La terre pro­mise

Alors que le mar­ché mon­dial du can­na­bis mé­di­cal ex­plose, le gou­ver­ne­ment is­raé­lien a au­to­ri­sé, le 13 août, son ex­por­ta­tion. Avec vingt ans de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment, Is­raël est l’ac­teur ma­jeur de cette ruée vers l’or vert. En­quête dans le la­bo mon­dial

Causette - - REPORTAGE - S. K. et M. S.

À gauche, une au­to­route, à droite, pas grand-chose. Nous sommes dans le sud d’Is­raël, près de Re­va­dim, à l’est d’Ash­dod, et seuls quelques rares bâ­ti­ments in­dus­triels ponc­tuent un pay­sage dé­ser­tique. C’est ici que Ta­mir Ge­do, PDG de BOL Phar­ma, fait pous­ser son can­na­bis. Long­temps em­ployé dans l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique, il a tout lâ­ché, il y a quatre ans, pour se lan­cer dans la culture de la plante. Il est dé­sor­mais à la tête de ce qu’il re­ven­dique comme le plus grand lieu de pro­duc­tion de can­na­bis mé­di­cal au monde.

Neuf hec­tares de ter­rain sur les­quels, dans plu­sieurs bâ­ti­ments qui res­semblent à de ba­nals pré­fa­bri­qués, la plante s’épa­nouit à l’abri des re­gards in­dis­crets. Elle y est ré­col­tée, trans­for­mée et em­pa­que­tée sous haute sé­cu­ri­té : ca­mé­ras à re­con­nais­sance fa­ciale, bar­rières élec­tri­fiées, cap­teurs de mou­ve­ments, vi­giles en arme et chiens de garde pro­tègent les lieux. « Is­raël est l’en­droit par­fait pour le dé­ve­lop­pe­ment du can­na­bis. Du so­leil presque toute l’an­née, un taux très faible de plu­vio­si­té, de larges éten­dues iso­lées, mais sur­tout une grande culture de l’in­no­va­tion », ré­sume Ta­mir

Ge­do. En­thou­siaste, il peut l’être. Son bu­si­ness ne connaît pas la crise, bien au contraire : d’abord des­ti­née au mar­ché lo­cal, sa pro­duc­tion va bien­tôt tra­ver­ser les fron­tières. Le gou­ver­ne­ment is­raé­lien a en ef­fet, le 13 août, au­to­ri­sé l’ex­por­ta­tion du can­na­bis dit « thé­ra­peu­tique » made in Is­raël. D’ici à six mois, BOL Phar­ma et quelque vingt-cinq autres en­tre­prises, à qui les au­to­ri­tés ont per­mis de culti­ver la plante, pour­ront vendre leurs pro­duc­tions à l’étran­ger : fleurs de can­na­bis, mais aus­si huiles, gé­lules, sprays, com­pri­més et pom­mades. L’Al­le­magne, l’Au­triche, le Da­ne­mark* ou en­core la Ré­pu­blique tchèque se sont dé­jà dits in­té­res­sés. Ils font par­tie de la di­zaine de pays eu­ro­péens au­to­ri­sant dé­sor­mais les mé­di­ca­ments à base de can­na­bis.

Les po­ten­tielles re­tom­bées éco­no­miques de ces échanges d’un nou­veau genre sont éva­luées par le gou­ver­ne­ment is­raé­lien à 2,5 mil­liards d’eu­ros, une manne fi­nan­cière non né­gli­geable pour ce pe­tit pays qui in­ves­tit sur la plante de­puis plus de cin­quante ans. De quoi dé­ci­der le gou­ver­ne­ment, d’abord fri­leux, à ou­vrir les vannes.

Un la­bo­ra­toire in­ter­na­tio­nal

D’un geste de la main, Ta­mir Ge­do nous montre les la­bo­ra­toires, ca­chés der­rière des vitres opaques. Ici, des cher­cheurs du monde en­tier, ca­na­diens, amé­ri­cains, aus­tra­liens, mais aus­si al­le­mands, tra­vaillent aux cô­tés des équipes is­raé­liennes. C’est grâce à ses ef­forts de re­cherche qu’Is­raël est de­ve­nu un ac­teur in­con­tour­nable du can­na­bis thé­ra­peu­tique, une vé­ri­table bulle off­shore de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment (R&D). On dé­ve­loppe, entre autres, de nou­velles va­rié­tés de la plante, pour que cha­cune soit spé­ci­fi­que­ment adap­tée aux af­fec­tions trai­tées : épi­lep­sie, spasmes mus­cu­laires, nau­sées, in­flam­ma­tions, au­tisme… L’un des en­jeux est aus­si de sta­bi­li­ser les ef­fets de la ma­ri­jua­na, pour ga­ran­tir aux ma­lades des trai­te­ments pré­cis au mil­li­gramme. On est bien loin de la fleur de can­na­bis rou­lée dans un joint dont une taffe en­ivre.

