Ch­ris­tophe Guilluy : « L'an­ti­fas­cisme cache des in­té­rêts de classe »

L'AN­TI­FAS­CISME CACHE DES IN­TÉ­RÊTS DE CLASSE

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Pro­pos recueillis par Daoud Bou­ghe­za­la, Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Les élec­tions ré­gio­nales ont confir­mé la pro­lé­ta­ri­sa­tion du vote fron­tiste. Pour le géo­graphe hé­té­ro­doxe, si les classes po­pu­laires de la France pé­ri­phé­rique plé­bis­citent le Front na­tio­nal, c'est avant tout par re­fus du mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

Cau­seur. Comme après chaque pous­sée du FN, l'en­semble des po­li­tiques clame qu'ils ont en­ten­du et que, cette fois, ils vont chan­ger. La classe po­li­tique fran­çaise a-t-elle vrai­ment com­pris le mes­sage des ré­gio­nales ?

Ch­ris­tophe Guilluy. Non, les po­li­tiques n’en sont tout sim­ple­ment pas ca­pables ! Le vote FN tra­duit un vrai conflit de classes. Tant que les élites po­li­tiques, mais aus­si éco­no­miques, cultu­relles, mé­dia­tiques et ad­mi­nis­tra­tives n’au­ront pas in­té­gré cette don­née so­cio­po­li­tique, rien ne chan­ge­ra.

Au­tre­ment dit, on au­ra en­core droit à l'an­ti­fas­cisme de pa­co­tille. Ne se rendent-ils pas compte que ce­la n'em­pêche plus les gens de vo­ter FN ?

Mais en fait, ça marche ! La dia­bo­li­sa­tion du FN par­vient à fi­ger le sys­tème. Elle fait of­fice de bou­clier idéo­lo­gique qui ar­rête tou­jours le FN même quand ce­lui-ci ras­semble plus d’un quart de l’élec­to­rat. Mais il faut bien com­prendre que le su­jet n’est pas le FN : en réa­li­té, comme l’a avoué Lio­nel Jos­pin, « la lutte an­ti­fas­ciste n'est que du théâtre » qui vise à ne ja­mais re­mettre en cause des choix éco­no­miques et so­cié­taux faits il y a plu­sieurs dé­cen­nies.

Qui a fait ces choix, l'« UMPS » qui, soit dit en pas­sant, re­cueille les suf­frages de deux tiers des élec­teurs ?

Ap­pe­lez-le comme vous vou­lez, il s’agit du sys­tème en place ! Les classes do­mi­nantes, les ca­té­go­ries su­pé­rieures, les ga­gnants de la mon­dia­li­sa­tion, mais aus­si ceux qui en sont pro­té­gés (les re­trai­tés, une par­tie de la fonc­tion pu­blique), tout ce­la dé­passe lar­ge­ment les élites et forme un gros bloc. Ceux qui croient avoir des avan­tages à perdre, ça fait du monde.

Peut-être, mais ces ca­té­go­ries font une ma­jo­ri­té so­cio­lo­gique !

Une ma­jo­ri­té, ce n’est pas sûr, une base élec­to­rale, oui. Ce sont les re­trai­tés qui sauvent L’UMP, ce sont les fonc­tion­naires et les classes moyennes ur­baines qui sauvent la gauche. Ces deux gros blocs sont ar­ri­més ad vi­tam ae­ter­nam aux deux gros par­tis. Ils ne bou­ge­ront pas.

En face de ces groupes plu­tôt pro­té­gés, qui trouve-t-on ?

