“Le dé­sir, c’est un truc qui va vient” et qui

« Ce n’est pas tant que mar­cher nous rend in­tel­li­gents, mais que ce­la nous rend, et c’est bien plus fé­cond, dis­po­nibles », dit le phi­lo­sophe contem­po­rain Fré­dé­ric Gros. La marche nous oblige à consi­dé­rer une réa­li­té mê­lée : nous sommes à la fois corps et

Causette - - LA MARCHE DU SEXE - Pro­pos re­cueillis pa r Ca­mille Ema­nuelle - illust ra­ti on Ca­mille besse

Chaque mois, la jour­na­liste et es­sayiste Ca­mille Em­ma­nuelle, au­teure de Sex­po­werment, le sexe li­bère la femme (et l'homme) *, marche aux cô­tés d’une femme ou d’un homme, d’un ano­nyme ou d’une per­son­na­li­té, pour par­ler de son rap­port à la sexua­li­té. Ce mois-ci, elle se ba­lade au bord d’un ca­nal, en ville, avec Li­sa, 32 ans. Chan­teuse, co­mé­dienne, au­teure et met­teur en scène, elle est en couple de­puis quelques mois. Ca­mille la re­trouve sur un banc et la ba­lade com­mence.

Cau­sette : De­puis quand le sexe est-il un su­jet qui te tra­vaille ?

Li­sa : C’est très ré­cent. Toute ma vie, ça a été un su­jet ta­bou, dou­lou­reux. Et de­puis un an, c’est quelque chose de cen­tral dans ma vie. C’est aus­si de­ve­nu le su­jet qui m’im­porte en tant qu’ar­tiste.

Que s’est-il pas­sé, il y a un an ?

J’étais en couple pen­dant des an­nées, et on s’est sé­pa­rés.

Li­sa : J’ai réa­li­sé alors que je n’étais pas connec­tée à mon corps, que je ne le connais­sais pas. Et sur­tout, j’ai pris conscience, grâce à des ren­contres, mais aus­si à des lec­tures, par exemple les textes de Da­nièle Flau­men­baum, que le sexe pou­vait être quelque chose d’agréable, de joyeux, de li­bé­ra­teur. Je ne pou­vais plus me men­tir à moi-même. Pen­dant très long­temps, j’ai fait l’amour en me for­çant, parce qu’il fal­lait faire comme tout le monde. J’ai tou­jours pen­sé que je n’au­rais ja­mais d’or­gasme et que je n’étais pas faite pour ça. C’était ter­rible… Mais je me for­çais quand même à le faire pour que le gar­çon reste amou­reux de moi, pour lui faire plai­sir… À l’an­cienne, quoi ! Moi, je sa­vais que j’étais en quête d’un truc, mais c’était com­plè­te­ment en­foui. C’est pas­sé à pré­sent, mais j’en ai un peu vou­lu à mes pa­rents, pour­tant des gens très ou­verts, de ne m’avoir ja­mais par­lé de ça. Ma mère m’avait dit un jour : « J’at­ten­dais que tu m’en parles. » Sou­vent, les pa­rents pensent que c’est aux en­fants d’en par­ler. Moi, je ne le crois pas… [Nous nous ar­rê­tons à un pas­sage pié­ton. Li­sa se tourne vers moi, un sou­rire aux lèvres.] Est-ce que, au­jourd’hui, tu ren­contres en­core des obstacles dans ta quête vers une sexua­li­té épa­nouie ? [Nous re­pre­nons la marche.]

Ça va mieux ! Cette an­née, j’ai ren­con­tré des hommes

Li­sa : qui ai­maient en par­ler, m’ont écou­tée, ras­su­rée. J’avais plein de peurs, et pe­tit à pe­tit, elles dis­pa­raissent. D’ailleurs, c’est drôle, parce que pen­dant cette même an­née de cé­li­bat, j’avais

“J’ai tou­jours cette sen­sa­tion d’être Chris­tophe Co­lomb. Je dé­couvre tout ! ”

l’im­pres­sion d’être Cla­ra Mor­gane. [Elle se marre.] Parce que les mecs me di­saient : « Pu­tain, mais c’est ouf, t’es hy­per à l’aise, c’est in­croyable ! » Alors que moi, j’ai l’im­pres­sion de dé­bar­quer. J’ai tou­jours cette sen­sa­tion d’être Chris­tophe Co­lomb. Je te jure ! Je dé­couvre tout ! Donc, il y a un gros dé­ca­lage entre la sen­sa­tion que j’ai d’être hy­per dé­bu­tante et la per­cep­tion de cer­tains hommes. Ils me disent : « Tu sais ce que tu veux. » Ben ouais, mais c’est la base ! Je me suis ju­ré que je ne me for­ce­rai plus ja­mais, du coup, ça passe par cette pa­role. Après, j’ai en­core des dif­fi­cul­tés, des croyances. Par exemple, je suis avec quel­qu’un de su­per de­puis peu de temps. Et j’ai une es­pèce de croyance qui est que, quand ça ne fait pas long­temps qu’on est avec quel­qu’un, on baise tout le temps, on baise comme des sau­vages… Cinq fois par nuit, ha, ha, ha ! [Nos voix s’élèvent, nous ou­blions to­ta­le­ment que nous sommes dans la rue.]

Ouais, on est cen­sés être ob­sé­dés par ce­la. On ne dort pas !

