Mar­seille, les ci­tés pho­céennes

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Éli­sa­beth Lé­vy

Yves Bous­sens, char­cu­tier au mar­ché des ca­pu­cins.

C'est le cau­che­mar de Vik­tor Or­ban : dans un dis­cours pro­non­cé le 25 juillet, il ac­cu­sait la gauche hon­groise de vou­loir faire du pays une « sorte de Mar­seille d'eu­rope cen­trale », c’est-à-dire, a-t-il pré­ci­sé, « un vaste camp de ré­fu­giés ». Les Mar­seillais se ré­crient una­ni­me­ment à cette vi­sion ou­tran­cière. Mar­seille, ce n’est pas ça ! disent-ils. Et puis, ils dé­roulent la li­ta­nie des maux qui dé­fi­gurent leur ville. Seul l’ordre change, sauf pour la sa­le­té, qui ar­rive tou­jours en pre­mière po­si­tion. Que l’em­pi­le­ment de col­lec­ti­vi­tés pu­bliques, glou­ton en fi­nances et en per­son­nel, soit in­ca­pable d’as­su­rer un ser­vice aus­si simple et es­sen­tiel que la voi­rie est peut-être le meilleur sym­bole de la dé­li­ques­cence mar­seillaise.

Il y a l’in­sé­cu­ri­té, qui fait que plus per­sonne ne se ba­lade en ville avec un col­lier ap­pa­rent, les ka­laches, le tra­fic du shit à ciel ou­vert dans les ci­tés des quar­tiers nord. « Si on sai­sit 40 kg, ça n'ar­rête pas le tra­fic une jour­née », confie un gars des stups. Sans le « bu­si­ness », qui a rem­pla­cé le ban­di­tisme d’an­tan, tous les flics savent que la ville ex­plo­se­rait. À Mar­seille, il n’y a pas d’émeutes ur­baines parce que c’est mau­vais pour le com­merce. « Si un jour, on lé­ga­lise le com­merce de la drogue, Mar­seille de­vien­dra une ville d'af­faires mon­diale, s’amuse le po­li­cier. Parce que ça, ils le font très sé­rieu­se­ment : ges­tion des stocks, comp­ta­bi­li­té, c'est très bien te­nu. »

Tour de Ba­bel

En at­ten­dant, les hon­nêtes gens re­doutent de croi­ser le re­gard des « en­ca­pu­chés ». Il y a aus­si la pau­vre­té qui at­tire la pau­vre­té. L’in­cu­rie des po­li­tiques, qui ne peuvent ou ne veulent rien faire. Et, bien sûr, le clien­té­lisme gé­né­ra­li­sé, un sys­tème que cha­cun condamne mais dont beau­coup pro­fitent. « Quand on parle aux gens de vo­ter, ils de­mandent ce que ça va leur rap­por­ter », ob­serve Fa­zia Ha­miche avec son beau sou­rire de ma­done arabe. Cette élue des « quin­ze­seize » (sur une liste apo­li­tique), dans le fief de la sé­na­trice so­cia­liste Sa­mia Gha­li, tient le Scoop, unique bis­trot de ce quar­tier va­gue­ment in­dus­triel – mais de l’in­dus­trie d’hier –, si­tué en face du siège de La Pro­vence.