Des ca­té­go­ries po­pu­laires, mais qui ne se ré­duisent pas à leur di­men­sion so­cio-éco­no­mique ni au ter­ri­toire qu’elles ha­bitent. Un ter­ri­toire, ça ne veut rien dire : si vous dé­pla­cez la Seine-saint-de­nis à la cam­pagne, vous ob­ser­ve­rez les mêmes causes et les mêmes ef­fets ! C’est en tra­vaillant sur la ques­tion so­ciale que l’on ar­rive à la ques­tion iden­ti­taire, car cet en­jeu tra­vaille les ca­té­go­ries po­pu­laires dans la France pé­ri­phé­rique (celle des zones ru­rales, des pe­tites villes et des villes moyennes) mais aus­si en ban­lieue. À ce titre, il faut sou­li­gner l’im­por­tance de la ques­tion iden­ti­taire pour la jeunesse po­pu­laire (ce n’est pas le cas pour la jeunesse ai­sée ou bran­chée des grandes mé­tro­poles) qui se ma­ni­feste par le vote FN dans la France pé­ri­phé­rique, et par la ré­is­la­mi­sa­tion pour la jeunesse de ban­lieue. C’est pour cette rai­son que la gauche est tel­le­ment mal. L’élec­to­rat FN est presque plus pro­lé­ta­ri­sé que ne l’était l’élec­to­rat com­mu­niste des an­nées 1960, c’est du ja­mais vu ! À ce­la près que nous ne sommes plus en 1960, à l’époque de la « lutte des classes ». Si ces ca­té­go­ries so­ciales ma­ni­festent une « in­cons­cience de classe », elles par­tagent néan­moins une même per­cep­tion de la mon­dia­li­sa­tion, de l’im­mi­gra­tion et de l’is­lam. In­ver­se­ment, la pos­ture an­ti­fas­ciste de nos élites n’est qu’un écran de fu­mée ca­chant des in­té­rêts de classe bien com­pris. Se dire an­ti­fas­ciste per­met de se dé­gui­ser en ré­sis­tant, tout en sou­hai­tant la per­pé­tua­tion du sys­tème.

Pour gro­tesques qu'ils soient, ces faux ré­sis­tants n'en sont pas moins ma­jo­ri­taires arith­mé­ti­que­ment. N'est-il pas nor­mal qu'ils ob­tiennent gain de cause aux dé­pens des classes po­pu­laires ?

Dé­fi­nis­sons d’abord ce que l’on en­tend par « classes po­pu­laires ». La classe ou­vrière stric­to sen­su est certes ul­tra­mi­no­ri­taire. Mais si vous y ajou­tez les em­ployés, les pe­tits pay­sans et autres mal payés et pré­caires, vous ob­te­nez la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion ac­tive… Ajou­tez à ce­la les re­trai­tés et les jeunes is­sus de ces ca­té­go­ries, et vous avez la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion fran­çaise. Au­jourd’hui, la ma­jo­ri­té de ces ca­té­go­ries po­pu­laires vit à l’écart des mé­tro­poles, dans une France pé­ri­phé­rique qui crée peu d’emploi et de ri­chesse et qui se ca­rac­té­rise par une grande fra­gi­li­té éco­no­mique et so­ciale.

Ima­gi­nez que leur « fra­gi­li­té so­ciale » se ré­sorbe. Tous leurs pro­blèmes iden­ti­taires se ré­sou­dront-ils comme par en­chan­te­ment ?

Bien sûr que non. Je le ré­pète, la ques­tion so­ciale nous amène à la ques­tion iden­ti­taire et il faut les prendre en compte toutes les deux. Pour­quoi un ha­bi­tant de Hé­nin-beaumont, avec un re­ve­nu de 600 eu­ros par mois, pré­fère-t-il Ma­rine Le Pen à Mé­len­chon, qui lui pro­pose un SMIC à 1 600 € ? « Ce type est dé­bile ! », ex­plique, pour se ras­su­rer, l’in­tel­li­gent­sia mé­dia­ti­co-uni­ver­si­taire. En gros, si ces gens avaient fait des études, ils vo­te­raient Mé­len­chon ! Bi­zar­re­ment, on n’a ja­mais re­pro­ché à l’élec­to­rat ou­vrier qui vo­tait PCF son ni­veau de di­plôme ! C’est un rai­son­ne­ment fal­la­cieux, qui vise à nier l’exis­tence de la « fron­tière in­vi­sible ».