Li­sa : Et je me mets la mi­sère, parce que je me dis : « Pu­tain, t’es pas une ob­sé­dée du cul ! C’est pas pos­sible, t’as pas tout le temps en­vie de faire l’amour, alors que ça fait pas long­temps que t’es avec lui ! » C’est ter­rible. Je me bats avec moi-même pour ar­rê­ter de croire ce­la. Je me juge en­core beau­coup. Alors que le dé­sir, c’est un truc qui va et qui vient. Ce n’est pas parce que je dé­couvre le corps de quel­qu’un que j’en ai tout le temps en­vie. Le dé­sir, par­fois, on veut l’at­tra­per, l’ali­men­ter, mais pas to­ta­le­ment le maî­tri­ser. Ima­gine que là, dans la rue, on ren­contre ta li­bi­do. Tu lui dis quoi ?

Oh là là… [Si­lence. Elle re­garde vers le ca­nal, au loin.] Je lui

Li­sa : di­rais : « T’es re­lou, par­fois ! Tu ne pour­rais pas être plus simple ? » [Elle rit.] Mais en même temps, je la re­mer­cie, parce que c’est in­croyable ce qui s’est pas­sé entre elle et moi. Je me suis dé­cou­vert être une femme de dé­sir, très puis­sante… mais seule­ment par mo­ments ! Par­fois, j’ai l’im­pres­sion d’être un vol­can, ça bouillonne, et après plus rien. Mais peut-être aus­si que l’on fait connais­sance, elle et moi… On dit « à bien­tôt » à ta li­bi­do. Si main­te­nant on croise la Li­sa d’il y a dix ans, tu lui dis quoi ?

J’au­rais en­vie de lui par­ler de l’exis­tence du cli­to­ris. [Un père

Li­sa : et un pe­tit gar­çon passent à cô­té de nous, elle s’in­ter­rompt.] J’ai­me­rais lui dire que toutes les femmes en ont un, qui fonc­tionne. Que for­cé­ment elle peut prendre du plai­sir, même si ça de­mande du temps pour le dé­cou­vrir. Et sur­tout de ne pas se for­cer. [Ar­ri­vées au bout du ca­nal, nous tra­ver­sons le pont, et fai­sons de­mi-tour.] Je lui di­rais aus­si de ne pas avoir peur. J’avais une peur bleue du sexe ! Peur du sexe de l’homme, peur de me faire pé­né­trer. La pre­mière fois que j’ai fait l’amour, à 18 ans, je l’ai fait parce qu’il fal­lait le faire, parce que toutes mes co­pines l’avaient fait. Mais per­sonne ne m’en par­lait ! C’était très bi­zarre. On di­sait : je l’ai fait ou je ne l’ai pas fait, sans en par­ler vrai­ment. La pre­mière fois, j’ai dit : « OK, d’ac­cord, c’est ça… Ben, c’est pas co­ol, j’ai pas kif­fé. » Ce qui était bi­zarre aus­si, c’est que dans ma tête, quand on fai­sait l’amour pour la pre­mière fois, on sai­gnait. Comme dans les films, on sort le drap, quoi. Mais je n’ai pas du tout sai­gné, en fait… Donc j’ai dit au mec : « Mais on l’a fait, là, ou pas ? » [Elle rit.] Il ne com­pre­nait pas ma ques­tion. J’avais eu un peu mal, mais moi, je m’at­ten­dais à un truc atroce. On ne m’avait pas dit la vé­ri­té. [Un si­lence.] Mais il n’y a pas que la pre­mière fois. Je ren­contre plein de femmes qui pensent en­core qu’il y a un or­gasme cli­to­ri­dien et un or­gasme va­gi­nal, comme je le croyais avant. Alors que c’est un tout. Il y a peu de temps, mon frère me di­sait : « Je n’ai ja­mais été avec une fille qui a joui de ma­nière va­gi­nale. » Comme si c’était le Graal, le truc ul­time. Comme si c’était la preuve qu’on était une femme, une vraie.

“Je me suis dé­cou­vert être une femme

de dé­sir, très puis­sante… mais seule­ment par mo­ments !”

Comme Freud l’af­fir­mait aus­si…

Oui, de ma­nière très sym­pa­thique. [Elle sou­rit.] Comme si

Li­sa : jouir avec le cli­to­ris était fa­cile et ré­ser­vé aux meufs de se­conde ca­té­go­rie. Alors qu’en fait tout est lié ! Il n’y a pas un or­gasme pour les nulles et un autre pour les douées. Genre : « L’or­gasme cli­to­ri­dien ? Il ne reste que ça ? OK, je prends… » Dé­gou­tée, quoi ! [Elle éclate de rire.] Un autre truc, c’est que cette an­née, j’ai pris conscience aus­si que les hommes avaient la pres­sion. À b­an­der. À jouir. On a don­né toute puis­sance à l’homme, en di­sant : c’est lui qui sait. Moi je me di­sais ça avant : je ne sais rien, lui sait tout. Mais trop pas ! Si­non, j’au­rais dé­cou­vert l’exis­tence du cli­to­ris bien plus tôt ! Il ne sa­vait rien, en fait. Par­lons-en, entre hommes et femmes, entre femmes et femmes, entre hommes et hommes. Par­lons-en !

U * Sex­po­werment, le sexe li­bère la femme (et l'homme), de Ca­mille Em­ma­nuelle. Édi­tions Anne Car­rière, 2016.

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