Reste qu’on fi­nit tou­jours par re­ve­nir à ça, ce mal qu’on ne sait trop com­ment nom­mer parce qu’on a peur de man­quer à la mo­rale com­mune et parce qu’il s’in­carne dans les mal­heu­reux que la mi­sère ou la guerre ont dé­bar­qués à Mar­seille – et que l’état-pro­vi­dence et la manne as­so­cia­tive y ont fixés. L’im­mi­gra­tion, qui ne s’ar­rête ja­mais, l’in­té­gra­tion, qui re­cule, ou l’is­lam qui se dur­cit – dans les têtes tout s’em­mêle. Le mel­ting-pot mar­seillais vire à la tour de Ba­bel, par­fois à la foire d’em­poigne. Tout le monde connaît la blague sur la se­conde langue par­lée à Mar­seille – le fran­çais. Beau­coup ne prennent plus de gants pour par­ler d’« in­va­sion », comme Jo­sé d’ar­ri­go, la soixan­taine élé­gante, jour­na­liste et au­teur de Faut-il quit­ter Mar­seille ?. Par­tout ailleurs, Jo­sé se­rait dé­non­cé par ses confrères comme un fief­fé ré­ac. Ici, il a des amis de toutes cou­leurs et de tous bords. À Mar­seille, le réel est peut-être trop voyant pour se lais­ser eu­phé­mi­ser. La lé­gende rose – L’OM, le pas­tis, Pagnol re­vi­si­té par SOS ra­cisme – fait ri­go­ler tout le monde. Même les élus n’abusent pas des lieux com­muns ci­toyen­nistes. Et quand je tente que tout de même, il y a la fra­ter­ni­té du Vé­lo­drome, les élèves de la pré­pa Sciences-po, où en­seigne notre ami Bri­ghel­li au ly­cée Thiers, s’amusent de ma naï­ve­té et m’ex­pliquent qu’il y a la tri­bune nord pour les quar­tiers nord et la tri­bune sud pour les beaux quar­tiers. Pour le mé­lange, faut voir ailleurs. D’ailleurs, comme l’ob­serve un flic de la PJ, « les jeunes de La Cas­tel­lane n'ont plus l'ac­cent mar­seillais, comme Zi­dane, au­jourd'hui, ils ont l'ac­cent des ci­tés ».

Ré­sul­tat de qua­rante ans de flux constants, si Mar­seille n’est pas africaine, elle n’est plus com­plè­te­ment fran­çaise. Fi­na­le­ment, c’est peut-être le vo­ca­bu­laire co­lo­nial qui dé­crit le mieux la si­tua­tion : il y a des quar­tiers eu­ro­péens et des quar­tiers arabes et afri­cains qu’on ap­pelle quar­tiers, →

Cor­rup­tion, ban­di­tisme, in­sa­lu­bri­té, clien­té­lisme, in­sé­cu­ri­té, ghet­tos eth­niques : si les cli­chés sur Mar­seille ont la vie si dure, c'est parce qu'ils sont étayés par les faits et confir­més par les Mar­seillais eux-mêmes. Re­por­tage.

tout court. Deux villes jux­ta­po­sées qui se croisent sans se mé­lan­ger. La dif­fé­rence avec « là-bas », c’est qu’ici, la loi est la même pour tous. Et que les au­toch­tones sont les Eu­ro­péens. En­core que, sur ces deux points, les Mar­seillais ne sont plus si sûrs. Sou­vent à tort, et par­fois à rai­son, ils pensent qu’on ac­cède plus fa­ci­le­ment aux lar­gesses pu­bliques quand on est im­mi­gré.

Pieds-noirs et mal­gré nous

Il y a, sur­tout, que les au­toch­tones ont ces­sé d’être ma­jo­ri­taires. Jo­sé d’ar­ri­go évoque une « fa­ta­li­té dé­mo­gra­phique ins­crite dans les chiffres »: « Dans dix ans, Mar­seille se­ra peu­plée d'en­vi­ron un mil­lion d'ha­bi­tants. Les 400 000 im­mi­grés ac­tuels, clan­dos ou pas, se­ront 600 000 et les Eu­ro­péens se­ront de­ve­nus mi­no­ri­taires, 400 000. Si nul ne peut pré­dire l'ave­nir, on peut le lire par­fois entre les lignes. Comme le di­sait le dé­mo­graphe Al­fred Sau­vy : “l’ave­nir d’une ville est écrit noir sur blanc dans le re­gistre des nais­sances”. » Alors, beau­coup de Mar­seillais se de­mandent s’ils pour­ront en­core dire de­main « on est chez nous».

La ques­tion est par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reuse pour les pied­snoirs à qui l’his­toire a joué un tour plu­tôt cruel en les obli­geant à vivre ici avec ceux qui les avaient chas­sés là-bas. « Ils nous ont vi­rés pour prendre notre place. Ils sont là mal­gré nous », ré­sume Ri­chard Mi­li­li. Ti­ré à quatre épingles et por­tant beau, pro­prié­taire du Pe­tit mousse, un res­tau­rant de plage à la Pointe-rouge, ce juif d’al­ger semble sor­ti d’un Grand par­don mar­seillais. Dans les nom­breuses af­faires qu’il a mon­tées – avec suc­cès, semble-t-il –, il y a eu le Jeu de Dames, l’une des pre­mières boîtes de les­biennes de la ville.