Qu'est-ce donc que cette fron­tière in­vi­sible ?

À la dif­fé­rence de nos pa­rents dans les an­nées 1960, nous vi­vons dans une so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle, c’est-à-dire une so­cié­té où l’autre ne de­vient pas soi. Et quand « l’autre » ne de­vient pas soi, les gens ont be­soin de sa­voir « com­bien va être l'autre », dans son quar­tier, son im­meuble, car per­sonne ne veut de­ve­nir mi­no­ri­taire, a for­tio­ri en mi­lieu po­pu­laire. Parce que quand on est riche, on peut s’abri­ter der­rière des fron­tières pri­vées.

Vou­lez-vous dire que l'at­ti­tude qui est dé­non­cée comme une preuve de « fer­me­ture » est un pen­chant hu­main très lar­ge­ment par­ta­gé ?

Exac­te­ment ! Contrai­re­ment à ce que laisse en­tendre le cli­vage élec­to­ral qui op­pose d’un cô­té des classes po­pu­laires ten­tées « par le re­pli » et des classes su­pé­rieures af­fi­chant leur ou­ver­ture, face à l’émer­gence de la so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle, nous pen­sons tous la même chose. Seules les pos­tures changent. Les ca­té­go­ries su­pé­rieures ont les moyens d’éri­ger une « fron­tière in­vi­sible » entre eux et l’autre (y com­pris dans des quar­tiers mul­tieth­niques) : elles pra­tiquent l’évi­te­ment ré­si­den­tiel et sco­laire, et un sé­pa­ra­tisme « co­ol et in­vi­sible » qui per­met de conti­nuer à af­fi­cher un dis­cours d’ou­ver- →

ture. À l’in­verse, l’an­xié­té des ca­té­go­ries mo­destes et po­pu­laires sur la ques­tion mi­gra­toire s’ex­plique par l’im­pos­si­bi­li­té d’opé­rer ces choix ré­si­den­tiels et sco­laires. Bien à l’abri, ceux qui érigent des fron­tières in­vi­sibles se disent ré­sis­tants, an­ti­fas­cistes, tan­dis que les groupes so­ciaux qui su­bissent le mul­ti­cul­tu­ra­lisme au quo­ti­dien se dé­brouillent comme ils peuvent. Ils exigent de l’état de les pro­té­ger et on les qua­li­fie de fa­chos, de ra­cistes et de beaufs. Rap­pe­lons que cette ques­tion du rap­port à l’autre ne se pose pas seule­ment pour les « pe­tits Blancs » mais pour tous les « pe­tits » – qu’ils soient blancs, noirs, juifs, mu­sul­mans. En ré­gion pa­ri­sienne, l’élec­to­rat magh­ré­bin qui est en phase d’as­cen­sion so­ciale est de plus en plus sen­sible aux pro­blèmes de sécurité et d’im­mi­gra­tion. En Seine-saint-de­nis, l’évi­te­ment des im­meubles à forte po­pu­la­tion africaine par la pe­tite bour­geoi­sie magh­ré­bine est un se­cret de po­li­chi­nelle.

En somme, que se dit l'élec­teur qui dé­pose un bul­le­tin FN dans l'urne ?

Il pense prio­ri­tai­re­ment à l’im­mi­gra­tion parce qu’il est fra­gile so­cia­le­ment. S’il ne se pré­oc­cu­pait que du so­cial, il vo­te­rait Mé­len­chon. Il ne contrôle ni l’en­droit où il va vivre, ni son en­vi­ron­ne­ment, ni l’école dans la­quelle il va sco­la­ri­ser ses en­fants. C’est d’ailleurs ce qui ex­plique une mon­tée d’une cri­tique de l’état-pro­vi­dence par ceux-là mêmes qui en ont be­soin. Pour­quoi ? La mon­tée du dis­cours cri­tique sur l’état, qui se­rait trop gé­né­reux avec les chô­meurs, les Rmistes, vise en fait l’im­mi­gra­tion. Les pro­grammes de construc­tion de lo­ge­ments so­ciaux sont ain­si com­bat­tus par ceux-là mêmes qui en ont po­ten­tiel­le­ment be­soin.

