Pas de Dé­fense sans dé­penses !

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Jean-luc Gréau

C'est à déses­pé­rer. Nous se­rions en guerre, d’après le pré­sident en exer­cice, ses mi­nistres et les mé­dias. Mais, à ce jour, un bon mois après les at­ten­tats du 13 no­vembre, au len­de­main du bar­num po­li­tique des ré­gio­nales, la po­li­tique de dé­fense et son fi­nan­ce­ment ne sont tou­jours pas pla­cés au coeur des dé­bats, sauf, à contre­sens, par l’im­payable pré­sident du Me­def. Après l’an­nonce d’un re­cru­te­ment im­por­tant de po­li­ciers et de doua­niers, mar­quant une rup­ture avec vingt an­nées de ré­duc­tion de nos moyens de sécurité, Yvon Gat­taz s’est écrié : « Il ne faut pas lais­ser les dé­penses pu­bliques al­ler à vau-l'eau ! » Les os­se­ments de Wins­ton Chur­chill et du gé­né­ral de Gaulle ont dû s’en­tre­cho­quer dans la tombe.

Un autre per­son­nage im­payable de notre co­mé­die po­li­tique, Pierre Mos­co­vi­ci, com­mis­saire char­gé de suivre l’évo­lu­tion des bud­gets à Bruxelles, cherche à nous ras­su­rer. « Il ne se­ra pas te­nu compte de l'ac­crois­se­ment des dé­penses de sécurité dans le cal­cul des dé­fi­cits. » Ce qui veut dire deux choses. Pre­miè­re­ment, que les règles eu­ro­péennes qui en­cadrent la ges­tion pu­blique des États sont tou­jours en vi­gueur : une hy­po­cri­sie comptable masque la réa­li­té fi­nan­cière. Deuxiè­me­ment, et non­obs­tant, que la dette pu­blique conti­nue de dé­ri­ver.

La for­mule se­lon la­quelle nos gou­ver­nants s’avancent vers l’ave­nir à re­cu­lons de­vient donc plus vraie que ja­mais. Em­pres­sés à se po­ser en bou­cliers des peuples me­na­cés, les po­li­tiques ne se sai­sissent pas des dé­fis po­sés par Al-qai­da et Daech pour dé­fi­nir une nou­velle po­li­tique de dé­fense et, par­tant, de nou­veaux moyens de fi­nan­ce­ment. C’est que toutes les fi­celles budgétaires ont été usées par les pré­si­dents Chi­rac, Sar­ko­zy et Hol­lande. La France est au pre­mier rang pour la dé­pense col­lec­tive, au deuxième pour les pré­lè­ve­ments pu­blics (après le Da­ne­mark). On ne peut dé­pen­ser plus, même pour sau­ver la vie de nos com­pa­triotes et ex­tir­per la tu­meur is­la­miste, en pres­su­rant plus les contribuables qui portent l’éco­no­mie. Il faut donc s’en­det­ter, en­core et en­core, au-de­là des 2 100 mil­liards d’eu­ros at­teints.

Dans les affres de cette ges­tion im­pos­sible, la théo­rie et l’ex­pé­rience éco­no­miques pour­raient nous être d’un grand se­cours.

Quand on a dé­cla­ré la guerre au ter­ro­risme, il faut la fi­nan­cer sans mé­go­ter. À dé­faut de pou­voir abro­ger im­mé­dia­te­ment les dik­tats eu­ro­péens qui nous empêchent de créer de la mon­naie, il y a peut-être moyen de les contour­ner…

Consom­ma­tion et in­ves­tis­se­ment en temps de guerre

Dans l’ar­se­nal de concepts que John May­nard Keynes nous a lé­gué, deux concernent notre af­faire : la pro­pen­sion à consom­mer et l’in­ci­ta­tion à in­ves­tir. Pour le théo­ri­cien de Cam­bridge, l’es­sor de l’éco­no­mie n’était pas as­su­ré si les consom­ma­teurs n’avaient pas le dé­sir d’ache­ter de nou­veaux biens et ser­vices, et si les en­tre­pre­neurs n’avaient pas l’am­bi­tion d’in­ves­tir. Dans cet es­prit, même une dis­tri­bu­tion fa­vo­rable de sa­laires ne ga­ran­tis­sait pas un pro­grès de la consom­ma­tion, même de hauts pro­fits ne ga­ran­tis­saient pas un sup­plé­ment d’in­ves­tis­se­ment.

