La mort n’est pas de tout re­pos

Causette - - LA POLLUTION CACHÉE -

À la Tous­saint, le pe­tit ci­me­tière d’Hom­bleux, dans la Somme, est plon­gé dans la brume qui monte des champs de bet­te­raves en­vi­ron­nants. Dans la par­tie mo­derne, les tombes sont fleu­ries, net­toyées, en­tre­te­nues. Mais du cô­té plus an­cien, les arai­gnées ont tis­sé leurs toiles entre les branches des croix rouillées. Re­cou­vertes de mousse, les vieilles sé­pul­tures mangent les pis­sen­lits par la ra­cine et s’ef­fondrent dans le sol. Les in­tem­pé­ries ont li­mé jus­qu’aux noms des oc­cu­pants. Des van­dales ont pi­qué les fleurs en cé­ra­mique pas­sées de mode ou cas­sé les vi­traux des ca­veaux.

Quand on re­garde de près, une fo­rêt de pe­tits écri­teaux blancs on­du­lés par la pluie est plan­tée de­vant ces tombes en mau­vais état. Il est écrit : « Cette conces­sion ré­pu­tée en état d’aban­don fait l’ob­jet d’une pro­cé­dure de re­prise. Prière de s’adres­ser à la mai­rie. » Là com­mence le vrai dé­but de la fin.

Si vous pen­siez re­po­ser en paix dans votre car­ré de ci­ment de 2 mètres car­rés pour l’éter­ni­té, c’est mort ! Même la conces­sion à per­pé­tui­té est une il­lu­sion. Quand la com­mune n’a plus de place dans le ci­me­tière ni de fon­cier dis­po­nible pour en ou­vrir un autre, il faut faire de la place pour les nou­veaux ar­ri­vants. C’est le cas à Hom­bleux, 83 tombes y sont en sur­sis sur 500. Pour pou­voir être re­prise, la conces­sion doit avoir plus de 30 ans et le der­nier en­ter­ré – si c’est une tombe que se par­tagent plu­sieurs dé­funts – doit l’être de­puis plus de dix ans. La mai­rie doit éga­le­ment at­tendre trois ans après en avoir consta­té l’aban­don et avoir in­for­mé la fa­mille, s’il en reste et si c’est pos­sible de la re­trou­ver.

Une di­zaine de fa­milles se sont ma­ni­fes­tées à Hom­bleux. « On leur a de­man­dé de re­mettre au mi­ni­mum une plaque en ci­ment ou de la pein­ture, c’est ce qui coûte le moins cher, ex­plique la se­cré­taire de mai­rie. Il y a un cô­té sen­ti­men­tal à gar­der nos an­cêtres. Les gens se ré­veillent quand ils voient le pan­neau, même s’ils ne se sont pas oc­cu­pés de la tombe pen­dant des an­nées. » Mais pour les autres, pas de pi­tié. « Si rien ne se passe, les pompes fu­nèbres en­lèvent les restes, qui sont pla­cés dans une pe­tite boîte », pour­sui­telle. Di­rec­tion l’os­suaire : une dalle de bé­ton sans âme et sans fleurs au fond du ci­me­tière. Em­bal­lant.

Se­lon les com­munes, les os (si tou­te­fois il en sub­siste des mor­ceaux) peuvent aus­si su­bir une cré­ma­tion et être dis­per­sés dans un jar­din du sou­ve­nir. Mais avec ces sé­pul­tures qui dis­pa­raissent, c’est une par­tie de la mé­moire du vil­lage qui s’éva­nouit. Et le fait d’être tom­bé pour la France ne vous im­mu­nise pas contre l’ex­hu­ma­tion. Vous de­vien­drez un nom sur un re­gistre com­mu­nal.

Une so­lu­tion existe si vous ne vou­lez pas fi­nir en pous­sière ou dans une pe­tite caisse : faire un don à une ins­ti­tu­tion, comme une fon­da­tion ou un hô­pi­tal, qui s’oc­cu­pe­ra de vous en­tre­te­nir, no­tam­ment en cas d’ab­sence de proches, et si vous l’en avez char­gée dans votre tes­ta­ment.

Mais, en­fin, la pe­tite his­toire d’Hom­bleux laisse son­geur : à quoi bon dé­pen­ser des for­tunes dans une stèle en marbre ou un cer­cueil en bois mas­sif si on fi­nit dis­per­sé fa­çon puzzle dans un jar­din ? Pour que, peut-être, nos proches aient le temps du deuil… C’est pas rien. Alors, à vos chry­san­thèmes.

Par mar­gue­rite ne­belsz­tein

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