Il se rap­pelle que, pen­dant des an­nées, la co­ha­bi­ta­tion a été plu­tôt heu­reuse aux Bour­re­ly, la ci­té du 15e ar­ron­dis­se­ment où sa famille, ar­ri­vée en 1962, a long­temps te­nu une épi­ce­rie. Il y avait des Ita­liens, des Es­pa­gnols, des Arabes, des juifs… Sa mère, qui l’ap­pe­lait « la ci­té du bon­heur », n’a ja­mais vou­lu en par­tir. Après sa mort, Ri­chard, comme beau­coup de juifs, a fi­ni par quit­ter Mar­seille pour la com­mune voi­sine de Plan de Cam­pagne. Au­jourd’hui, « Les Bour­ré­ly » fi­gure en bonne place dans le pal­ma­rès des ci­tés que la drogue a ren­dues in­fer­nales. « Le pro­blème, c'est qu'on a aban­don­né les en­fants de ceux qu'on a fait ve­nir, c'est l'école qui n'a pas fait son bou­lot, ce sont les HLM qui se sont adap­tées à leur mode de vie en fai­sant des F6 et des F7, et les al­locs qui ren­traient sans bos­ser. Alors, la pre­mière gé­né­ra­tion était contente d'ha­bi­ter dans des ap­par­te­ments, la deuxième a tout dé­truit. Et au­jourd'hui, on a des mi­nots qui pensent que la vie est faite de vio­lence et qui ma­ni­pulent l'arme comme nous le poing. » Ri­chard n’en veut pas aux Arabes, il conti­nue à en avoir beau­coup par­mi ses amis, « qui tra­vaillent et qui ont honte de tous ceux qui vivent aux cro­chets de la so­cié­té ».

On au­rait tort, en ef­fet, de croire que les frac­tures de la so­cié­té mar­seillaise épousent stric­te­ment les fron­tières eth­niques. De­puis quelques an­nées, c’est entre les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés, mais aus­si entre les dif­fé­rentes gé­né­ra­tions, qu’on voit mon­ter les ten­sions, par­fois jus­qu’à la vio­lence, comme à la porte d’aix où des sans-pa­piers co­mo­riens ra­cket­taient les usa­gers du par­king. En 2010, il y a eu trois ho­mi­cides. À l’époque, Omar Djel­lil s’est re­trou­vé en garde à vue. Ce n’était pas la pre­mière fois que ce grand gaillard d’une qua­ran­taine d’an­nées au ba­gout in­ta­ris­sable fai­sait le coup de poing contre des « clan­dos».

Très fier de ra­con­ter que son grand-père a fait Monte Cas­si­no et qu’il est né à Reims, la ville du sacre, ce fils d’un re­trai­té de la SNCF a com­men­cé son par­cours chez les Frères mu­sul­mans à Bor­deaux, sous la hou­lette de Ta­rek Ou­brou, avant d’ef­fec­tuer, comme son men­tor dont il dit au­jourd’hui pis que pendre, un grand vi­rage ré­pu­bli­cain. Il est aus­si pas­sé par SOS ra­cisme, le PS et L’UMP. En ar­ri­vant à Mar­seille, il y a sept ou huit ans, Omar a eu une sorte de ré­vé­la­tion né­ga­tive. « J'ai dé­cou­vert que c'était le tiers-monde. Des gens exo­gènes à la culture fran­çaise ne cessent d'ar­ri­ver et c'est pour res­ter. La droite a peur de faire le jeu du FN en ex­pul­sant les clan­des­tins.