Or, le grand mé­rite de la guerre est de per­mettre de contour­ner ces deux obs­tacles. La guerre maxi­mise la consom­ma­tion. Nul be­soin de dé­si­rer des pro­duits nou­veaux : la guerre dé­ter­mine des be­soins ob­jec­tifs de fa­bri­quer des armes, des mu­ni­tions, de four­nir des vivres et des mé­di­ca­ments, de trans­por­ter des hommes et des armes. Si­mul­ta­né­ment, elle contraint ses four­nis­seurs à un ef­fort d’in­ves­tis­se­ment et d’em­bauche cons­tant. Plus les com­bats au­ront lieu à grande échelle, plus la consom­ma­tion de pro­duits de guerre et l’in­ves­tis­se­ment en vue de les pro­duire aug­men­te­ra.

Les deux grands conflits mon­diaux, plus près de nous la guerre de Co­rée, les guerres co­lo­niales de la France en In­do­chine et en Al­gé­rie, la guerre du Viet­nam me­née par l’amé­rique ont per­mis de vé­ri­fier ces vé­ri­tés éco­no­miques. Avec cette dif­fé­rence : le se­cond conflit mon­dial est ve­nu au se­cours des grandes éco­no­mies an­glaise et amé­ri­caine en­core en­gluées dans les dif­fi­cul­tés is­sues de la Grande Dé­pres­sion, les guerres co­lo­niales fran­çaises et la guerre du Viet­nam ont contra­rié l’ef­fort de dé­ve­lop­pe­ment fran­çais et la production ci­vile d’une Amé­rique pros­père. C’est Wins­ton Chur­chill qui a le mieux illus­tré l’im­pact éco­no­mique de la guerre à grande échelle : « Pour coudre les va­reuses de nos of­fi­ciers et de nos sol­dats, nous avons dû mettre nos grands-mères au tra­vail. »

Mais quels sont les be­soins dé­fi­nis par la guerre ter­ro­riste ? Ils va­rient évi­dem­ment se­lon qu’on mène la guerre aé­rienne tout en pro­té­geant le ter­ri­toire, comme au­jourd’hui, ou que l’on pro­jette des forces im­por­tantes sur les pays sièges des ar­mées ter­ro­ristes. En toute hy­po­thèse, nous res­tons loin des be­soins des grands conflits clas­siques. C’est pour­quoi les gou­ver­ne­ments concer­nés, nous pen­sons d’abord au nôtre, ne voient pas d’ur­gence éco­no­mique dans la si­tua­tion ac­tuelle.

Ils ont tort. Pour s’en te­nir au cas de la France, le seul mo­teur de la crois­sance à ce jour, la consom­ma­tion, est en train de s’éteindre et les at­ten­tats n’y sont pas pour rien. Notre der­nier tri­mestre 2015 se­ra né­ga­tif. Il est urgent d’im­pul­ser une nou­velle consom­ma­tion de pro­duits mi­li­taires, pour notre sécurité et pour sou­te­nir une de­mande dé­faillante.

De la mon­naie pour les banques ou de la mon­naie pour l'éco­no­mie de guerre ?

