Mi­chel Fou­cault dans mes sou­ve­nirs

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Par Ro­land Jac­card

Mi­chel Fou­cault, 1969.

J'ai beau fouiller dans les re­coins de ma mé­moire, je ne par­viens pas à res­sus­ci­ter les cir­cons­tances pré­cises de notre pre­mière ren­contre. En re­vanche, je me sou­viens très bien de ce qui se pas­sa chez lui, rue de Vau­gi­rard, quelques an­nées plus tard. Le 17 dé­cembre 1983 pré­ci­sé­ment…

Il ar­rive par­fois que ma mé­moire se brouille. Je me sou­viens par­fai­te­ment de ma pre­mière ren­contre avec Ga­briel Matz­neff à la pis­cine De­li­gny – il était en­core ma­rié et tou­jours bron­zé – ain­si que de mes conver­sa­tions pas­sion­nées avec Cio­ran au su­jet d’ot­to Wei­nin­ger : en­fin, il pou­vait par­ler de l’au­teur de Sexe et ca­rac­tère, sui­ci­dé à 23 ans dans la mai­son de Bee­tho­ven, à Vienne bien sûr. Nous étions en­core, dans notre âme, des su­jets de l’em­pire aus­tro-hon­grois. La France n’éveillait rien de tel en nous.

Mi­chel Fou­cault était une star. Il vi­vait tan­tôt en Ca­li­for­nie, tan­tôt à Pa­ris. Et, contrai­re­ment à Cio­ran, re­plié et mé­con­nu dans sa man­sarde de la rue de l’odéon, où qu’il al­lât, sa gloire le pré­cé­dait. La ru­meur lui prê­tait des moeurs étranges, ce qui le ren­dait plus fas­ci­nant en­core. J’avais lu et ap­pré­cié son pre­mier livre Ma­la­die men­tale et per­son­na­li­té, pu­blié par les PUF dans la col­lec­tion « Ini­tia­tion phi­lo­so­phique » di­ri­gée par le phi­lo­sophe ca­tho­lique Jean La­croix. Ce der­nier te­nait alors le feuille­ton phi­lo­so­phique au Monde et n’avait pas hé­si­té à lan­cer un autre phi­lo­sophe tout aus­si jeune et peu aguer­ri : mon ami Clé­ment Ros­set. Il lui avait même consa­cré un feuille­ton dans les pages du quo­ti­dien du soir, ce qui al­lait à l’en­contre de toute dé­on­to­lo­gie, mais qui pro­pul­sa Clé­ment dans le ciel de la phi­lo­so­phie. Le livre s’in­ti­tu­lait La Phi­lo­so­phie tra­gique.

En re­vanche, Ma­la­die men­tale et per­son­na­li­té (1953) fai­sait fi­gure dans l’oeuvre de Mi­chel Fou­cault de vi­lain pe­tit canard et lui-même consi­dé­ra ce livre comme une er­reur de jeunesse : il l’am­pu­ta consi­dé­ra­ble­ment dans sa ré­édi­tion de 1962 et cet es­sai ne fi­gure pas dans « La Pléiade » qui vient de sor­tir. Ses exé­gètes ont pré­fé­ré l’igno­rer : avec son mar­xisme ré­si­duel, il fai­sait tache dans l’oeuvre de Fou­cault. Si je l’évoque, c’est sans doute parce que nous en par­lâmes lon­gue­ment quand il ac­cep­ta de lire et de cor­ri­ger mon « Que sais-je ? » sur la fo­lie, ce dont je lui se­rai éter­nel­le­ment re­con­nais­sant. Mais j’ai beau fouiller dans les re­coins de ma mé­moire, je ne par­viens pas à res­sus­ci­ter le mo­ment pré­cis où la ren­contre eut lieu et moins en­core dans quelles cir­cons­tances. Peut-être était-ce en com­pa­gnie de Tho­mas Szasz, le psy­chiatre amé­ri­cain au­quel il était très lié et que je consi­dé­rais comme un hé­ri­tier de Karl Kraus. Peut-être à l’oc­ca­sion d’un film que nous tour­nâmes pour la té­lé­vi­sion suisse ita­lienne. C’était, bien sûr, dans les an­nées 1970, ces an­nées qui virent éclore l’an­ti­psy­chia­trie. Il eut été im­pen­sable que l’au­teur de L'exil in­té­rieur (bi­bi, of course) et ce­lui de l’his­toire de la fo­lie ne se ren­contrent pas.

