Clo­tilde Hesme na­tu­rel­le­ment

Ré­vé­lée par des ci­néastes comme Phi­lippe Gar­rel ou Chris­tophe Ho­no­ré et long­temps au ser­vice des grands au­teurs au théâtre, Clo­tilde Hesme se ré­in­vente dans Diane a les épaules. Une co­mé­die vive et fine sur un su­jet sen­sible – la ges­ta­tion pour au­trui –,

Causette - - CINÉMA - THÉÂTRE - LIVRES - MUSIQUE - PITCHOUS - Par Ariane Al­lard

Un re­gard franc. Une poi­gnée de main cha­leu­reuse. Un « bon­jour ! » qui sonne comme une in­vi­ta­tion. Elle est comme ça, Clo­tilde Hesme (pro­non­cez « aime ») : si­tôt ar­ri­vée, si­tôt im­pli­quée. Sans chi­chis. Même pen­dant la pro­mo d’un film, exer­cice trop sou­vent ca­li­bré, cette grande perche su­blime (1,77 m) est na­tu­rel­le­ment dé­con­trac­tée. « Je n’ai au­cun plan de car­rière », confirme-t-elle ra­pi­de­ment. On s’en dou­tait un peu tant son par­cours, exi­geant et gra­cieux, lui res­semble. De fait, en dé­pit d’une réelle re­con­nais­sance du mé­tier – un Cé­sar du meilleur es­poir fé­mi­nin, en 2012, pour An­gèle et To­ny, d’Alix De­la­porte –, elle reste vo­lon­tiers à la marge.

Une li­ber­té rare dans ce (pe­tit) mi­lieu, qu’elle as­sume sans cil­ler : « Bien sûr, par­mi tous les films que j’ai tour­nés, il y en a que j’af­fec­tionne moins. Mais des er­reurs, non. Parce que ce sont des choix de coeur. C’est trop cher payé de se re­trou­ver dans un film qu’on n’aime pas ! » Il suffit de l’écou­ter dé­fendre le pe­tit der­nier, Diane a les épaules, pre­mier long-mé­trage de Fa­bien Gor­geart, un jeune réa­li­sa­teur ren­con­tré sur un court-mé­trage, en 2013 : « C’est une oeuvre fé­mi­niste, tout sim­ple­ment parce que c’est une femme qui en est l’hé­roïne. Au­jourd’hui en­core, il n’y a pas as­sez de pre­miers rôles fé­mi­nins. En plus, Diane est une femme dé­me­su­rée et, ça, c’est gé­nial ! D’ailleurs, Fa­bien a fait en sorte que je sois tou­jours plus grande dans le plan. Alors que, d’ha­bi­tude, on me fait plu­tôt mar­cher dans une tran­chée, his­toire que je pa­raisse plus pe­tite que l’ac­teur… », souf­flet-elle d’un trait, amu­sante et amu­sée.

Se réin­ven­ter

Cette nou­velle par­ti­tion, lou­foque et so­laire, lui va bien. Elle en convient : « Fa­bien a écrit Diane pour moi, c’est as­sez rare dans la vie d’une ac­trice. Et c’est un im­mense ca­deau : son écri­ture est d’une telle fi­nesse ! » Sur­tout, cette co­mé­die ro­man­tique (lire ci-des­sous) qui évo­lue sur fond de ges­ta­tion pour au­trui (GPA) per­met de faire bou­ger pas mal de lignes. « C’est, à la fois, un por­trait de femme et le por­trait d’une gé­né­ra­tion, la mienne, qui cherche à se re­po­si­tion­ner par rap­port aux codes fa­mi­liaux. Mais, at­ten­tion, ce n’est pas un film à thèse ! Ça montre juste les nou­velles pa­ren­ta­li­tés et com­ment on se ré­in­vente par rap­port à nos hé­ri­tages », sou­ligne cette jeune ma­man de 38 ans. Certes, com­blée – plu­sieurs scènes ont été tour­nées alors qu’elle était en­ceinte de sa fille –, mais pas don­neuse de le­çons pour un sou ! Elle tient ain­si à rap­pe­ler qu’il « n’y a pas un mode de vie qui pré­vaut sur l’autre, cha­cun est unique », ou en­core que « la ma­ter­ni­té n’est pas une évi­dence » et qu’ « un en­fant, ça n’est pas le vec­teur de l’épa­nouis­se­ment, hou­la, rien à voir ! » .

