La jouis­sance joyeuse

Causette - - CULTURE - C. E.-R.

C’est un peu le bou­quin qu’on au­rait ai­mé avoir entre les mains quand on a com­men­cé à fri­co­ter. Au com­men­ce­ment de notre sexua­li­té, di­sons. La dis­cus­sion qu’on au­rait ai­mé avoir avec une grande soeur, ou une co­pine plus âgée, du genre ­bien­veillant et franc à la fois. Elle nous au­rait par­lé de « la chose » sans nous ra­con­ter des sa­lades ; on au­rait ga­gné un pa­quet de temps dans la dé­cou­verte du plai­sir et de l’amour propre.

Ce que signent en­semble la do­cu­men­ta­riste Ovi­die et ­l’illus­tra­trice Di­glee, ce n’est pas un guide comme il en sort dé­jà trop chaque an­née, ces guides qui, sous cou­vert de mo­der­ni­té, nous ré­chauffent tous la même soupe : li­bé­rez­vous !, mais quand même, res­tez bien tran­quilles où vous avez pied, là, dans la norme.

Non. Ce livre-là, c’est plu­tôt un ma­ni­feste, en texte et en des­sins, pour une sexua­li­té fé­mi­nine qui s’as­sume, qui jouit joyeu­se­ment et qui n’hé­site pas, si be­soin, à ba­lan­cer quelques doigts d’hon­neur au qu’en-di­ra-t-on. Libres ! (à ne pas confondre avec le nou­veau mou­ve­ment de Va­lé­rie Pé­cresse qui porte le même nom !), on l’est un peu plus après la lec­ture de ce bel al­bum dont voi­ci en ex­clu­si­vi­té les bonnes feuilles. En ma­tière de sexua­li­té, nous sommes friands de chiffres, de moyennes, de son­dages, de me­sures. Il ne se passe pas un mois sans qu’une étude soit pu­bliée à pro­pos de la pré­ten­due sexua­li­té des Fran­çais. Cu­rio­si­té mal pla­cée ? Be­soin de sa­voir ce que fait le voi­sin ? Non, be­soin de ré­fé­rents sur­tout, car au fond, per­sonne ne sou­haite réel­le­ment s’éloi­gner de la norme. Il sem­ble­rait au vu du suc­cès mé­dia­tique de cha­cun de ces son­dages que nous ayons be­soin de re­pères, d’une moyenne na­tio­nale à la­quelle nous ré­fé­rer : il nous faut perdre notre vir­gi­ni­té à 17,3 ans puis bai­ser 2,5 fois par semaine avec un type do­té d’un pé­nis de 13,5 cm qui n’en fait plus que 9 au re­pos, re­gar­der oc­ca­sion­nel­le­ment du por­no comme 77 % de la po­pu­la­tion mon­diale, pra­ti­quer la bifle comme 36 % des Pa­ri­siens, et être sa­tis­faite de notre sexua­li­té comme 74 % des Fran­çaises. Sauf qu’en ma­tière de sexua­li­té, tout le monde ment et au­cune étude n’est réel­le­ment fiable. Cer­taines en­quêtes le sont évi­dem­ment plus que d’autres, on peut son­ger, par exemple, à l’im­po­sante étude de six cents pages sur la sexua­li­té des Fran­çais pa­rue en 2008 et me­née par les so­cio­logues Na­tha­lie Ba­jos et Mi­chel Bo­zon Mais en ma­tière de son­dages ponc­tuels, on ne peut que dou­ter de la per­ti­nence des ré­sul­tats.

Un sta­tis­ti­cien amé­ri­cain du nom de Seth Ste­phens-Da­vi­do­witz s’est d’ailleurs pen­ché sur la ques­tion de la fré­quence des rap­ports et s’est amu­sé à confron­ter les ré­sul­tats des son­dages à la réa­li­té des ventes de pré­ser­va­tifs aux États-Unis, tout en in­té­grant dans son cal­cul les gros­sesses non dé­si­rées et les avor­te­ments. À la suite de sa­vantes opé­ra­tions que je ne sau­rais vous dé­tailler, son verdict est sans ap­pel : tout le monde ment, et sur­tout les hommes hé­té­ro­sexuels. En réa­li­té, et se­lon ses conclu­sions, la fré­quence se­rait trois