En re­vanche, je me sou­viens très bien de ce qui se pas­sa chez lui, rue de Vau­gi­rard, quelques an­nées plus tard. Le 17 dé­cembre 1983 pré­ci­sé­ment…

Une té­né­breuse af­faire

Les rap­ports entre Le Monde et Mi­chel Fou­cault étaient exé­crables. Il re­pro­chait, entre autres, au pres­ti­gieux quo­ti­dien du soir d’être mal­adroi­te­ment gou­ver­ne­men­tal sauf pour ce qui touche à l’éco­no­mie. Mais là, ajou­tait-il, il se­rait dif­fi­cile de l’être. Il ne sup­por­tait pas les tiers-mon­distes ca­tho­liques du style de Ber­trand Poi­rot-del­pech ou →

de Claude Ju­lien qui bri­guait alors la di­rec­tion du jour­nal. Il avait été vi­ve­ment af­fec­té qu’on le fasse pas­ser pour un suppôt de Kho­mei­ny et que, sans ver­gogne, on ait fait état de sa san­té, lais­sant en­tendre qu’il avait peut-être le si­da. Et quand il avait été ques­tion d’un grand en­tre­tien avec lui à l’oc­ca­sion de la pa­ru­tion de son livre His­toire de la sexua­li­té, il avait sè­che­ment ré­pli­qué que « la pu­bli­ca­tion d'un livre ne sus­pend pas toute mo­rale ».

La di­rec­tion du jour­nal, sa­chant que j’en­tre­te­nais avec Mi­chel Fou­cault des re­la­tions af­fables, me pria d’in­ter­ve­nir. Et c’est ain­si qu’à la suite d’une longue conver­sa­tion té­lé­pho­nique, il m’in­vi­ta à prendre le thé chez lui, tout à la fois pour s’ex­pli­quer sur son at­ti­tude et me té­moi­gner sa sym­pa­thie. J’ac­cep­tai, bien sûr, tou­ché qu’il ait gar­dé un bon sou­ve­nir de notre film et qu’il me consi­dère comme l’un des rares chro­ni­queurs sé­rieux de la presse pa­ri­sienne, moi qui avais tou­jours l’im­pres­sion d’être un im­pos­teur, pas­sant plus de temps à la pis­cine De­li­gny à jouer au ten­nis de table ou à dra­guer qu’à plan­cher sur de gros vo­lumes dont le sé­rieux me re­bu­tait.

CHEZ FOU­CAULT, LE LI­BER­TAIRE FU­SION­NAIT AVEC LE LI­BÉ­RAL, CE QUE LA GAUCHE FRAN­ÇAISE N'AVAIT PAS PER­ÇU.

Et puis, j’étais un li­ber­taire comme lui, in­sen­sible au charme d’un hu­ma­nisme so­cia­liste dont l’hy­po­cri­sie que je voyais quo­ti­dien­ne­ment à l’oeuvre dans la ré­dac­tion du Monde me ré­vul­sait. S’il fal­lait en don­ner une ca­ri­ca­ture, ce se­rait Edwy Ple­nel. Et je n’étais pas loin de pen­ser avec Fou­cault que l’état-pro­vi­dence avec sa sol­li­ci­tude om­ni­pré­sente re­pré­sente la ver­sion soft des ré­gimes to­ta­li­taires. Tho­mas Szasz en était convain­cu, Mi­chel Fou­cault de­meu­rait du­bi­ta­tif tout en tom­bant à bras rac­cour­cis sur la pro­tec­tion so­ciale. En lui, le li­ber­taire fu­sion­nait avec le li­bé­ral, ce que la gauche fran­çaise n’avait pas per­çu. Par ailleurs, que ce soit Fou­cault, Szasz ou moi, nous étions de fer­vents par­ti­sans du sui­cide as­sis­té. Le doc­teur Ke­vor­kian, per­son­nage de roman go­thique, qui sillon­nait les États-unis dans sa ca­mion­nette re­ce­lant une ma­chine à se sui­ci­der, nous fas­ci­nait. Quant aux élu­cu­bra­tions de La­can, elles nous lais­saient de glace. Tout juste bonnes pour les ama­teurs de mots croi­sés et les pré­ten­tieux dou­tant de leur in­tel­li­gence. J’avais confié, une fois, à Mi­chel Fou­cault que Les Mots et