ON AU­RAIT TORT DE CROIRE QUE LES FRAC­TURES DE LA SO­CIÉ­TÉ MAR­SEILLAISE ÉPOUSENT STRIC­TE­MENT LES FRON­TIÈRES ETH­NIQUES.

gauche, on croit qu'ils ont le même pro­fil cultu­rel que les élec­teurs. De toute fa­çon, pour évi­ter d'être ex­pul­sé, il suf­fit de se faire pres­crire un mé­di­ca­ment qui n'existe pas dans son pays, et tout le monde a la liste. » Il a alors ten­té de re­joindre le FN. Sans suc­cès. Ce mu­sul­man pieux, fan­tasque et ou­vert, avait, dit-il, d’ex­cel­lentes re­la­tions avec Jean-ma­rie, mais il s’est cas­sé le nez avec Ma­rion et Ma­rine, qui ont peut-être eu peur de sa fougue un peu brouillonne.

Un temps em­ployé par L’OPAC-13, Omar a été ré­vol­té par les in­éga­li­tés de trai­te­ment qui y avaient cours : « Dans mon groupe d'im­meuble, j'avais 50 fa­milles de souche, elles n'avaient droit à rien, alors qu'aux fa­milles des caïds, on leur fai­sait tout, les pein­tures, les ré­pa­ra­tions. Alors les gens se di­saient : “Nous, on est chez nous et on n’a rien. Eux, ils viennent d’ar­ri­ver, ils dealent et ils ont prio­ri­té par­tout.” Ma res­pon­sable re­ce­vait des dé­lé­ga­tions de dea­lers qui de­man­daient des lo­caux vides. » À force de faire du foin, il a été ex­fil­tré au centre d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence de la ville, dont il a éga­le­ment été vi­ré parce qu’il s’op­po­sait à l’ou­ver­ture du ré­fec­toire le soir pen­dant le ra­ma­dan : « En trois mois, j'avais as­sis­té à 54 agres­sions. C'étaient des clan­des­tins qui fai­saient la loi. Ils ne fai­saient pas ra­ma­dan, ils ra­cket­taient, ils ven­daient du shit. »

Blé­dards contre néo-fran­çais

Dans la hié­rar­chie très per­son­nelle de Djel­lil, il y a un per­son­nage presque aus­si mé­pri­sable que le « clan­do », c’est le « blé­dard » : « Re­gar­dez ce type qui vient d'être pro­pul­sé dans les ins­tances de l'is­lam of­fi­ciel. Il y a trois ans, il gar­dait des chèvres. On lui a payé un cos­tume trois-pièces et c'est à lui qu'on de­mande son avis sur ce qu'il faut faire. » Il en est cer­tain, il y au­ra un jour une confron­ta­tion : « entre les blé­dards et nous ». Les im­mi­grés de­ve­nus des Fran­çais comme vous et moi se sentent pris en étau entre les nou­veaux ar­ri­vants, qui me­nacent leur in­té­gra­tion en rap­pe­lant le che­min par­cou­ru, et la nou­velle gé­né­ra­tion, qui fait du re­fus de l’in­té­gra­tion son dra­peau. C’est peut-être le vote de ces vieux im­mi­grés qui, lors des mu­ni­ci­pales de mars 2014, a per­mis au fron­tiste Sté­phane Ra­vier d’em­por­ter la mai­rie du VIIE sec­teur (13e et 14e ar­ron­dis­se­ments).

Au fil des an­nées, la fron­tière in­vi­sible qui di­vise la ville s’est dé­pla­cée à l’est de la Ca­ne­bière, jus­qu’au bou­le­vard Sa­di­car­not. Au sud et à l’est, la Mar­seille blanche et bour­geoise, où il fait très bon vivre « quand on a les moyens », comme l’ex­plique un com­mis­saire de po­lice qui ne s’est pas com­plè­te­ment ac­cli­ma­té aux moeurs lo­cales, no­tam­ment dans sa cor­po­ra­tion. À l’ouest et au nord, la Mar­seille im­mi­grée, qui su­bit de plein fouet l’af­flux in­in­ter­rom­pu des ar­ri­vants, « clan­dos » ou pas, s’est éten­due aux vieux quar­tiers po­pu­laires du centre-ville, comme ce­lui qui s’étend au­tour du mar­ché de Noailles.

