Im­mi­gra­tion : Bi­lan glo­ba­le­ment né­ga­tif

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Alain Des­texhe

Paul Col­lier, un pro­fes­seur re­con­nu d'ox­ford, a vou­lu se pen­cher scien­ti­fi­que­ment sur la ques­tion « ta­boue » de l'im­mi­gra­tion. Son livre, fort peu an­gé­lique, Exo­dus, est vite de­ve­nu un best-sel­ler au Royaume-uni. Se­ra-t-il un jour tra­duit en fran­çais ?

Le livre le plus am­bi­tieux écrit ces der­nières an­nées sur l’im­mi­gra­tion, Exo­dus, How Mi­gra­tion is Chan­ging Our World1 (2013), n’a mal­heu­reu­se­ment tou­jours pas été tra­duit en fran­çais.

Son au­teur, Paul Col­lier, est un dis­cret pro­fes­seur de l’uni­ver­si­té d’ox­ford. Avant de s’at­ta­quer à ce qu’il qua­li­fie de « ta­bou », l’émi­nent pro­fes­seur s’était fait connaître par la pu­bli­ca­tion de The Bot­tom Bil­lion (« Le mil­liard d’en bas », en fran­çais), un livre por­tant sur les condi­tions de vie des ha­bi­tants les plus pauvres de la pla­nète, sa­lué de ma­nière una­nime.

Pour­tant, cette fois, la cri­tique an­glo-saxonne a été des plus vi­ru­lentes tant il est dan­ge­reux, même pour un uni­ver­si­taire re­nom­mé, de s’at­ta­quer au pen­sum qui veut que le bi­lan de l’im­mi­gra­tion soit glo­ba­le­ment po­si­tif, comme le di­sait Georges Mar­chais à pro­pos de L’URSS.

L'im­mi­gra­tion ne cesse ja­mais spon­ta­né­ment

La méthode de Col­lier est ce­pen­dant pu­re­ment uni­ver­si­taire. Ce n’est pas un idéo­logue et il n’a pas d’a prio­ri, il ob­serve les consé­quences éco­no­miques, so­ciales et cultu­relles de l’im­mi­gra­tion, et il pro­cède par une sorte de mé­ta-ana­lyse, en pas­sant en re­vue la lit­té­ra­ture scien­ti­fique exis­tante.

Et que nous dit le pro­fes­seur ? Tout d’abord, que l’am­pleur du po­ten­tiel mi­gra­toire est sys­té­ma­ti­que­ment sous-es­ti­mée. Si, en 2003, l’ad­mi­nis­tra­tion bri­tan­nique concluait qu’il n’y au­rait pas plus de 13 000 Eu­ro­péens de l’est qui vou­draient im­mi­grer chaque an­née en Grande-bre­tagne à la suite de l’élar­gis­se­ment de l’eu­rope, ils furent en réa­li­té un mil­lion dans les cinq ans qui sui­virent ! Quinze fois plus que les « pré­vi­sions ». Par la ma­gie du re­grou­pe­ment fa­mi­lial, sur une pé­riode de qua­rante ans, un im­mi­gré peut en faire ve­nir sept ou huit autres. Des rap­pels utiles, alors que l’af­flux de mi­grants à tra­vers la Mé­di­ter­ra­née, loin d’être en­di­gué, a pris des pro­por­tions in­con­trô­lables, et sa­chant que la po­pu­la­tion de l’afrique va être mul­ti­pliée par quatre avant la fin du siècle.

Aver­tis­se­ment éga­le­ment à l’égard d’an­ge­la Mer­kel : Col­lier montre que l’im­mi­gra­tion ne cesse ja­mais spon­ta­né­ment et a tou­jours ten­dance à aug­men­ter, à moins d’être ra­len­tie par des po­li­tiques pu­bliques. Il note que les mi­grants privent aus­si les so­cié­tés d’ori­gine de leurs in­di­vi­dus les plus en­tre­pre­nants (ce ne sont ja­mais les plus pauvres qui s’en vont), dont elles au­raient pour­tant tant be­soin pour leur propre dé­ve­lop­pe­ment.

Le pro­fes­seur dé­montre en­suite que ce sont les mi­grants qui re­çoivent la plus grande par­tie des bé­né­fices liés à l’im­mi­gra­tion. À l’in­verse, le bi­lan est beau­coup plus mi­ti­gé pour le pays d’ac­cueil. Les re­ve­nus réels tendent à di­mi­nuer dans le bas de l’échelle des sa­laires, de même que l’ac­cès au lo­ge­ment des ré­si­dents, et ce y com­pris pour les im­mi­grés plus an­ciens. Et dans les écoles, les en­fants de mi­grants ont be­soin de plus d’at­ten­tion que les au­toch­tones. Ces der­niers, lors­qu’ils sont en dif­fi­cul­té sco­laire, ne bé­né­fi­cie­ront donc plus de l’at­ten­tion à la­quelle ils au­raient pu pré­tendre sans l’im­mi­gra­tion mas­sive.

Fi­nan­ce­ment des re­traites : les bons sen­ti­ments faussent les cal­culs

Celle-ci fait aus­si pe­ser un risque sur les sys­tèmes de sécurité so­ciale. Si la so­cié­té ap­pa­raît trop hé­té­ro­gène et si ceux (par­ti­cu­liè­re­ment les nan­tis et les classes moyennes) qui contri­buent ont le sen­ti­ment qu’ils donnent une par­tie im­por­tante de leur re­ve­nu à des gens dans les­quels ils ne se re­con­naissent pas, la so­li­da­ri­té, qui re­pose sur un pacte so­cial consen­ti, pour­rait se grip­per. L’im­mi­gra­tion en­traîne éga­le­ment des phé­no­mènes de re­pli, d’exode ur­bain ou d’émigration par­mi les couches favorisées de la po­pu­la­tion.

