Les consul­ta­tions du Dr Ma­cron

Causette - - SOMMAIRE - PAR VIR­GI­NIE ROELS

Pierre Men­dès France a sé­duit les Fran­çais en leur par­lant à la ra­dio et en dis­tri­buant du lait aux éco­liers. De Gaulle a ras­su­ré les foules pro ou an­ti « Al­gé­rie fran­çaise » avec son fa­meux « Je vous ai com­pris » . À son tour, Em­ma­nuel Ma­cron a trou­vé un truc ex­tra qui fait crac boum hu pour que les Fran­çais tombent à ses ge­noux : les « consul­ta­tions ci­toyennes ».

De­puis un an, le gou­ver­ne­ment ain­si que le par­ti La Ré­pu­blique en marche ont lan­cé pas moins de sept consul­ta­tions ci­toyennes sur des thèmes aus­si va­riés que le ­har­cè­le­ment sexuel, les in­éga­li­tés so­ciales, l’Eu­rope ou les re­traites. L’idée : en­cou­ra­ger les Fran­çais à se ras­sem­bler pour pas­ser des heures et des heures à dis­cu­ter, re­faire le monde, le dé­faire, en s’em­pa­rant d’un de ces thèmes. C’est tout pa­reil que Nuit de­bout, sauf que ce­la ne se passe pas dans la rue, mais lors d’ate­liers, dans une salle, un ca­fé ou as­sis der­rière son or­di­na­teur. Ces consul­ta­tions se dé­roulent sur quelques mois et sont par­fois or­ga­ni­sées par la société ci­vile (as­so­cia­tions, think tanks…). Au fi­nal, cha­cune d’entre elles donne lieu à un tra­vail de syn­thèse dont les or­ga­ni­sa­teurs ne savent par­fois pas eux-mêmes qui va l’ana­ly­ser et à quoi elle ser­vi­ra.

Ces consul­ta­tions sont donc sur­tout un ou­til de ­mar­ke­ting politique, genre écran de fu­mée, don­nant l’illu­sion au ci­toyen qu’il va pou­voir nour­rir le dé­bat et y par­ti­ci­per avant que les mi­nistres et les élus lé­gi­fèrent. Telle celle qui a por­té sur les vio­lences sexuelles à ­l’au­tomne der­nier, par exemple. Lors des ate­liers, cha­po­tés par le se­cré­ta­riat d’État à l’Éga­li­té, la de­mande qu’il existe dans le droit fran­çais un âge mi­ni­mum de consen­te­ment sexuel est re­ve­nue dans les échanges. Pour au­tant, lors­qu’il s’est agi de pro­po­ser un texte de loi fin mars, fi­nies les dis­cus­sions, ou­blié le bel élan de dia­logue : la société ci­vile n’avait plus voix au cha­pitre, la real­po­li­tik avait re­pris la main, dé­bou­chant sur l’adop­tion d’une loi qui, ne fixant pas en tant que tel un âge mi­ni­mum, ne sa­tis­fait per­sonne.

Autre exemple plu­tôt par­lant : en janvier, Em­ma­nuel Ma­cron évoque l’or­ga­ni­sa­tion d’une « conven­tion ci­toyenne sur l’Eu­rope » . Gé­nial ! Qui dit « conven­tion » dit cons­ti­tu­tion de ju­rys po­pu­laires ti­rés au sort. Un échan­tillon de Fran­çais re­pré­sen­ta­tifs dont l’avis de­vra être pris en compte. Pro­blème, ce­la im­plique d’al­ler jus­qu’au bout de la lo­gique. Si ces ci­toyens se mettent à vou­loir in­ter­dire l’em­ploi du nu­cléaire ou ce­lui des pes­ti­cides, il fau­dra les en­tendre, dé­fendre des chan­ge­ments al­lant dans ce sens. Un pa­ri ris­qué, qu’Em­ma­nuel Ma­cron a ha­bi­le­ment es­qui­vé en rem­pla­çant fis­sa la­dite « conven­tion ci­toyenne » par « consul­ta­tion ci­toyenne ». Si jus­qu’en octobre le pré­sident en per­sonne va bel et bien ré­pondre aux ques­tions de 350 ci­toyens pré­ins­crits, cette consul­ta­tion sur l’Eu­rope ne l’en­gage en rien.

Dom­mage, car une conven­tion me­née à bien peut faire des mi­racles. Re­gar­dez, tout ré­cem­ment, en Ir­lande. Avant de sou­mettre la po­pu­la­tion à un ré­fé­ren­dum sur la lé­ga­li­sa­tion de l’avor­te­ment, le gou­ver­ne­ment ir­lan­dais a or­ga­ni­sé avec elle des au­di­tions, des co­mi­tés, des as­sem­blées gé­né­rales qui ont fait des pro­po­si­tions dé­taillées. Pro­po­si­tions dont les par­le­men­taires se sont em­pa­rés pour tra­vailler sur une loi qui fasse consen­sus, met­tant ain­si fin à l’in­ter­dic­tion d’avor­ter dans un pays pour­tant très ca­tho­lique. « En France, dé­plore Yves Sin­to­mer, pro­fes­seur de sciences po­li­tiques, spé­cia­liste des ques­tions de dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, il n’y a pas un vrai pou­voir de co­dé­ci­sion don­né aux ci­toyens. On fait du bri­co­lage… pour l’af­fi­chage. » Beau­coup de fu­mée pour rien, donc.

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