les Choses n’étaient pas son meilleur livre : trop em­ber­li­fi­co­té, trop ly­rique. Il avait écla­té de rire, m’ap­prou­vant et me confiant qu’il l’avait sur­tout écrit pour bluf­fer les in­tel­lec­tuels fran­çais qui ne goûtent rien tant que ce qu’ils ne com­prennent pas. J’avais ap­pré­cié ce re­cul par rap­port à son oeuvre. Et j’avais plus ap­pré­cié en­core qu’il in­vite Tho­mas Szasz, le plus haï des psy­chiatres amé­ri­cains, proche de Rea­gan par ailleurs, à don­ner une confé­rence à Pa­ris sur la fo­lie ; elle s’était dé­rou­lée à la Mai­son de la chi­mie, rue Saint-do­mi­nique, et s’était ter­mi­née par les hur­le­ments des psy­cha­na­lystes la­ca­niens pré­sents qui ne sup­por­taient pas les pro­pos ico­no­clastes de Tho­mas Szasz sur le mythe de la ma­la­die men­tale. Fou­cault avait pris sa dé­fense. Et avait même af­fir­mé pu­bli­que­ment, no­tam­ment dans un en­tre­tien au Monde, qu’il ju­geait Fa­bri­quer la fo­lie de Tho­mas Szasz su­pé­rieur à son His­toire de la fo­lie à l'âge clas­sique. Bel exemple d’ami­tié et d’hu­mi­li­té.

L'heure du thé

Vers 16 h 30, je son­nai à la porte de son ap­par­te­ment de la rue de Vau­gi­rard, au hui­tième étage, qui, grâce à ses larges baies vi­trées, était de plain-pied avec le ciel et les toits de Pa­ris. Il avait pré­pa­ré un thé avec des pe­tits gâ­teaux. Et nous avons pas­sé plus de deux heures à ba­var­der et, le plus sou­vent, à rire. De tout et de rien. Par exemple, du pe­tit sac que je por­tais en ban­dou­lière et d’où émer­geait un livre. Fou­cault me de­man­da d’abord si c’était un ha­vre­sac, tout en ajou­tant qu’il ai­mait ce mot sans en connaître la si­gni­fi­ca­tion exacte. En fait, un ha­vre­sac se porte sur le dos à l’aide de bre­telles. Nous avons conve­nu qu’il s’agis­sait plu­tôt d’une sa­coche d’éco­lier que d’un ha­vre­sac – qui fait plus mi­li­taire. Je note ce­la, car rien n’est plus faux ni plus stu­pide que d’ima­gi­ner qu’entre in­tel­lec­tuels les dis­cus­sions vont for­cé­ment por­ter sur des su­jets graves et vite de­ve­nir las­santes. Ce n’est ja­mais – et j’in­siste sur ja­mais – le cas. Qui­conque abor­de­rait un su­jet sé­rieux se­rait im­mé­dia­te­ment dis­qua­li­fié. C’est même à ce­la que l’on re­con­naî­trait sa bê­tise.

Mais re­ve­nons à Fou­cault. Il s’est ins­tal­lé sur son di­van de ma­nière très dé­con­trac­tée pen­dant que nous ba­var­dions et re­je­tait sou­vent la tête en ar­rière pour rire. Avec son crâne ra­sé, son teint hâ­lé, sa svel­tesse, son élé­gance dis­crète, il au­rait été par­fai­te­ment à sa place dans un film noir amé­ri­cain. Il quit­tait ra­re­ment son in­ter­lo­cu­teur des yeux et on per­ce­vait im­mé­dia­te­ment chez lui une cu­rio­si­té sans cesse en éveil et un ju­ge­ment ra­pide. Comme moi, il ai­mait les can­cans, sur­tout s’ils sont em­preints d’une cer­taine ma­lice. Ain­si, il m’ap­prit qu’an­dré Fon­taine, qu’il sur­nom­mait Mon­sieur de Nor­pois, avait vou­lu se pré­sen­ter au Col­lège de France. Fou­cault, tout en es­ti­mant qu’il n’y a pas de po­li­to­logues sé­rieux en France au­jourd’hui, était fa­vo­rable à sa can­di­da­ture. C’est Ray­mond Aron qui s’y est op­po­sé. À pro­pos du Col­lège de phi­lo­so­phie, il me dit, avec pas mal d’iro­nie dans la voix et le re­gard, qu’il est tout à fait nor­mal que Der­ri­da le di­rige, puisque « c'est le plus grand phi­lo­sophe vi­vant ».