D’après Col­lier, contre­di­sant ain­si la vi­sion an­gé­lique de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, l’im­mi­gra­tion n’est pas non plus une so­lu­tion au vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion. Dans son ana­lyse cri­tique de la plu­part des études pu­bliées sur ce thème, il conclut : « Il est dif­fi­cile de com­prendre pour­quoi il existe un large consen­sus par­mi les éco­no­mistes pour dire que l'im­mi­gra­tion est une si bonne chose pour fi­nan­cer les re­traites. » Un zeste d’idéo­lo­gie se se­rait-il glis­sé dans les cal­culs des uni­ver­si­taires pa­ten­tés ?

Après l’éco­no­mie, l’au­teur s’at­taque à la co­hé­sion des so­cié­tés eu­ro­péennes. On peut ain­si tout à fait être ci­toyen au sens lé­gal du terme tout en ne fai­sant pas par­tie de la so­cié­té dans la­quelle on vit. Une fois en­core, le par­cours des ter­ro­ristes is­la­mistes donne rai­son à notre pro­fes­seur pro­phète. Se­lon lui, plus grande est la pro­por­tion d’im­mi­grés dans une com­mu­nau­té, plus grande est la dis­tance cultu­relle, et plus faible se­ra la confiance mu­tuelle entre les im­mi­grés et la po­pu­la­tion autochtone.

Col­lier, qui est pour­tant an­glais, pré­fère l’as­si­mi­la­tion « à la fran­çaise ». Le rythme d’in­té­gra­tion est en ef­fet plus lent lors­qu’un pays adopte le mul­ti­cul­tu­ra­lisme. De même, des bé­né­fices so­ciaux gé­né­reux ra­len­tissent le rythme d’in­té­gra­tion en in­ci­tant des mi­grants à res­ter par­mi les couches les plus dé­fa­vo­ri­sées de la so­cié­té. En­fin, l’im­mi­gra­tion mas­sive ne se­rait pas com­pa­tible avec la per­sis­tance d’un sen­ti­ment na­tio­nal par­ta­gé et por­té par l’en­semble de la so­cié­té.

Il s’étonne éga­le­ment du sur­pri­sin­gly li­mi­ted, nombre d’études qui me­surent la cri­mi­na­li­té par­mi les mi­grants. Le coût du sur­croît d’in­sé­cu­ri­té n’est ja­mais pris en compte. Le cé­lèbre « bob­by » de la po­lice lon­do­nienne tra­di­tion­nel­le­ment non ar­mée n’a pas ré­sis­té à l’of­fen­sive vio­lente des gangs ja­maï­cains. Des pra­tiques de cer­taines so­cié­tés d’ori­gine telles que la vio­lence, la cor­rup­tion ou le clien­té­lisme sont sou­vent im­por­tées dans la so­cié­té d’ac­cueil et la conta­minent.

Le vi­rer

On le voit, le livre touche à une pa­lette de su­jets, tous d’une brû­lante per­ti­nence. Au terme de rai­son­ne­ments ri­gou­reux, il dé­monte un à un tous les lieux com­muns avan­cés sans preuve pour nous vendre les pseu­do-vertus éco­no­miques et cultu­relles de l’im­mi­gra­tion mas­sive et du « vivre en­semble ».

Col­lier ter­mine son livre en pro­po­sant un pa­ckage de po­li­tiques pu­bliques. Les États y sont in­vi­tés à fixer des plafonds à l’im­mi­gra­tion, à être sé­lec­tifs au­près de ceux qu’ils dé­cident d’ac­cueillir et de dé­ve­lop­per des po­li­tiques d’in­té­gra­tion qui visent à l’as­si­mi­la­tion. Il va jus­qu’à pro­po­ser que les fu­turs tra­vailleurs im­mi­grants ne bé­né­fi­cient pas des mêmes droits so­ciaux que les ré­si­dents ac­tuels, car ils n’ont pas en­core contri­bué à la pros­pé­ri­té du pays d’ac­cueil. Une pro­po­si­tion dé­jà par­tiel­le­ment mise en oeuvre par le gou­ver­ne­ment de Da­vid Ca­me­ron is­su des élec­tions de 2015.

Mais sa conclu­sion est fran­che­ment pes­si­miste : les mi­gra­tions vers l’eu­rope de­viennent tel­le­ment im­por­tantes qu’elles pour­raient dis­soudre les iden­ti­tés na­tio­nales. Toutes les so­cié­tés eu­ro­péennes courent le risque de de­ve­nir post­na­tio­nales. Un livre pu­blié deux ans avant le choc mi­gra­toire de 2015 sur le vieux conti­nent, qui a vu pen­dant le seul mois d’oc­tobre ar­ri­ver plus de mi­grants qu’au cours de la to­ta­li­té de l’an­née pré­cé­dente.

Cette fois, ce ne sont pas seule­ment des in­tel­lec­tuels po­lé­mistes comme Éli­sa­beth Lé­vy, Éric Zem­mour ou Alain Finkielkraut qui tirent le si­gnal d’alarme, mais un pro­fes­seur d’ox­ford dans un livre aus­tère bour­ré de ré­fé­rences. À tra­duire d’ur­gence. •

1. Exo­dus : How Mi­gra­tion is Chan­ging Our World, Ox­ford University Press, 2013, pour l'édi­tion amé­ri­caine et in­ter­na­tio­nale. Celle pa­rue au Royau­meu­ni s'in­ti­tule Exo­dus: Im­mi­gra­tion and Mul­ti­cul­tu­ra­lism in the 21st Cen­tu­ry.

Mi­grants à la fron­tière ser­bo-hon­groise, 16 sep­tembre 2015.

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