Quand Yves Bous­sens est ar­ri­vé à Mar­seille, en 1970, le quar­tier était un pa­ra­dis du com­merce. Au­jourd’hui, il l’est tou­jours – on y trouve des fruits et lé­gumes à des prix im­bat­tables – mais ce sont tous des com­merces ha­lal ou te­nus par des Magh­ré­bins qui s’af­fichent de plus en plus comme mu­sul­mans. Avec Le Grand Saint-an­toine, sa char­cu­te­rie, « il reste cinq ma­ga­sins eu­ro­péens ». Les af­faires sont net­te­ment moins flo­ris­santes, les 12 em­ployés ne sont plus que deux, mais il a des clients qui viennent en­core de toute la ville. D’ailleurs, le co­mi­té d’en­tre­prise D’EDF, qui construit un hô­tel à quelques mètres, lui a pro­po­sé de ra­che­ter. Il ne veut pas. « Mon fils se plaît dans le quar­tier. » Et puis, il ne lui dé­plaît pas de se voir en gau­lois, ré­sis­tant en­core et tou­jours à… At­ten­tion, il vit en bonne in­tel­li­gence avec ses voi­sins. « Ceux qui dé­marrent dans l'agres­si­vi­té, je les désarme par la cour­toi­sie », dit-il. Avec les femmes en bur­qa, ça marche ra­re­ment. En juin, deux d’entre elles ont été ar­rê­tées dans le quar­tier. « Il fal­lait les en­tendre in­sul­ter les po­li­ciers et hur­ler comme si on les vio­lait. Au com­mis­sa­riat, on leur a dit de ne pas re­com­men­cer. Alors qu'est-ce que vous vou­lez. » →

Pen­dant quelques jours après les at­ten­tats, le quar­tier est res­té dé­sert. Mais de­puis, quand Yves Bous­sens croise une « voi­lée », il se dit que c’est de la pro­vo­ca­tion. At­ten­tion, quand il parle de « voi­lées », il dé­signe les « Bel­phé­gor », celles qui ne laissent voir que le vi­sage – ou pas –, pas du « pe­tit fou­lard » au­quel on ne prête plus vrai­ment at­ten­tion. De­puis le 13 no­vembre, les langues se dé­lient. Il se mur­mure que les com­mer­çants du quar­tier sont sous pres­sion pour fer­mer le ven­dre­di. On ra­conte qu’il y au­rait, rue de l’arc, à deux en­ca­blures de Noailles, une mos­quée et deux écoles. Bous­sens s’énerve un peu : « Il y a quinze ans, quand les bar­bus ont com­men­cé à ac­cro­cher les jeunes sur le mar­ché, tout le monde le voyait. Je n'ai ces­sé de le dire dans les réunions de quar­tier or­ga­ni­sées par la mai­rie. Mais per­sonne n'a rien fait. »

Omar Djel­lil évoque un phé­no­mène si­mi­laire dans les quar­tiers nord : « On a vu des gens du FIS ar­ri­ver, in­tri­guer et faire des putschs dans des mosquées. » Il est convain­cu qu’on a sciem­ment lais­sé les mosquées aux plus ra­di­caux. La vé­ri­té, c’est sans doute qu’on les a lais­sées à ceux qui étaient as­sez dé­ter­mi­nés pour les prendre.

Les par­rainsr

Dans la li­ta­nie des mal­heurs mar­seillais, l’im­puis­sance des po­li­tiques n’est guère qu’une toile de fond. À part ceux qui vivent de leur ap­par­te­nance par­ti­sane, la plu­part des gens ne font pas vrai­ment la dif­fé­rence entre une droite et une gauche dont on sait bien qu’elles co­gèrent la ville, avec des ba­ron­nies qui se ré­par­tissent l’ar­gent pu­blic – et les élec­teurs. Jo­sé d’ar­ri­go ré­sume l’état d’es­prit gé­né­ral : « Le sys­tème “GG” (Gau­din-gué­ri­ni) se­ra pro­ba­ble­ment rem­pla­cé de­main ou après-de­main par le sys­tème “MM” (Mo­rai­ne­men­nuc­ci, no­tables lo­caux LR et PS), avec les mêmes mé­thodes à la pe­tite se­maine, le même re­fus d'af­fron­ter les réa­li­tés, le même car­rié­risme, le même né­po­tisme, le même fa­vo­ri­tisme, les mêmes ar­ran­ge­ments de bou­ti­quiers en cou­lisses, les mêmes com­pro­mis­sions avec la gauche, la droite et… le mi­lieu. » On dit qu’en 2014, c’est un caïd du Pa­nier qui a or­ga­ni­sé le ral­lie­ment des élus guer­ri­nistes à Gau­din. On ne leur en veut pas vrai­ment, d’ailleurs, on trouve même que Gau­din a fait du bien à la ville – en réa­li­té, c’est sur­tout l’ar­gent d’eu­ro­med, un pro­jet eu­ro­péen, qui a per­mis, outre la construc­tion du Mu­cem, de don­ner un coup de propre à quelques quar­tiers du centre-ville, no­tam­ment le Pa­nier. Peu im­porte, les Mar­seillais n’at­tendent pas grand-chose de leur maire. Mais ils l’aiment bien.