Re­tour triom­phal de l'aya­tol­lah Kho­mei­ni à Té­hé­ran, après ses quinze an­nées d'exil en France, 1er fé­vrier 1979.

Nous avons peu par­lé des hommes po­li­tiques fran­çais : « Je n'at­tends rien d'eux, me confia-t-il. Ils sont dé­ma­gogues, mal­hon­nêtes et cy­niques… moins par na­ture vrai­sem­bla­ble­ment que par fonc­tion. » Il ne com­pre­nait pas que Ro­bert Ba­din­ter ne l’ait pas as­so­cié à la ré­forme du Code pé­nal (on ne sait pas ce qu’est la jus­tice, mais il faut un Code pé­nal, a-t-il pré­ci­sé en ob­ser­vant mon re­gard du­bi­ta­tif), ni →

IL M'A CONFIÉ QU'IL N'AVAIT JA­MAIS ÉTÉ MAR­XISTE, NI MÊME STRUCTURALISTE. « ET PAS NON PLUS FREU­DIEN », A-T-IL AJOU­TÉ D'UN AIR MO­QUEUR.

pour­quoi Jean-pierre Che­vè­ne­ment s’est ré­pan­du en ca­lom­nies sur son compte. Mi­chel Fou­cault est plus sus­cep­tible qu’il n’y pa­raît, ai-je alors son­gé. Et beau­coup trop mo­bile pour ap­par­te­nir à une cause, un par­ti, une foi. En somme : ir­ré­cu­pé­rable. Ce­la me l’a ren­du en­core plus proche.

La conver­sa­tion s’est pour­sui­vie, alors que la nuit tom­bait sur Pa­ris. Il a al­lu­mé la lu­mière. Et nous nous sommes mis à par­ler de l’iran et de la ré­volte des masses.

Libération des moeurs et an­ti­psy­chia­trie

À pro­pos de l’iran et pas uni­que­ment de l’iran kho­mey­niste, nous avons évo­qué ces ques­tions qui res­te­ront à ja­mais sans ré­ponse : les masses ont-elles rai­son de se ré­vol­ter ? Et si oui, les in­tel­lec­tuels doivent-ils les sou­te­nir ? Pour un homme de gauche, ce­la va de soi. Pour des jeunes en­fié­vrés de ly­risme ré­vo­lu­tion­naire éga­le­ment. Mais ils ou­blient que sou­vent, le plus sou­vent, la ré­volte des masses est une ré­ac­tion contre le mo­der­nisme et le li­bé­ra­lisme. Ce qu’elles veulent vrai­ment, c’est le re­tour aux va­leurs tra­di­tion­nelles, à l’ar­chaïque. La peur de la li­ber­té ne se­rait-elle pas le mo­teur de l’his­toire ? Je pré­ci­sai à Fou­cault que dès lors qu’il est ques­tion des masses, mon es­prit s’en­té­nèbre. Ce­la l’amu­sa et il me confia alors qu’il n’avait ja­mais été mar­xiste, ni même structuraliste. « Et pas non plus freu­dien », a-t-il ajou­té en me re­gar­dant d’un air mo­queur. « Peut-être ne sommes-nous que deux pro­vo­ca­teurs. Moi dans le vide. Vous dans le tour­billon du siècle », ai-je ré­pli­qué. Il a alors écla­té de rire.

