Adèle Le­mer­cier ton­fiLd­ba­ree use

Adèle Le­mer­cier, 28 ans, est ton­deuse de mou­tons pro­fes­sion­nelle. Dans un mi­lieu où l’hé­ré­di­té, le sexe et la si­tua­tion géo­gra­phique sont dé­ter­mi­nants, la jeune Bre­tonne, in­gé­nieure di­plô­mée, se dis­tingue. En trois ans, elle a ga­gné sa place sur les chan

Causette - - LA COPINE DE CAUSETTE - Par Ma­ry­lène Carre – Pho­tos thier­ry la­porte pour cau­sette

Le long de la voie fer­rée, entre Poi­tiers et Li­moges, les mou­tons re­gardent pas­ser les trains. Les pâ­tu­rages de la ré­gion nour­rissent un quart du chep­tel fran­çais, soit presque deux mil­lions de bêtes. Ar­rêt à Bel­lac (Haute-Vienne), où l’on pré­tend qu’il naît da­van­tage d’agneaux que d’en­fants. De quoi s’au­to­pro­cla­mer ca­pi­tale du mou­ton. Ici, tous les deux ans, dé­but sep­tembre, se tient le sa­lon pro­fes­sion­nel Tech Ovin. Je ne suis pas ve­nue y ren­con­trer un DJ, mais une ton­deuse étoile : Adèle Le­mer­cier.

« Adèle at­taque la passe du pre­mier gi­got, la pre­mière épaule ; elle en­tame les passes longues. Vas-y, Adèle, te laisse pas faire au mi­lieu de tous ces gars. » Au mi­cro, Em­ma­nuel An­drez, dit « Ma­nu », chauffe le pu­blic et dis­tille ses com­men­taires tech­niques. Le spea­ker at­ti­tré des French Shears, les concours de tonte de mou­tons en France, connaît le nom et la ma­nière de chaque concur­rent. Le mi­lieu des ton­deurs est un monde exi­gu : on compte deux cents ton­deurs pro­fes­sion­nels en France, dont moins de 10 % de femmes. L’ac­ti­vi­té est sai­son­nière et ne suffit pas pour en vivre. Nom­breux sont ceux qui cu­mulent plu­sieurs em­plois. Les jeunes partent l’hi­ver faire la sai­son dans l’hé­mi­sphère Sud. Pour qui est mo­bile, le tra­vail ne manque pas : par­tout dans le monde, les mou­tons sont ton­dus, pour la san­té de la bête d’abord, et dans cer­taines ré­gions du monde, pour ré­col­ter la laine. Ce n’est plus le cas en France, où les usines de trans­for­ma­tion de laine ont dis­pa­ru après-guerre, avec le suc­cès des fibres syn­thé­tiques. L’éle­vage ovin s’est lo­gi­que­ment orien­té vers la pro­duc­tion de viande ou de fro­mage et la laine a fi­ni par être consi­dé­rée comme un re­but, dont la vente ne rem­bourse plus le prix de la tonte. Ex­por­tée vers l’Asie à des prix dé­ri­soires, elle re­vient en France trans­for­mée en fil ou di­rec­te­ment en tex­tile. Cer­taines an­nées, le prix de la laine brute au ki­lo tombe si bas (moins de 50 cen­times) que les éle­veurs fran­çais ne cherchent même plus à la re­vendre. In­sen­sé, dé­plorent les ton­deurs, qui brassent ces toi­sons à lon­gueur de chan­tier.

Sur scène, quatre postes de tonte ont été ins­tal­lés. Des agnelles (agneaux fe­melles) en­core lai­neuses s’amassent en backs­tage. Au coup d’en­voi, Adèle sai­sit sa par­te­naire par les pattes avant, l’en­serre entre ses jambes, se plie en deux pour la désha­biller en quelques passes de peigne par­fai­te­ment contrô­lées. Jeu de jambes, pe­tits pas, ro­ta­tion : c’est une valse. L’agnelle jette la tête en ar­rière et, en moins d’une mi­nute pour les plus ra­pides, la voi­là dé­li­vrée de sa toi­son. À peine a-t-elle quit­té le plan­cher qu’une autre entre en scène. La ca­dence s’im­pose. Adèle ter­mine der­nière au chro­no, mais au clas­se­ment fi­nal, elle gratte quelques places à ses concur­rents masculins. La tech­nique compte plus que la vi­tesse. En ber­ge­rie, si le ton­deur est payé « à la tâche », soit au nombre de mou­tons ton­dus, la qua­li­té de la coupe et le soin por­té à l’ani­mal im­portent da­van­tage à l’éle­veur. Rares sont les can­di­dates pour ce bou­lot très phy­sique, qui sup­pose de ma­ni­pu­ler des bêtes de 70 ki­los dans la sueur et la graisse. Adèle est un cas à part, à plus d’un titre. « C’est une femme, qui n’est pas fille de ton­deur. Elle est bre­tonne quand la Bre­tagne n’est pas une ré­gion de mou­tons et sur­di­plô­mée… Elle sort com­plè­te­ment du lot ! » sou­rit Thi­mo­léon Res­neau, éle­veur et ton­deur dans l’Aude, qui forme les dé­bu­tants au sein de l’As­so­cia­tion des ton­deurs de mou­tons (ATM).