So­cia­liste dé­fro­qué et fon­da­teur d’une pe­tite for­ma­tion à l’am­bi­tion ré­no­va­trice, Phi­lippe San­mar­co ne se ré­signe pas au dé­clin de sa ville. « Nos ins­ti­tu­tions peuvent mar­cher avec un centre riche, comme à Pa­ris ou Bor­deaux. Mais à Mar­seille, l'hy­per-pau­vre­té et l'hy­per-ex­clu­sion sont dans la ville-centre, qui est sous tu­telle de fait de l'état. Et la créa­tion de la com­mu­nau­té ur­baine a ache­vé de tuer la ville, en la dé­char­geant de la res­pon­sa­bi­li­té du quo­ti­dien. Le ré­sul­tat, c'est que c'est FO qui gère la mai­rie et il n'y a

À MAR­SEILLE, IL FAUT UN PIS­TON SYN­DI­CAL POUR ÊTRE ÉBOUEUR.

plus d'au­to­ri­té po­li­tique pour contrô­ler les fonc­tion­naires. » Si­tua­tion qui ex­plique l’in­so­luble casse-tête du ra­mas­sage des or­dures, mis­sion dé­vo­lue à l’ag­glo mais as­su­rée par des agents mu­ni­ci­paux. Per­sonne n’a ou­blié le coup fu­mant du Pro­ven­çal : une jour­na­liste s’était pos­tée à l’en­trée du dé­pôt pour chro­no­mé­trer la tour­née des ca­mions-bennes. Ex­pé­rience concluante : la tour­née moyenne du­rait moins de deux heures quand les im­mon­dices s’en­tassent dans beau­coup de rues. Et sui­vant le prin­cipe du « fi­ni-par­ti », ça fait des jour­nées de tra­vail pas « épui­santes ». Quand la mu­ni­ci­pa­li­té a dé­ci­dé d’abro­ger cette loi non écrite qui per­met aux agents de quit­ter leur lieu de tra­vail si­tôt leur ser­vice ache­vé, il y a eu quatre jours de grève. On com­prend pour­quoi, à Mar­seille, il faut un pis­ton syn­di­cal pour être éboueur. Une cer­taine dose de clien­té­lisme est sans doute consub­stan­tielle à la po­li­tique. C’est ac­cor­der trop de cré­dit à la ver­tu que d’es­pé­rer qu’elle fasse dis­pa­raître les in­té­rêts par­ti­cu­liers. À Mar­seille, et dans le Mi­di en gé­né­ral, on se cache moins qu’ailleurs pour flat­ter l’élec­teur dans le sens du poil com­mu­nau­taire ou re­li­gieux. Ce qui exas­père Al­bert Gui­gui, pré­sident de Ju­daïsme et Li­ber­té, et membre ac­tif des ins­tances com­mu­nau­taires juives : « Quand ils s'adressent à nous, les po­li­tiques nous parlent tout de suite d'is­raël, comme si nous n'étions pas ca­pables de nous sou­cier de l'in­té­rêt gé­né­ral. Moi, je veux qu'on me parle comme à un ré­pu­bli­cain, pas comme à un juif. » Omar Djel­lil évoque le cas d’un élu mu­ni­ci­pal qui se pro­cla­mait fervent sio­niste et ne ra­tait pas une oc­ca­sion de dire son amour d’is­raël jus­qu’au jour où, chan­geant de sec­teur, il a su­bi­te­ment épou­sé la cause pa­les­ti­nienne.