Nous sommes fi­na­le­ment ar­ri­vés à la conclu­sion qu’il y a un do­maine où il faut être ferme et ne ja­mais lâ­cher du ter­rain : ce­lui de la libération des moeurs. Il me dit com­bien le fait de voir à San Fran­cis­co des jeunes couples d’ho­mo­sexuels faire leurs courses le ma­tin le tou­chait. Il es­ti­mait que, sur ce plan, de­puis 1969, nous avions fait du bon tra­vail en France, « même si nous avions beau­coup dé­con­né » (ce sont ses propres termes). Et il ne se pri­va pas de bro­car­der cer­tains groupes fé­mi­nistes. Il avait pris de­puis long­temps dé­jà ses dis­tances avec la vulgate an­ti­au­to­ri­taire – « le re­frain de la chan­son­nette an­ti­ré­pres­sive » – et était ex­cé­dé d’être co­pié par une jeunesse en mal de slo­gans. Fran­çois Bous­quet, dans son livre sur « saint Fou­cault », pose une ques­tion per­ti­nente : que ne s’est-il in­quié­té plus tôt du risque de pi­ra­tage phi­lo­so­phique de son oeuvre au­quel l’ex­po­saient ses sim­pli­fi­ca­tions ou­tran­cières et ses par­tis pris sans nuances ? J’y ré­pon­drai à sa place : ce n’était pas son genre. Ce n’était pas non plus ce­lui de l’époque, même s’il avait tou­jours une lon­gueur d’avance sur elle. Et po­se­rait-on la même ques­tion à Nietzsche, Cio­ran ou Ca­ra­co… bref, à tous les pen­seurs in­tem­pes­tifs qui sont d’ailleurs les seuls qui valent d’être lus ? Fou­cault a choi­si pour de­meures le crime et la fo­lie, la sub­ver­sion et le dé­lire, et non la mai­son de re­traite ou la confor­mi­té à quelque dis­cours que ce soit, ap­pli­quant avec ju­bi­la­tion le pre­mier droit de la Consti­tu­tion fran­çaise se­lon Bau­de­laire : le droit de se contre­dire. J’ai tou­jours eu la fai­blesse de pen­ser que c’est à ce­la que l’on re­con­naît un es­prit libre. J’en ai ren­con­tré trois dans ma vie : Cio­ran, Szasz et Fou­cault. Sans doute y en a-t-il eu d’autres. Mais je les ai ou­bliés. Ou alors le style leur fai­sait dé­faut.

À pro­pos de la fo­lie, nous nous sommes de­man­dé pour­quoi l’an­ti­psy­chia­trie n’in­té­res­sait plus per­sonne. « C'est peu­têtre parce qu'elle est pas­sée dans la pra­tique », a-t-il sug­gé­ré, ce­pen­dant que je me mo­quais dis­crè­te­ment de son op­ti­misme in­con­gru. Il m’ap­prit que Ro­nald Laing avait tra­duit son His­toire de la fo­lie en an­glais dans une ver­sion dé­pour­vue de notes et sans ap­pa­reil cri­tique, la ré­dui­sant ain­si à un bref vo­lume beau­coup plus pal­pi­tant que dans son édi­tion fran­çaise. « Voi­là ce que j'au­rais dû faire ! Et me dé­bar­ras­ser de mes ré­flexes et scru­pules de nor­ma­lien ! » Je lui fit re­mar­quer qu’il y était par­ve­nu beau­coup mieux que d’autres et que ce qui sé­dui­rait en­core long­temps dans son oeuvre, ce se­rait moins ses consi­dé­ra­tions sur la mort de l’homme – « cette in­ven­tion dont l'ar­chéo­lo­gie de notre pen­sée montre ai­sé­ment la date ré­cente et peut-être la fin pro­chaine » –, même si c’est une in­tui­tion gé­niale, que sa quête d’un El­do­ra­do de la per­ver­sion qui le rap­proche plus de Proust, voire de Sade, que d’autres gloires de la French Theo­ry.

Puis, nous avons en­core par­lé de Ro­nald Laing qui sou­te­nait que face à un ma­lade men­tal en plein dé­lire, un prêtre qui priait était beau­coup plus ef­fi­cace et ras­su­rant que n’im­porte quel psy­chiatre. Je vou­lus alors sa­voir ce qui avait ame­né le jeune Fou­cault à s’in­té­res­ser à la fo­lie.

Le cas de Ro­ger

« Mon in­té­rêt pour la fo­lie ? Vous vous sou­ve­nez sans doute de ce film de Ken Loach Fa­mi­ly Life ? Je pense qu'il ra­conte plu­tôt bien ce que nous avons éprou­vé dans les hô­pi­taux psy­chia­triques lorsque nous y avons fait nos pre­mières ex­pé­riences, vous comme moi. C'était l'époque de la flo­rai­son de la neu­ro­chi­rur­gie, des dé­buts de la psy­cho­phar­ma­co­lie… je n'irai pas jus­qu'à pré­tendre, comme notre ami Tho­mas Szasz, que c'étaient les camps de concen­tra­tion de nos guerres ci­viles avor­tées, mais au bout de quelques mois – et l’at­mo­sphère se dé­ten­dit quand il conti­nua en sou­riant – vous sa­vez j'ai l'es­prit lent, j'ai com­men­cé à m'in­ter­ro­ger : “Mais en quoi ces choses sont-elles né­ces­saires ?” Et là, pour faire bref, je me suis mis à écrire une his­toire de ces pra­tiques… »