For­mée par des de­mi-dieux

Adèle Le­mer­cier gran­dit en Nor­man­die dans une fa­mille de quatre en­fants, un père éle­veur de co­chons, une mère er­go­thé­ra­peute. Quand le père aban­donne l’ex­ploi­ta­tion pour se lan­cer dans le nau­tisme, toute la fa­mille s’ins­talle dans les Côtes-d’Ar­mor ; Adèle entre au ly­cée. « L’école, c’était pas trop mon truc, confiet-elle. J’étais da­van­tage dans la pra­tique. » Elle in­tègre l’École su­pé­rieure d’agri­cul­ture d’An­gers et en sort, cinq ans plus tard,

avec un di­plôme d’in­gé­nieur en poche, qui la des­tine à une car­rière de conseillère agri­cole ou com­mer­ciale. Mais la pers­pec­tive d’une rou­tine « voi­ture-or­di­na­teur-bu­reau » la re­bute. Après un pre­mier job à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche agro­no­mique (In­ra), où elle per­siste quelques mois, elle dé­cide fi­na­le­ment de s’en­vo­ler pour la Nou­velle-Zé­lande, avec un se­cret bien gar­dé. De­puis qu’elle a dé­cou­vert la tonte chez un éle­veur bre­ton, elle rêve de se rap­pro­cher du « mi­lieu ». Le re­gard bleu d’Adèle s’illu­mine : « La Nou­velle-Zé­lande, c’est le Graal du ton­deur, le pays du mé­ri­nos, le mou­ton à la laine 5 étoiles. » Là-bas, la laine mé­ri­nos re­pré­sente 75 % du re­ve­nu des éle­veurs. Et seuls les ton­deurs ex­pé­ri­men­tés sont au­to­ri­sés à cou­per la pré­cieuse fibre. «À mes yeux, ils sont à la li­mite d’être des dieux, vu com­ment ils ma­nient le peigne à sa­bot entre les rides [les plis de la peau, ndlr]. » C’est au pied de ces de­mi-dieux, fas­ci­née par la grâce de leurs gestes, qu’elle ap­prend un autre mé­tier : ce­lui de trieuse de laine. Pro­fil de poste in­con­nu en France, où les « rou­sies », com­pre­nez les ra­mas­seuses, sont tout juste bonnes à ba­layer la laine grasse qui gratte. « Sur un chan­tier de mé­ri­nos, on compte au­tant de trieuses que de ton­deurs. Il s’agit de sé­pa­rer la toi­son, par­tie la plus noble de la laine, du reste. On trie en fonc­tion de la lon­gueur, de la tex­ture, de la pro­pre­té… En tout, plus de dix sacs de tri dif­fé­rents et tout est va­lo­ri­sé. Car, comme ils disent : “Mo­ney is on the table” [“Le fric est sur la table de tri”]. »

La tonte en rose

De re­tour en Bre­tagne, elle range son di­plôme d’in­gé­nieur et dé­croche son té­lé­phone pour contac­ter des ton­deurs. Elle sait qu’elle n’a pas le pro­fil et la ré­gion manque de mou­tons. Son en­tou­rage s’in­quiète, Adèle per­sé­vère. Elle fi­nit par dé­ni­cher un ton­deur de Cha­rente-Ma­ri­time qui s’est cas­sé la jambe en dé­but de sai­son. Elle fait six heures de route pour le rem­pla­cer un ou deux jours. Elle y reste un mois. Adèle triomphe : « Il m’a ap­pris à tondre ma pre­mière cen­taine, c’était gé­nial. » Elle mul­ti­plie les chan­tiers, par­tout où l’on veut bien d’elle et où des ton­deurs la prennent sous son aile. « Entre mecs, c’est la course à la ca­dence. Avec moi, ils jouent les grands frères. » Pas­sée la sur­prise de voir ar­ri­ver la frêle et grande Adèle dans leur ber­ge­rie, les éle­veurs ac­ceptent de la lais­ser désha­biller leurs bêtes. Les éle­veuses sur­tout, nom­breuses dans le mi­lieu ovin. La so­li­da­ri­té fé­mi­nine joue. « Au dé­part, on a dû la tes­ter. Moi je n’ai ja­mais fait la dif­fé­rence », ad­met Ma­thilde Bé­rard, éle­veuse d’agneaux de prés-sa­lés dans la baie du Mont-Saint-Mi­chel.