S'agis­sant des HLM, peut-on vrai­ment leur don­ner tort ?

De­puis les an­nées 1980, les quar­tiers de lo­ge­ments so­ciaux des grandes mé­tro­poles se sont de fac­to spé­cia­li­sés dans l’ac­cueil des po­pu­la­tions im­mi­grées. Au­pa­ra­vant, ces groupes étaient mi­no­ri­taires. Et un phé­no­mène n’ar­range rien : de­puis vingt ans, les non-im­mi­grés s’au­to-ex­cluent de la de­mande de lo­ge­ments so­ciaux. En ré­gion pa­ri­sienne, la ma­jo­ri­té des de­mandes de lo­ge­ments so­ciaux émane de mé­nages im­mi­grés.

On peut se de­man­der pour­quoi le vote FN ex­plose dans le grand Ouest, alors que, d’après Her­vé Le Bras, cette ré­gion an­cien­ne­ment ca­tho­lique res­te­rait her­mé­tique à la vague fron­tiste. La ré­ponse est simple : les gens ont vu chan­ger la grande ville du coin, le lo­ge­ment so­cial de Nantes, de Rennes et de Brest ac­cueillant de plus en plus de mé­nages im­mi­grés.

La presse de gauche vous re­proche sou­vent de sous-es­ti­mer la dé­tresse des ban­lieues au pro­fit de la France pé­ri­phé­rique. Niez-vous qu'on ne soit pas très bien lo­ti à La Cour­neuve ?

Je n’ai ja­mais sous-es­ti­mé la ques­tion so­ciale des ban­lieues, je dis juste que ce ne sont pas des ghet­tos mais des sas, où se concentrent les flux mi­gra­toires. La mo­bi­li­té de ces zones ex­plique que le por­trait so­cial de la ban­lieue soit tou­jours dé­gra­dé : les di­plô­més, les mé­nages en phase d’as­cen­sion so­ciale quittent ces ter­ri­toires et sont rem­pla­cés par des mé­nages pré­caires et im­mi­grés. Cette mo­bi­li­té montre que l’in­té­gra­tion éco­no­mique et so­ciale des im­mi­grés est une réa­li­té. Ce­la s’ex­plique par le fait que, mal­gré tout, les trois quarts des ZUS sont si­tués dans les ter­ri­toires qui comptent, ceux qui créent de l’emploi, c’est-à-dire les grandes mé­tro­poles. J’en conclus qu’il vaut mieux vivre à La Cour­neuve, si­tuée à dix mi­nutes du centre de Pa­ris, qu’au fin fond de la Pi­car­die. Alors que des ré­gions comme la Pi­car­die

s’en­foncent dans le chô­mage, les ban­lieues créent de la classe moyenne de­puis vingt ans. Une pe­tite bour­geoi­sie mu­sul­mane d’ori­gine magh­ré­bine a ra­pi­de­ment émer­gé en ré­gion pa­ri­sienne, au mo­ment où les classes po­pu­laires (qui vivent à 80 % en de­hors des grandes mé­tro­poles) se cas­saient la gueule. Soit dit en pas­sant, cette nou­velle classe moyenne n’a pas lâ­ché ses va­leurs : vous pou­vez très bien être à la fois un cadre su­pé­rieur et res­ter at­ta­ché à votre re­li­gion et à votre sys­tème de va­leurs.