Que ce soit sur grand écran ou dans la vraie vie, cette brune aux yeux clairs ne mâche pas ses mots ni ne freine ses élans. Peut-être parce que Diane a les épaules lui per­met aus­si, en­fin, de sor­tir de sa zone de confort. Et que ce­la la ré­jouit. « Fa­bien m’a per­mis de me réin­ven­ter. C’est un rôle plus proche de ma na­ture, plus lo­gique. Moins mé­lan­co­lique et dé­pres­sif que d’ha­bi­tude » , ac­cor­det-elle tout en ma­lice. Il faut re­con­naître qu’avec cette Diane bur­lesque, dé­gin­gan­dée et dé­sin­volte, elle pul­vé­rise gen­ti­ment l’image d’« in­tel­lo-théâ­treuse » qu’on lui ac­cole en­core sou­vent.

Une image qui, sans doute, s’est fa­çon­née tout au long d’un par­cours poin­tu : il dé­marre au dé­but des an­nées 2000 et rebondit de scènes conven­tion­nées (aux cô­tés de Luc Bon­dy et de Fran­çois Or­so­ni) en films d’au­teurs fran­çais ( Les Amants ré­gu­liers, de Phi­lippe Gar­rel ; Les Chan­sons d’amour, de Chris­tophe Ho­no­ré ; ou De la guerre, de Ber­trand Bo­nel­lo). « C’est sûr que com­men­cer avec Phi­lippe Gar­rel, ça ins­crit un ADN. Mais on est res­pon­sable de nous-mêmes, donc, je pense que j’en­voyais des si­gnaux dans ce sens aus­si », tranche-t-elle fran­co, sans re­gret.

Écou­ter la dif­fé­rence

Clo­tilde Hesme a la tête bien faite. An­cienne élève du Con­ser­va­toire, elle a fait ses classes avec Gré­go­ry Ga­de­bois. Un ami avec le­quel elle a for­mé, par deux fois, un bou­le­ver­sant couple de ci­né­ma ( An­gèle et To­ny et Le Der­nier Coup de mar­teau, si­gnés Alix De­la­porte). Elle a gran­di dans un pe­tit vil­lage de l’Aube aux cô­tés d’un père gref­fier et d’une mère as­sis­tante so­ciale, ben­ja­mine d’une fa­mille de trois filles (Élo­die et An­ne­lise Hesme, éga­le­ment co­mé­diennes, sont ses fran­gines). « Per­sonne ne nous a ai­dées, mes soeurs et moi. C’est notre grand mé­rite. On n’al­lait ja­mais au théâtre ni au ci­né­ma. J’ai tout dé­cou­vert quand je suis mon­tée à Pa­ris ! » si­gnale-t-elle sim­ple­ment.

De toute évi­dence, son en­fance cam­pa­gnarde ne la pré­dis­po­sait donc pas aux rôles d’ « amou­reuse en cos­tume d’époque, comme dans Cho­co­lat [de Ro­sch­dy Zem, ndlr] ou dans Une vie [de Sté­phane Bri­zé] ». Ni même aux per­son­nages de femmes pâles et in­stables qu’elle a sou­vent in­ter­pré­tés. Puis­sam­ment. À se de­man­der où elle est al­lée cher­cher tout ça ! Si elle ne donne pas de clé pré­cise, elle se sou­vient quand même d’une anec­dote peu ba­nale. À sa me­sure : « Quand j’étais au col­lège et au ly­cée, j’ai­mais bien as­sis­ter en douce aux au­diences du tri­bu­nal de Troyes, où mon père of­fi­ciait. J’y ­dé­cou­vrais l’hu­ma­ni­té dans ce qu’elle a de plus sombre. »

Un monde dif­fé­rent, un ailleurs, une al­té­ri­té qui conti­nuent de la pas­sion­ner. Tou­jours sur le qui-vive : elle n’hé­site pas à in­ter­rompre l’in­ter­view un ins­tant, sin­cè­re­ment fas­ci­née par un jeune homme, au-de­hors, qui en­tame une « cho­ré » si­len­cieuse à un feu rouge, to­ta­le­ment hap­pé par la mu­sique dans son casque. Tou­jours dans la nou­veau­té : ce qui la branche le plus dé­sor­mais, en de­hors du ci­né­ma et du théâtre, c’est la réa­li­sa­tion de « do­cu­ments so­nores » . Des en­re­gis­tre­ments qu’elle garde pour elle, pour l’ins­tant : « Je m’in­ter­roge beau­coup par rap­port à la mé­moire. Par exemple, com­ment on peut être trois soeurs et avoir des sou­ve­nirs aus­si dif­fé­rents. Mais j’aborde ça comme une en­quête, en re­cueillant les pa­roles de cha­cune et en déshys­té­ri­sant tout ça. J’adore ! » Na­tu­rel­le­ment.

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