La mo­ti­va­tion paie et sa tech­nique s’af­fine. Adèle s’équipe d’un pla­teau de tonte – un car­ré de plan­cher et une po­tence pour sou­te­nir le mo­teur de la ton­deuse – qu’un pote ton­deur re­peint en rose un soir de chan­tier. Dans son couple, c’est Jo­seph qui lit Cau­sette. Elle s’y est mise ré­cem­ment, quand un ami lui a fait re­mar­quer « qu’elle ne fe­rait pas ce bou­lot si des fé­mi­nistes ne s’étaient pas bat­tues avant elle » . En 2016, elle a créé sa mi­cro­en­tre­prise de tonte. « J’ad­mire son cou­rage. Elle ne ve­nait pas de ce mi­lieu, mais elle a tout fait pour y ar­ri­ver », ex­plique sa meilleure amie, Lu­cie Gran­cher, éle­veuse de mou­tons avec son père dans la Creuse, et cham­pionne de tri de laine. Le père de Lu­cie a for­mé ses fils à la tonte. Pas sa fille. « Il di­sait que j’au­rais tou­jours les fesses en l’air, que je ne se­rais pas res­pec­tée. » En fé­vrier, les deux co­pines re­pré­sen­taient l’équipe de France de tri de laine au Mon­dial de tonte en Nou­velle-Zé­lande. En­semble, elles parlent aus­si fort que les hommes.

Du­rant les six mois de la sai­son de tonte en France, de mars à août, Adèle par­court des ki­lo­mètres en ca­mion­nette, change de ferme presque tous les jours. Pour s’éco­no­mi­ser, elle s’échauffe, s’étire, pra­tique le yo­ga, soigne son hy­giène de vie, mé­nage ses heures de som­meil. « En Nou­velle-Zé­lande, on dit : “your body is your bu­si­ness”. » En pleine sai­son, même à bout de nerfs, elle est ca­pable de tra­ver­ser la Manche pour ne pas man­quer le Tour­noi des six na­tions de tri de laine en Ir­lande. Sur les po­diums des concours, Adèle re­trouve sa bande de co­pains et la dose d’adré­na­line qui leur per­met de sup­por­ter ce bou­lot de dingue. « Ton­deur, c’est un style de vie. Soit tu es à fond, soit tu te barres », constate Ma­nu, le spea­ker des concours.

Quand la sai­son s’achève en France, Adèle part tra­vailler en Nou­velle-Zé­lande. Elle re­joint un « gang » : une équipe consti­tuée par un en­tre­pre­neur pour tondre des trou­peaux de plu­sieurs mil­liers de têtes. Les chan­tiers com­mencent très tôt et se ter­minent au pub. Les jours de congé se passent à pê­cher l’or­meau

ou à chas­ser le cerf et le san­glier. « Ça fait un peu vie étu­diante à la cam­pagne, sauf qu’on ne passe pas nos jour­nées en am­phis, mais dans des salles de tonte : le bon­heur ! » dit Adèle en riant. L’ins­tant d’après, son vi­sage se fige. « Par­fois, ça me fait peur cette vie à va­drouiller. Un jour, j’au­rai en­vie de me po­ser, de fon­der une fa­mille. »

Au­jourd’hui, elle « fait une bonne moyenne », soit vingt bre­bis à l’heure, comme dit son vieux co­pain Dé­dé, un ton­deur bre­ton qui l’a par­rai­née au dé­mar­rage. Elle com­mence à ga­gner sa vie, un pe­tit sa­laire qui reste très pré­caire. Elle qui doute tou­jours me­sure aus­si le che­min par­cou­ru. « Ne pas se dé­cou­ra­ger, c’est plus dif­fi­cile que d’ap­prendre à tondre un mou­ton. » Elle vou­lait ga­gner sa place, faire ou­blier sa sin­gu­la­ri­té. Elle a fait plus que ce­la, for­cé l’ad­mi­ra­tion de ses pairs. Mi-sep­tembre, Adèle est re­par­tie en Nou­velle-Zé­lande pour plu­sieurs mois. Cette fois, en plus de trier, elle tond du mé­ri­nos. Sa ré­com­pense.

Sa ca­mion­nette lui sert à trans­por­ter le ma­té­riel et, sou­vent, à s’abri­ter la nuit.

Adèle ré­colte la laine au fur et à me­sure de la tonte de l’ani­mal.

Lors du concours de tonte au sa­lon Tech Ovin, dé­but sep­tembre. La tonte est un corps-àcorps avec l’ani­mal, un en­chaî­ne­ment ra­pide de gestes très tech­niques.

De haut en bas, le jeu de peignes pour la tonte. Ton­deurs, ar­bitres et ra­mas­seuses de laine s’ac­tivent sur la scène du concours de Bel­lac, puis les « rou­sies » rem­plissent des sacs en toile de jute avec la laine fraî­che­ment ton­due, qui se­ra com­pri­mée.

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