2016 : La bonne an­née ?

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Éli­sa­beth Lé­vy

L'an­née écou­lée a com­men­cé avec les at­ten­tats de Char­lie et de l'hy­per Ca­cher puis s'est ache­vée avec les at­taques du Ba­ta­clan. Face au dji­had made in France, si cer­tains nous font le coup du « pas d'amal­game », d'autres osent en­fin nom­mer l'en­ne­mi is­la­miste. En 2016, l'ur­gence est à la prise de conscience.

Si ça conti­nue, il fau­dra que ça cesse ! En re­gar­dant les émi­nences de droite, de gauche et du centre ju­rer la main sur le coeur, au soir du 13 dé­cembre, que cette fois, ils avaient en­ten­du le mes­sage, et que, à l’image de saint Xa­vier Ber­trand, ils al­laient dé­sor­mais faire de la po­li­tique au­tre­ment, cet hi­la­rant slo­gan sor­ti du cer­veau fa­cé­tieux de notre ami Ba­sile me re­ve­nait sans cesse en tête. J’ai beau être bon pu­blic et y croire à chaque fois que le héros dit à l’hé­roïne qu’il l’ai­me­ra tou­jours, le coup du « je vous ai com­pris » com­mence à s’user.

Une fois de plus, il a vite été clair qu’on réus­si­rait à ne pas com­prendre grand-chose. L’es­prit du 13 dé­cembre a donc du­ré moins que les roses, deux ou trois heures tout au plus. Dès le len­de­main, on s’est bruyam­ment fé­li­ci­té de la vic­toire du mer­veilleux Front ré­pu­bli­cain, autre nom de L’UMPS. En vrai, ce­la re­vient à se mettre à deux contre un, qui est donc presque as­su­ré de perdre. L’arith­mé­tique dé­mo­cra­tique a beau être scru­pu­leu­se­ment res­pec­tée – et avec elle les voeux de deux tiers des élec­teurs –, il y a quelque chose de pas très fair-play dans une vic­toire ob­te­nue en ex­cluant a prio­ri un tiers de l’élec­to­rat de la dé­ci­sion pu­blique.

Le fa­meux mes­sage que cha­cun jure avoir en­ten­du, c’est évi­dem­ment ce­lui des élec­teurs du Front na­tio­nal, ces aliens de la Ré­pu­blique que l’on dé­peint tour à tour comme des ex­tra­ter­restres, une tri­bu pri­mi­tive, des vic­times d’un trem­ble­ment de terre ou des en­fants qui ré­cla­me­raient plus de câ­lins. À en croire une étude pu­bliée par Le Monde, ils sont près de neuf mil­lions, tout de même, à avoir mis un bul­le­tin FN dans l’urne à l’un des deux tours au moins. Neuf mil­lions d’étran­gers dans la Ci­té, ça de­vient com­pli­qué de faire comme s’ils n’étaient pas là. C’est pour­tant ce qu’on s’est très vite em­ployé à faire. Mais en y met­tant les formes.

De fait, il faut re­con­naître qu’on leur cause meilleur. On ne les in­sulte plus, plus comme avant. Certes, on conti­nue à dire que le par­ti pour le­quel ils votent se si­tue quelque part entre Pé­tain et Hit­ler (Pé­tain pour la France, Hit­ler pour la force), et qu’il me­nace la Ré­pu­blique, mais eux, on ne leur en veut pas, au contraire. On leur ré­pète qu’on les aime et on les im­plore d’ar­rê­ter les bê­tises. S’agis­sant d’adultes au­to­nomes, cette sol­li­ci­tude in­quiète doit être un peu pe­sante, mais mieux vaut sans doute être pris pour un im­bé­cile que pour un na­zi.

