moins cher qu’une thé­ra­pie fa­mi­liale : « En­fant, je rê­vais de me faire per­cer et ma mère a per­pé­tué des frus­tra­tions de son édu­ca­tion à tra­vers la mienne, se sou­vient Louise. Elle a re­fu­sé jus­qu’à ce que j’aie 16 ans, l’âge où sa propre mère le lui avait au­to­ri­sé. »

Consen­te­ment et trans­gres­sion

D’un cô­té donc, un conden­sé d’his­toire fa­mi­liale, entre cou­tumes et né­vroses sou­ter­raines. De l’autre, un mo­ment pas ri­go­lo du tout, dont on res­sort pleine de bra­voure… ou trau­ma­ti­sée. L’un des plus loin­tains sou­ve­nirs d’El­sa, la tren­taine, est ce­lui d’avoir eu les oreilles per­cées à 3 ans. « J’ai tel­le­ment hur­lé ce jour-là qu’on n’a pas fait le deuxième trou avant mes 6 ans », ra­conte celle qui a au­jourd’hui choi­si d’at­tendre que sa fille lui de­mande pour la faire per­cer. En­suite, ce se­ra pro­ba­ble­ment la vi­rée chez un bi­jou­tier d’un centre com­mer­cial, où sont per­cées au pis­to­let et à la chaîne les oreilles, dès 6 mois chez Claire’s ou 24 mois chez His­toire d’or. « Per­cer à cet âge, c’est s’as­su­rer que la pe­tite n’au­ra pas peur », jus­ti­fie Aya, ven­deuse et per­ceuse dans un Claire’s pa­ri­sien. Mais à quel prix ? « Je suis tou­jours per­plexe face à ces ga­mines à qui on n’a pas de­man­dé leur avis pleu­rant à chaudes larmes le sa­me­di après-mi­di chez Claire’s, s’émeut Phi­lippe Lio­tard. Les pis­to­lets uti­li­sés sont beau­coup moins pré­cis et beau­coup plus à même de cau­ser une in­fec­tion que les ai­guilles des per­ceurs. Ce qui se joue, en fait, c’est que les pa­rents im­posent une trans­for­ma­tion cor­po­relle. On pour­rait dire la même chose, par exemple, d’une cir­con­ci­sion. Ça pa­raît ano­din pour les adultes qui font l’acte, mais ça ne l’est pas for­cé­ment pour l’en­fant, qui peut avoir du mal à le vivre plus tard. Cer­taines femmes ont pu me dire : “Je n’ai ja­mais vou­lu qu’on me perce les oreilles”, ce qui ne les a pas em­pê­chées de se faire per­cer en­suite, comme si c’était im­por­tant de faire la dé­marche elles-mêmes. » Et se ré­ap­pro­prier le droit à dis­po­ser de son corps.

Pour Alexa, la pe­tite qua­ran­taine, l’af­faire va plus loin qu’une ques­tion de consen­te­ment. « Je re­fuse obs­ti­né­ment que ma fille ait les oreilles per­cées. C’est une sexua­li­sa­tion des en­fants, des filles, bien en­ten­du. Elle me dé­teste, je m’en fous », sou­rit-elle. Et en­vi­sage la suite avec sé­ré­ni­té : « Un de ces quatre, elle va ren­trer avec les oreilles per­cées. Elle a 12 ans, ça de­vrait ar­ri­ver sous deux ans. C’est une belle trans­gres­sion, rai­son­nable et contrô­lée. » Une ma­nière de pla­cer les trous des oreilles, « seules par­ties du corps lé­gi­ti­me­ment or­nées », se­lon les mots de Phi­lippe Lio­tard, dans la même ca­té­go­rie que les pier­cings, marques d’in­di­vi­dua­li­té et de per­son­ni­fi­ca­tion os­ten­sible du moi. On a en­vie de dire : mes oreilles, mon choix.

“Les pa­rents im­posent une trans­for­ma­tion cor­po­relle. […] Ça pa­raît ano­din pour les adultes qui font l’acte, mais ça ne l’est pas for­cé­ment pour l’en­fant ”

Phi­lippe Lio­tard, so­cio­logue

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