Comme chez BOL Phar­ma, une cin­quan­taine d’en­tre­prises étran­gères, no­tam­ment amé­ri­caines, ont dé­lo­ca­li­sé leurs pôles de re­cherche aux quatre coins d’Is­raël. Car, ici, contrai­re­ment aux États-Unis, la loi au­to­rise la re­cherche scien­ti­fique sur le can­na­bis par des or­ganes pri­vés comme par des ins­ti­tu­tions pu­bliques. Une re­cherche sou­te­nue, entre autres, par des mas­to­dontes de l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique, comme l’is­raé­lien Te­va, mais aus­si par un al­lié de poids… le gou­ver­ne­ment is­raé­lien lui­même, qui fi­nance cer­tains tra­vaux. Cette an­née, le mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture a an­non­cé un in­ves­tis­se­ment de 2 mil­lions d’eu­ros pour treize pro­jets dif­fé­rents, avec no­tam­ment comme ob­jec­tif d’amé­lio­rer les tech­niques agri­coles au­tour du can­na­bis. Et une cen­taine d’es­sais cli­niques sont en cours sur le ter­ri­toire. Ce nombre est le plus éle­vé au monde pour un seul pays.

Un sa­lon pour les en­tre­pre­neurs du can­na­bis

« On a eu la ruée vers l’or, main­te­nant c’est la ruée vers l’or vert ! » com­mente Saul Kaye, phar­ma­cien de­ve­nu bu­si­ness­man, à la tête d’iCan, un fonds d’in­ves­tis­se­ment dé­dié au can­na­bis. Is­raël compte le plus grand nombre de start-up par ha­bi­tant au monde, juste der­rière la Si­li­con Val­ley. Et l’ex­plo­sion du sec­teur en­cou­rage celles dé­jà po­si­tion­nées sur le can­na­bis thé­ra­peu­tique. Pour Saul Kaye, l’in­ves­tis­se­ment étran­ger en Is­raël sur ce mar­ché at­tein­dra 1 mil­liard d’eu­ros d’ici à deux ans. Flai­rant la corne d’abon­dance, il a donc fon­dé Can­naTech, une sorte de sa­lon des en­tre­pre­neurs du can­na­bis où le ti­cket d’en­trée coûte entre 500 et 1 500 eu­ros. Le but : que les ac­teurs is­raé­liens puissent pré­sen­ter leurs der­nières in­no­va­tions à un pu­blic in­ter­na­tio­nal ve­nant des quatre coins du globe. Le ré­sul­tat est un rendez-vous en cos­tumes-cra­vates que l’on pour­rait confondre avec n’im­porte quel sa­lon d’af­faires… Bob Mar­ley n’est nulle part, seul l’in­gé­nieur du son de l’évé­ne­ment porte des dread­locks. Ici, l’in­no­va­tion est par­tout, dans des do­maines aus­si va­riés que l’agri­cul­ture et la bio­tech­no­lo­gie. Le der­nier ob­jet de cu­rio­si­té : ican.sleep, un in­ha­la­teur à base de can­na­bis qui pro­met d’en­dor­mir les plus grands in­som­niaques, dé­ve­lop­pé par iCan et Izun Phar­ma­ceu­ti­cals, géant is­raé­lien de l’in­dus­trie. À quelques rayons de là est pré­sen­té See­do, une sorte de pe­tit fri­go blanc qui est en fait une ma­chine pour faire pous­ser son propre can­na­bis. Un culti­va­teur in­tel­li­gent qui me­sure les don­nées pour ré­gu­ler la lu­mière, l’hu­mi­di­té et autres fac­teurs pour faire pous­ser la plante au mieux. Même si, en Is­raël, culti­ver de la weed à do­mi­cile est in­ter­dit, les in­no­va­teurs ont un peu d’avance sur la loi !

Un pied dans les star­ting-blocks, cinq cents en­tre­prises is­raé­liennes ayant dé­po­sé une de­mande d’au­to­ri­sa­tion pour pou­voir, à leur tour, étu­dier, culti­ver, fa­bri­quer et ex­por­ter tout ce qui touche à l’or vert, at­tendent dé­sor­mais un feu vert du mi­nis­tère de la San­té.

Les re­tom­bées éco­no­miques de ces ex­por­ta­tions sont éva­luées à 2,5 mil­liards d’eu­ros, une manne fi­nan­cière pour ce pe­tit pays qui in­ves­tit sur la plante de­puis plus de cin­quante ans

* Le Da­ne­mark a ac­té l’usage du can­na­bis thé­ra­peu­tique à par­tir de 2018.

Plan­ta­tion de BOL Phar­ma, une des vingt-cinq en­tre­prises is­raé­liennes au­to­ri­sées à culti­ver la ma­ri­jua­na.

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