On s’est donc em­ployé à dé­co­der ce fa­meux mes­sage. À croire qu’ils parlent pas fran­çais, ces gens-là. Une co­horte de Cham­pol­lion de pla­teaux té­lé nous a ex­pli­qué, après mûre ré­flexion, que les gens qui votent FN ne sont pas contents à cause du chô­mage – pour­quoi, les élec­teurs so­cia­listes, ils sont contents ? Pas ceux qui viennent de perdre en masse un poste « à la Ré­gion », en tout cas. D’autres sa­vants ont lu dans les en­trailles du peuple que tout ça, c’est la faute à la mon­dia­li­sa­tion, comme si cette mon­dia­li­sa­tion qui dé­vaste le monde sus­ci­tait, en de­hors des élec­teurs fron­tistes, une adhé­sion en­thou­siaste. Toute la pa­no­plie des ex­pli­ca­tions ac­cep­tables – mi­sère, in­éga­li­tés, dis­cri­mi­na­tions – a ain­si pieu­se­ment été dé­rou­lée.

Sans sur­prise, la seule op­tion qu’on s’est bien gar­dé d’ex­plo­rer, c’est celle qui consis­te­rait à les prendre au sé­rieux et à écou­ter ce qu’ils disent plu­tôt que de cher­cher entre les lignes. Pour ce­la, il fau­drait ces­ser d’agi­ter des gousses d’ail et des cru­ci­fix mé­ta­pho­riques dès que cer­tains mots sont pro­non­cés et que cer­taines réa­li­tés sont évo­quées. Quand, en dé­pit des ser­mons et des me­naces – et par­fois à cause d’eux –, on vote pour le Front na­tio­nal, ce n’est pas pour ce qu’on trouve ailleurs. C’est parce que, à tort ou à rai­son, un nombre crois­sant de Fran­çais le voient au­jourd’hui comme le par­ti de la France. Du reste, il est le seul à dé­fendre ex­pli­ci­te­ment, dans son pro­gramme, la per­ma­nence de quelque chose qui s’ap­pelle la France. On peut trou­ver toutes sortes de dé­fauts à la France de Ma­rine Le Pen – ou à celle de Ma­rion Le Pen. En­core fau­drait-il lui en op­po­ser une autre, qui ait une autre consis­tance que celle des mots « ou­ver­ture », « éga­li­té » et « Ré­pu­blique ».

Le mys­té­rieux mes­sage du vote fron­tiste tient en quelques mots : règle du jeu à l’in­té­rieur, fron­tières à l’ex­té­rieur. Quoi que ra­content les amu­seurs an­ti­fas­cistes, ce­la ne si­gni­fie pas dic­ta­ture et au­tar­cie. Ce­la si­gni­fie re­trou­ver un es­pace dans le­quel on peut dé­ci­der col­lec­ti­ve­ment de son des­tin. Ce qui, concrè­te­ment, sup­pose de ré­duire dras­ti­que­ment les flux mi­gra­toires et de ces­ser de pro­cla­mer qu’on est une terre d’ac­cueil contre le voeu d’une ma­jo­ri­té de Fran­çais. Seule­ment, sur ce su­jet, la tar­tuf­fe­rie est de mise. En pri­vé, pas un res­pon­sable po­li­tique ne di­rait au­jourd’hui que l’im­mi­gra­tion est un bien­fait et qu’il faut l’ac­cé­lé­rer. « Je n'ai ja­mais ren­con­tré un maire qui veuille plus d'im­mi­grés », confie Ch­ris­tophe

LE « MYS­TÉ­RIEUX » MES­SAGE DU VOTE FRON­TISTE TIENT EN QUELQUES MOTS : RÈGLE DU JEU À L'IN­TÉ­RIEUR, FRON­TIÈRES À L'EX­TÉ­RIEUR.