Ce­la montre bien que l'as­cen­seur so­cial fonc­tionne en­core…

Pour une mi­no­ri­té. Reste que, pour la pre­mière fois, la ma­jo­ri­té des ca­té­go­ries po­pu­laires ne vivent pas là où se créent la ri­chesse et l’emploi. Ce n’est ja­mais ar­ri­vé dans l’his­toire. Hier, la classe ou­vrière vi­vait dans les ré­gions ou villes in­dus­trielles, là où se créait la ri­chesse. Ce­la en­traîne entre autres consé­quences une sé­den­ta­ri­sa­tion for­cée. La France était plus mo­bile en 1968 qu’au­jourd’hui. Au­jourd’hui, la ma­jo­ri­té des gens vivent et meurent dans le dé­par­te­ment où ils sont nés, car qui dit France pé­ri­phé­rique dit France sé­den­ta­ri­sée. On y trouve de moins en moins d’em­plois, et ceux qui existent sont mal payés. C’est la France des re­ve­nus mé­dians – au­tour de 1 000-1 500 eu­ros avec le risque d’un chô­mage dé­fi­ni­tif. Cer­tains s’illu­sionnent sur les pos­si­bi­li­tés of­fertes par la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. On ne crée par sa boîte high­tech dans son coin. Apple n’est pas né dans le Can­tal. Si 70 % des cadres su­pé­rieurs vivent dans les grandes mé­tro­poles, ce n’est pas par ha­sard ! Ré­sul­tat, les ha­bi­tants de la France pé­ri­phé­rique sont ex­clus des pos­si­bi­li­tés d’as­cen­sion so­ciale et se tournent vers des op­tions po­li­tiques antisystème : les Bon­nets rouges en Bre­tagne et le vote FN ailleurs…

Adhé­rer à un mou­ve­ment contes­ta­taire, c'est en­core par­ti­ci­per un tant soit peu à la dé­mo­cra­tie. Si la si­tua­tion des ca­té­go­ries po­pu­laires ne s'amé­liore pas, faut-il craindre une ra­di­ca­li­sa­tion vio­lente ?

Pour le mo­ment, cer­tains votent en­core, mais les ra­di­ca­li­tés vont for­cé­ment aug­men­ter, car au­cun pro­jet éco­no­mique sé­rieux n’est pro­po­sé pour ces ter­ri­toires ; cette im­passe éco­no­mique ren­for­çant l’an­xié­té au­tour des ques­tions iden­ti­taires. J’ai tra­vaillé en pro­vince au mo­ment de la crise des mi­grants, et dans le Can­tal on m’a po­sé des ques­tions sur l’im­mi­gra­tion. Le lo­ge­ment so­cial va­cant, sus­cep­tible d’ac­cueillir des mi­grants, n’est pas dans les grandes mé­tro­poles mais dans les pe­tites villes et villes moyennes de cette France pé­ri­phé­rique.

Si les par­tis de gou­ver­ne­ment se re­struc­turent, pour­ront-ils ra­me­ner ces élec­teurs au ber­cail ?

Non, c’est mort ! Le neg’mar­ron, l’es­clave qui a fui la plan­ta­tion, n’obéit plus à son maître. Les ca­té­go­ries po­pu­laires ont lâ­ché les par­tis de gou­ver­ne­ment, c’est vrai dans la France pé­ri­phé­rique mais aus­si en ban­lieue où les mi­no­ri­tés ont lâ­ché la gauche.

Et la qua­li­té des élus n’y change rien : quand vous vous pro­me­nez en France, le dé­pu­té du coin ou le conseiller gé­né­ral du coin, de droite ou de gauche, dresse un as­sez bon diag­nos­tic de son ter­ri­toire, il connaît ses ad­mi­nis­trés, sait quelles sont les en­tre­prises qui marchent, etc. Mais ces pe­tits élus n’ont au­cun pou­voir à l’in­té­rieur de leur par­ti. Tout ce­la abou­ti­ra à une frac­ture à l’in­té­rieur même des par­tis, entre les élus de cette France pé­ri­phé­rique d’un cô­té, et les élus des mé­tro­poles et les états-ma­jors de l’autre.

Ce cli­vage entre la France pé­ri­phé­rique et la France des mé­tro­poles oblige à faire des choix élec­to­raux. Droite et gauche draguent-elles os­ten­si­ble­ment le vote com­mu­nau­taire ?