« Me­nace brune » et bo­ni­ments

Dans la même veine mais dans un re­gistre un peu dif­fé­rent, Frank Al­li­sio, trans­fuge des Ré­pu­bli­cains pas­sé au FN, ra­conte que, pen­dant les ré­gio­nales, ce sont les gars d’es­tro­si qui sont al­lés dire aux im­mi­grés des ci­tés que si le FN pas­sait ils per­draient leurs al­lo­ca­tions et leurs sub­ven­tions. « Quand on vous dit qu'ici, ils font le bou­lot de la gauche ! » La me­nace brune n’a pas vrai­ment payé : dans les quar­tiers nord, le vote FN a été « conte­nu » au­tour de 44-45 % contre, il est vrai, « seule­ment » 38 % pour l’en­semble de Mar­seille (et 42 % pour les Bouches-du-rhône). Au moins ces bo­ni­ments ont-ils l’avan­tage d’être gra­tuits – au sens propre. Sou­vent, il ne s’agit pas de bo­ni­ment mais d’avan­tages pal­pables, au propre ou au fi­gu­ré. À Mar­seille, le clien­té­lisme est un sys­tème de gou­ver­ne­ment – qui dé­gé­nère à l’oc­ca­sion en cor­rup­tion. Cha­cun gou­verne son fief en gra­ti­fiant son clan, au sens plus ou moins large, d’avan­tages di­vers. Ce­la va bien au-de­là de l’em­bauche de la belle-soeur, éga­le­ment pra­ti­quée sur tout le ter­ri­toire et qui, en gé­né­ral, n’est même pas illé­gale. Dans cer­tains cas, il s’agit clai­re­ment d’ar­ro­ser ses af­fi­dés par le biais d’as­so­cia­tions bi­don créées dans le seul but d’ob­te­nir une sub­ven­tion de la ré­gion ou du dé­par­te­ment. Cu­rieu­se­ment, les ex­ploits de Syl­vie An­drieux n’ont pas fait grand bruit à Pa­ris. En sep­tembre 2014, la dé­pu­tée de la 7e cir­cons­crip­tion de Mar­seille, qui était éga­le­ment char­gée de la po­li­tique de la Ville au con­seil ré­gio­nal, a été condam­née en ap­pel à cinq ans de pri­son dont un ferme, 100 000 eu­ros d’amende et cinq ans d’in­éli­gi­bi­li­té pour avoir, de 2005 à 2008, ver­sé plus de 700 000 eu­ros à des as­so­cia­tions en­tiè­re­ment fic­tives, mon­tées par des es­crocs1. « Je te fi­nance, tu votes pour moi, ça fait trente ans que les par­tis jouent avec ça, ob­serve Omar, nar­quois. Et que les quar­tiers sont te­nus en laisse par les sub­ven­tions. » Sauf qu’on se de­mande, qui, du maître ou du chien, est le vrai pa­tron.

Après une telle ava­lanche de do­léances et ré­cri­mi­na­tions, on se dit que le mi­racle mar­seillais, c’est que les Mar­seillais conti­nuent à ai­mer leur ville. Et pas seule­ment parce que la mi­sère est moins pé­nible au so­leil. Mais ils l’aiment comme on aime un ma­lade en phase ter­mi­nale : sou­vent, au point de le quit­ter pour ne pas as­sis­ter à son ago­nie. Vik­tor Or­ban exa­gère, certes. N’em­pêche, au­jourd’hui, c’est toute la France qui a peur de de­ve­nir Mar­seille. • Bien en­ten­du, le Par­ti so­cia­liste a ver­tueu­se­ment ex­clu la coupable, qui conti­nue néan­moins de sié­ger à l'as­sem­blée puisque son pour­voi en cas­sa­tion a sus­pen­du la sanc­tion. En cas de par­tielle, Sté­phane Ra­vier pour­rait bien ra­vir le siège aux so­cia­listes, qui n'en ont pas de trop.

Ri­chard Mi­li­li.

Omar Djel­lil.

Frank Al­li­sio et Sté­phane Ra­vier.

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