De­puis le séisme de 2008, les banques cen­trales oc­ci­den­tales n’ont ces­sé de créer de la mon­naie pour les banques com­mer­ciales qu’elles ont ain­si sau­vées, du moins pour l’ins­tant, de la li­qui­da­tion. Cette po­li­tique sans pré­cé­dent a été cé­lé­brée par les porte-pa­role du sys­tème. Mais elle s’est ac­com­pa­gnée d’une or­tho­doxie main­te­nue en ma­tière de fi­nan­ce­ment de la dé­pense pu­blique et des dé­fi­cits pu­blics. Même le Quan­ti­ta­tive Ea­sing n’a pas chan­gé l’équa­tion : il a consis­té à créer de la mon­naie pour rendre les mar­chés plus li­quides1. Mais les dettes pu­bliques n’en ont pas été af­fec­tées, elles conti­nuent de croître ici et là.

Or, la guerre ter­ro­riste, qui n’était pas à l’agen­da de nos mi­nistres et de nos ban­quiers cen­traux, re­bat les cartes. La ques­tion est : faut-il créer de la mon­naie pour fi­nan­cer les dé­penses nou­velles oc­ca­sion­nées par elle (une bombe gui­dée coûte 7 000 ou 8 000 eu­ros) ? Et la ré­ponse est oui. Oui, il faut créer de la mon­naie pour les vols des Ra­fale, pour les mu­ni­tions, pour les moyens des po­li­ciers et des doua­niers, pour les ef­forts de sur­veillance du/ des ter­ri­toires qui abritent nos en­ne­mis dé­cla­rés. Et ce se­rait le moyen de ren­for­cer l’état ré­ga­lien, « l’état père », qui n’a ces­sé de rapetisser au bé­né­fice de l’état so­cial, « l’état mère2 ». Oui, mais com­ment ? L’in­ter­dic­tion for­melle de créer de la mon­naie pour le fi­nan­ce­ment de la dé­pense éta­blie par le trai­té de Maas­tricht, les sta­tuts de la BCE et le Trai­té bud­gé­taire eu­ro­péen est tou­jours en vi­gueur. Et, se dit-on, elle vaut pour la Banque de France comme pour la BCE.

Ce n’est pas si sûr. L’usine à gaz qu’est l’union mo­né­taire mé­nage aux banques na­tio­nales af­fi­liées à la BCE une fa­cul­té de créer de la mon­naie sous la forme d’emer­gen­cy Loan Fa­ci­li­ties3. Entre 2009 et 2010, les banques na­tio­nales de Grèce, du Por­tu­gal et d’ir­lande l’ont mis en oeuvre pour sau­ver les banques com­mer­ciales.

D’où cette nou­velle ques­tion : ne faut-il pas au­to­ri­ser l’émis­sion D’ELF pour des mo­tifs plus avouables que la sau­ve­garde des ban­quiers in­ca­pables ? Sans doute. Un gou­ver­ne­ment qui pren­drait la vraie me­sure du dé­fi is­la­miste au­rait dé­jà mis la ques­tion à l’étude. Et ce­la se­rait d’au­tant plus jus­ti­fié que c'est la dé­fla­tion qui me­nace et non l'in­fla­tion. Les cris d’or­fraie que sus­citent à l’or­di­naire les pro­po­si­tions de re­nouer avec la créa­tion mo­né­taire au pro­fit de la sphère pu­blique de­vraient dé­sor­mais ré­son­ner dans le vide. L’éco­no­mie ne pour­rait que pro­fi­ter des 15 ou 20 mil­liards de dé­penses mo­né­ta­ri­sées. Mais ne le dites pas à Pierre Gat­taz. Ce mal­heu­reux gar­çon confond les comptes na­tio­naux avec ceux d’un mé­nage ou d’une en­tre­prise. • 1. Voir « Mon­naie de songe », Cau­seur, mars 2015. 2. Voir « État mère contre État père », Cau­seur, dé­cembre 2014. 3. Prêts d'ur­gence.

L'USINE À GAZ QU'EST L'UNION MO­NÉ­TAIRE PEUT PER­METTRE AUX BANQUES NA­TIO­NALES DE CRÉER DE LA MON­NAIE EN CAS D'UR­GENCE. ET UR­GENCE IL Y A.

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