fois moindre pour les hommes et deux fois moindre pour les femmes 2. Il est d’ailleurs in­té­res­sant de consta­ter qu’hommes et femmes ne mentent pas né­ces­sai­re­ment pour les mêmes rai­sons. Les hommes vont avoir ten­dance à sur­éva­luer leurs per­for­mances là où, au contraire, la plu­part des femmes in­ter­ro­gées vont mi­ni­mi­ser cer­taines pra­tiques pro­blé­ma­tiques. Un exemple ty­pique est ce­lui du dé­ca­lage de ré­ponses à pro­pos de la so­do­mie : plus de la moi­tié des hommes af­firment la pra­ti­quer contre un tiers des femmes. À en croire ces chiffres, il sem­ble­rait que les hommes hé­té­ro­sexuels s’en­culent tout seuls, je ne vois pas d’autre ex­pli­ca­tion. À moins que les pra­tiques anales ne soient en­core trop in­avouables pour les in­ter­ro­gées. Comme le confirme Na­tha­lie Ba­jos, « les femmes ont tou­jours plus de dif­fi­cul­tés à dé­cla­rer des pra­tiques sexuelles sans au­cune fi­na­li­té re­pro­duc­tive. On le voit aus­si avec la mas­tur­ba­tion. 3 » […] Les hommes se doivent d’être vi­rils, « sur­sexuels ». Les hy­po­sexuels ne peuvent être consi­dé­rés comme de « vrais » hommes. Et les femmes, si elles se doivent d’as­su­rer la co­hé­sion du couple, ne peuvent tou­jours pas avouer de pra­tiques éro­tiques dis­so­nantes au risque de pas­ser pour des sa­lopes.

[…] Les pres­sions qui pèsent sur les hommes sont évi­dentes, on les connaît toutes, il s’agit de la taille du sexe, de la mul­ti­pli­ci­té des par­te­naires et de la fré­quence – et sur­tout de la du­rée – des rap­ports. Pour les femmes, la ques­tion du quan­ti­fiable est plus per­ni­cieuse et concerne plu­tôt la va­rié­té sexuelle : en clair, c’est à elles que re­vient le de­voir de cas­ser la rou­tine, d’évi­ter que l’en­nui ne s’ins­talle. En­core une fois, il s’agit avant tout de pré­ser­ver la re­la­tion plus que de s’épa­nouir soi-même. Un des exemples ty­piques est ce­lui du Ka­ma-Su­tra. […] Ce que nous ap­pe­lons Ka­ma-Su­tra au­jourd’hui est en réa­li­té bien éloi­gné du texte tra­duit par Ri­chard Fran­cis Bur­ton, qui doit se re­tour­ner dans sa tombe. Des sept livres de l’ou­vrage, nous n’en re­te­nons com­mu­né­ment qu’un, à sa­voir ce­lui qui évoque les soixante-quatre po­si­tions dé­taillées.

En­core une fois, c’est la ques­tion du quan­ti­fiable, du chiffre, qui re­vient. Dans la re­pré­sen­ta­tion ma­jo­ri­taire de la sexua­li­té, plus on en­chaîne de po­si­tions du­rant un rap­port et plus ce­lui-ci est réus­si. Ce qui est pour­tant fran­che­ment contes­table, car à moins de vou­loir flat­ter l’ego à tout prix d’un su­per-bai­seur, ces po­si­tions n’ap­portent gé­né­ra­le­ment que peu de sa­tis­fac­tion phy­sique. Tête en bas, im­pos­si­bi­li­té de se mou­voir, crampes… De par l’in­con­fort, voire la dou­leur, que celles-ci in­fligent, on ne peut que s’in­ter­ro­ger quant à leur in­té­rêt. Si ce n’est éven­tuel­le­ment la sa­tis­fac­tion de pou­voir gros­sir les sta­tis­tiques de la pseu­do­sa­tis­fac­tion sexuelle na­tio­nale.

À pro­pos de la so­do­mie : plus de la moi­tié des hommes af­firment la pra­ti­quer contre un tiers des femmes. À en croire ces chiffres, il sem­ble­rait que les hommes hé­té­ro­sexuels s’en­culent tout seuls

1. En­quête sur la sexua­li­té en France. Pra­tiques, genre et san­té, sous la di­rec­tion de Na­tha­lie Ba­jos et Mi­chel Bo­zon. Éd. La Dé­cou­verte. 2. Maïa Ma­zau­rette, « Fré­quence sexuelle : tout le monde ment », 30 mai 2017 sur gq­ma­ga­zine/sexac­tu, à pro­pos de Seth Ste­phens-Da­vi­do­witz, Eve­ry­bo­dy lies. Éd. Dey Street Books, 2017. 3. Ci­tée par Re­née Greu­sard, dans « La so­do­mie gagne du ter­rain ?… », ou­vrage ci­té.

d’Ovi­die et Di­glee. Éd. Del­court, 96 pages, 16,95 eu­ros.

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