Guilluy dans les pages sui­vantes. Dans l’arène pu­blique, ne pas cé­lé­brer l’im­mi­gra­tion de masse comme un bien­fait en soi, c’est être coupable de ra­cisme. Pour que le dé­bat puisse avoir lieu, il fau­drait que ceux qui se sont li­vrés à une pro­pa­gande fré­né­tique, pour faire croire que le tour­billon dé­mo­gra­phique et la plas­ti­ci­té cultu­relle qui va avec étaient l’état nor­mal et dé­si­rable des so­cié­tés, ad­mettent qu’ils ont men­ti. Ou qu’ils se sont trom­pés. Ce n’est pas pour cette an­née. Après tout, pour­quoi s’in­fli­ger une dé­pri­mante in­tros­pec­tion puisque le FN n’ar­ri­ve­ra ja­mais à 51 %, et qu’en at­ten­dant il est bien utile dans son rôle d’épou­van­tail à élec­teurs ? Dans ces condi­tions, on doit se de­man­der par quelle fan­tai­sie nous an­non­çons en une que la France est de re­tour – et qu’elle n’est pas contente. Tout d’abord, la France dont il est ques­tion ici, c’est le « pays réel », ce pays qui, bien au-de­là du vote FN veut res­ter un peuple, un peuple ac­cueillant mais ferme sur ce qu’il est. Bien sûr, nous n’avons pas plus de titres que d’autres à lui aus­cul­ter l’âme – mais pas moins non plus –, et on ne nie­ra pas qu’il y a dans notre titre com­bat­tant un peu de wi­sh­ful thin­king. Tout de même, de nom­breux signes laissent pen­ser que l’an­née écou­lée a ra­ni­mé l’en­vie, et peu­têtre la vo­lon­té, de re­faire une col­lec­ti­vi­té, donc de lui don­ner un sens, qui ne se ré­duit pas à la ré­cente mode tri­co­lore. Que ce dé­sir de France – ex­pres­sion aus­si éner­vante que le vi­vreen­semble, mais il ne m’en vient pas d’autre – aille avec l’en­vie d’adres­ser un gi­gan­tesque bras d’hon­neur aux ser­mon­neurs mé­dia­tiques et po­li­tiques n’est pas le moindre de ses charmes. On ne sau­rait ex­clure d’em­blée que cette heu­reuse lu­ci­di­té fasse son che­min dans les hautes sphères et que quelques-uns de nos di­ri­geants par­viennent à chan­ger pour de bon. Il se dit même que le pré­sident est aux ma­nettes et qu’il me­sure la gra­vi­té de la si­tua­tion. Bref, que la France est de re­tour, pour de bon. En at­ten­dant de sa­voir si ce nou­veau cours n’est pas une lu­bie de com­mu­ni­cants, nous fai­sons le pa­ri que l’éner­gie qui s’est le­vée en ré­ponse aux at­ten­tats ne se conten­te­ra pas de ré­sis­ter aux ter­rasses des ca­fés. Mais nous pou­vons nous trom­per.

Une chose est sûre : 2015 a été une an­née pour­rie. Pas à cause du 6 dé­cembre, mais à cause du 7 jan­vier et du 13 no­vembre. Pour­tant, ce n’est pas le ter­ro­risme que la France a dé­cou­vert en 2015 : de­puis les an­nées 1980, elle a connu un cer­tain nombre de ses va­riantes arabes et is­la­mistes. Les at­ten­tats lui ont ré­vé­lé ce que ses gou­ver­nants s’éver­tuent à lui ca­cher – les frac­tures qui la minent. Elle a dû ad­mettre qu’une par­tie de ses ci­toyens la dé­tes­tait et que ce n’était pas de sa faute à elle. Et elle a com­pris qu’on lui avait ra­con­té pas mal de bo­bards.

Il est évi­dem­ment ha­sar­deux d’af­fir­mer qu’on a bas­cu­lé dans la France d’après – une France bien­veillante avec ceux qui l’aiment et im­pla­cable avec ceux qui veulent la dé­truire. Les chan­ge­ments dans l’es­prit d’une époque ne s’ac­com­plissent pas en une nuit, ils tra­vaillent les es­prits, font bou­ger les lignes en pro­fon­deur. Peut-être que, fi­na­le­ment, 2016 ne se­ra qu’une dé­pri­mante ré­pé­ti­tion de 2015. Nous pré­fé­rons ima­gi­ner, sans y croire com­plè­te­ment, que pour les his­to­riens du fu­tur, 2016 se­ra l’an­née du sur­saut, celle où la France a re­trou­vé le goût de l’his­toire. C’est au moins la pro­messe qu’on ne s’en­nuie­ra pas. •

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