Qu’il s’agisse de Buis­son ou de Ter­ra No­va, du pe­tit Blanc ou de l’im­mi­gré, les deux grands par­tis ont in­té­gré de­puis long­temps le fait eth­no­cul­tu­rel, sans le dire. Ils constatent que les classes po­pu­laires ne se dé­ter­minent plus sur des ques­tions d’ordre éco­no­mique ou so­cial, mais sur des ques­tions iden­ti­taires. C’est vrai pour les mu­sul­mans comme pour les non­mu­sul­mans.

En 2012, Sar­ko­zy était le can­di­dat idéal pour la gauche : dé­peint comme is­la­mo­phobe, né­gro­phobe, an­ti-arabe, an­tiim­mi­gré et (pire !) sio­niste, il a per­mis au PS de mo­bi­li­ser la ban­lieue contre lui. Ça a mar­ché.

Cette stra­té­gie est beau­coup plus com­pli­quée à ap­pli­quer en face d’une can­di­date comme Va­lé­rie Pé­cresse. La preuve : les mu­sul­mans ne sont pas al­lés vo­ter Bar­to­lone. L’in­di­gé­nat, c’est fi­ni ; les ban­lieues ne sont plus un élec­to­rat cap­tif de la gauche. On l’avait dé­jà vu aux mu­ni­ci­pales quand Bo­bi­gny, Aul­nay-sous-bois ont bas­cu­lé à droite, y com­pris dans des quar­tiers très ma­jo­ri­tai­re­ment mu­sul­mans et/ou magh­ré­bins, qui ont vo­té à droite parce qu’il y avait des camps de Roms en bas de chez eux.

L’ar­rêt de l’im­mi­gra­tion semble faire qua­si-consen­sus – y com­pris chez les des­cen­dants d’im­mi­grés ! Pour­quoi les par­tis tra­di­tion­nels sont-ils in­ca­pables de ré­pondre à cette as­pi­ra­tion, ce qui leur vau­drait un fort sou­tien po­pu­laire ?

De­puis plu­sieurs an­nées, à en croire les son­dages, en­vi­ron 70 % des Fran­çais consi­dèrent en ef­fet qu’il y a trop d’im­mi­grés en France. Mal­gré tout, les po­li­tiques ne bougent pas car ils res­tent pri­son­niers du dogme sans­fron­tié­riste, sur l’im­mi­gra­tion comme en éco­no­mie. À gauche, la gêne est pal­pable. En tout cas, je ne connais au­cun élu qui sou­haite ac­cueillir plus d’im­mi­grés. En gé­né­ral, ils ex­pliquent qu’ils veulent lut­ter contre la concen­tra­tion et en­cou­ra­ger la mixi­té. Mais, il fau­dra qu’on m’ex­plique en quoi la « concen­tra­tion » est mau­vaise en soi ! Que je sache, au­tre­fois, il n’y avait au­cune mixi­té so­ciale : les ou­vriers vi­vaient dans des quar­tiers ou­vriers et per­sonne ne se po­sait la ques­tion de sa­voir si le fils de l’ou­vrier ren­con­trait le fils de l’avo­cat !

Ce n'est pas ce qu'on fai­sait de mieux !

Peut-être, mais on ne peut pas im­po­ser le mé­lange. Quoi qu’il en soit, tous les élus, y com­pris de gauche, sont d’ac­cord avec l’idée qu’il faut ré­gu­ler les flux mi­gra­toires, mais po­ser cette ques­tion, c’est mettre le doigt dans un en­gre­nage qui pour­rait conduire à re­mettre en cause, non seule­ment la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes, mais aus­si celle des biens et des ca­pi­taux, au­tant dire la mon­dia­li­sa­tion elle-même. On com­prend que le pa­tro­nat ne tienne pas à ou­vrir cette boîte de Pan­dore. Voi­là pour­quoi l’im­mi­gra­tion est un su­jet ta­bou, comme l’était le sexe au xixe siècle ! •

La Vie de Jé­sus, Bru­no Du­mont, 1997.

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