Je n’ai pas in­sis­té. J’ai son­gé au jeune Freud qui, dans des cir­cons­tances sem­blables, écri­vait à Min­na Ber­nays qu’il avait ces­sé de s’oc­cu­per des fous et tra­vaillait sur les « folles » qui étaient, si pos­sible, en­core plus dé­plai­santes. Il fal­lait une pa­tience in­vrai­sem­blable pour leur ar­ra­cher quelque chose… il au­rait pu ajou­ter qu’il en va de même pour celles qui ne sont pas in­ter­nées. Et que lorsque leurs fa­cul­tés mo­rales leur échappent, « elles sont bien plus pé­nibles à re­gar­der que les hommes ».

Je sa­vais que Mi­chel Fou­cault avait alors pour in­ten­tion d’écrire une His­toire de la mort pour les édi­tions La Table Ronde. Je m’ap­prê­tais à lui en par­ler et à lui po­ser quelques ques­tions sur son rap­port à Freud, mais il était en­core plon­gé dans ses sou­ve­nirs. « Oui, pour­sui­vit-il, il m'a fal­lu du temps pour prendre conscience des failles de l'ins­ti­tu­tion et j'en ai éprou­vé des crises d'an­goisse. Je sais que mon his­toire per­son­nelle n'a pas grand in­té­rêt… (je dé­men­tis aus­si­tôt) si ce n'est par mes ren­contres ou par les si­tua­tions que j'ai vé­cues. »

Il me par­la alors du cas de Ro­ger, un jeune étu­diant qui « quand il était lu­cide et n'avait pas de pro­blèmes, sem­blait très in­tel­li­gent et sen­sé, mais, à cer­tains autres mo­ments, sur­tout les plus vio­lents, per­dait tout contrôle et de­vait être en­fer­mé. Son état men­tal se dé­té­rio­rant, pour­sui­vit Fou­cault, on pro­cé­da à une lo­bo­to­mie fron­tale sur ce jeune homme ex­cep­tion­nel­le­ment in­tel­li­gent, mais per­du pour notre réa­li­té… je n'ai ja­mais réus­si à ou­blier son vi­sage tour­men­té ».

Je sen­tais Mi­chel Fou­cault, par ailleurs si pu­dique dans l’ex­pres­sion de ses sen­ti­ments, en­core ému. Nous nous tûmes. Il était temps de prendre congé. J’igno­rais que ce se­rait notre der­nière oc­ca­sion de par­ler de notre rap­port à la fo­lie, de Freud, de Bins­wan­ger, de la psy­cha­na­lyse exis­ten­tielle, du sui­cide et de son His­toire de la sexua­li­té écrite dans un style si lim­pide. À ce pro­pos, il me dit que, dès lors qu’on écrit sim­ple­ment, on passe en France au­près des in­tel­lec­tuels pour un be­nêt. Rien ne les épate plus qu’une écri­ture si­byl­line. J’ap­prou­vais, bien sûr. En me rac­com­pa­gnant jus­qu’à l’as­cen­seur, il me prit par le bras et, comme s’il te­nait à ce que ses der­niers mots res­tent gra­vés dans ma mé­moire, me confia : « Vous sa­vez, je suis un li­bé­ral et un scep­tique comme vous. »

De­hors, une bise gla­ciale souf­flait sur Pa­ris. J’avais presque en­vie de pleu­rer.

Comme si ce bref re­tour sur notre pas­sé avait re­mué des tor­rents d’émo­tion que j’avais peine à maî­tri­ser. Quelques mois plus tard, il était em­por­té par une épi­dé­mie qui bou­le­ver­sa l’air du temps. Les choses ne se­raient plus ja­mais comme avant. Les mots non plus. « La plus belle chose qu'on puisse of­frir aux autres, c'est sa mé­moire », a écrit Fou­cault. C’est ce que j’ai ten­té de faire. Sans le tra­hir, ni me tra­hir. •

Mi­chel Fou­cault lors d'une ma­ni­fes­ta­tion de sou­tien à So­li­dar­nosc or­ga­ni­sée par la CFDT, 13 avril 1981.

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