Phi­lippe-jo­seph Sa­la­zar : « Nous avons dé­jà per­du la guerre des mots»

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Pro­pos recueillis par Jo­na­than Sik­sou

Sommes-nous au­tant en­ga­gés dans une guerre des mots que dans un conflit ar­mé ? Dé­jà fau­drait-il sa­voir si nous sommes en guerre. On nous dit que nous sommes en guerre, mais les lois qui s’ap­pliquent en état de guerre, telles que les lois sur la tra­hi­son, ne s’ap­pliquent pas. D’un point de vue po­li­tique nous ne sa­vons quels mots em­ployer. C’est au gou­ver­ne­ment de fixer le vo­ca­bu­laire mais il ne le fait pas. C’est une at­taque contre la langue fran­çaise et l’in­tel­li­gence des Fran­çais lan­cée, étran­ge­ment, par nos propres gou­ver­nants qui re­fusent de nom­mer les choses. Ce re­fus de faire face à la réa­li­té se re­trouve dans les ex­pli­ca­tions in­di­gentes que l’on nous donne quand il faut nom­mer les au­teurs d’at­ten­tats, ce sont des « ma­lades men­taux », des « dé­lin­quants », de « jeunes pau­més », au lieu de les dé­si­gner pour ce qu’ils sont : des com­man­dos spé­ciaux, bien for­més et ef­fi­caces. Al­ler re­joindre le Ca­li­fat est un acte vo­lon­ta­riste et au­cu­ne­ment lâche. Et lorsque l’on ar­gu­mente que le Mal est plus sé­dui­sant que le Bien, je trouve que c’est une étrange ré­ponse. Je suis en co­lère contre cette fausse langue, ce faux dis­cours. Pour Mi­chel Fou­cault, l’un des moyens de contrôle des so­cié­tés mo­dernes est la ma­ni­pu­la­tion des com­men­taires par le gou­ver­ne­ment, les mé­dias et le sys­tème éducatif. Je vois que ce sys­tème est à l’heure ac­tuelle bien en place pour nous em­pê­cher de pen­ser ce qu’est cet as­saut du Ca­li­fat contre la Ré­pu­blique.

Dans Pa­roles ar­mées, com­prendre et com­battre la pro­pa­gande ter­ro­riste, le phi­lo­sophe et rhé­to­ri­cien Phi­lip­peJo­seph Sa­la­zar sonne le toc­sin. Les dji­ha­distes ma­nient avec ta­lent une arme que nous né­gli­geons trop : le lan­gage.

Cer­tains vous di­ront qu'il faut évi­ter les mots sus­cep­tibles d'« amal­games », ne pas « stig­ma­ti­ser », pour ne pas fo­men­ter une guerre ci­vile…

Une guerre ci­vile, ce sont les ci­toyens qui se lèvent les uns contre les autres. Si des mil­liers de Fran­çais ont été re­cru­tés par le Ca­li­fat, c’est bien parce qu’ils sont en in­sur­rec­tion contre le reste de la po­pu­la­tion fran­çaise ! Donc nous sommes de fac­to dans une guerre ci­vile. Il faut se rendre compte que les par­ti­sans du Ca­li­fat qui opèrent sur notre ter­ri­toire ont réa­li­sé un vé­ri­table maillage de la France. Il faut ima­gi­ner que nous vi­vons dans une double France. Il y a la France que nous connais­sons avec ses clo­chers, ses fêtes fo­raines et ses vi­gnobles, puis, la dé­dou­blant comme un spectre hal­lu­ci­né, il y a la France du Ca­li­fat – l’une de ses 12 Pro­vinces se­lon sa der­nière pu­bli­ca­tion en an­glais. Il l’écrit noir sur blanc. Il fau­drait se dé­ci­der à pen­ser ce qu’écrit le Ca­li­fat, car c’est une puis­sance éru­dite.

Vous sou­li­gnez pré­ci­sé­ment que l'art ora­toire des com­mu­ni­qués du Ca­li­fat, gran­di­lo­quent et quelque peu sur­an­né lors­qu'il est tra­duit en fran­çais, ce

JE SUIS STU­PÉ­FAIT PAR L'IN­DI­GENCE DES CLIPS « D'AN­TI­RA­DI­CA­LI­SA­TION » FRAN­ÇAIS, QUI SONT VRAI­MENT CONTRE-PRO­DUC­TIFS.

style poé­tique que vous com­pa­rez aux ara­besques de la cal­li­gra­phie arabe, est par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace car « l'or­ne­ment en­seigne ». Nous vi­vons de­puis l’avè­ne­ment d’in­ter­net dans l’illu­sion que toute connais­sance est ins­tan­ta­née et se ré­sume à quelques mots-clefs. C’est le prin­cipe même des ré­seaux so­ciaux. Or voi­là qu’ap­pa­raît, uti­li­sant « l’us­ten­sile in­ter­net », une puis­sance de pro­pa­gande qui pro­duit des re­vues très so­phis­ti­quées, où la langue est choi­sie, exacte et éle­vée. Ce­la ne pou­vait pas être an­ti­ci­pé par le dé­ve­lop­pe­ment d’in­ter­net qui, au contraire, table sur la déshé­rence de la langue, sur l’in­exac­ti­tude des termes em­ployés, sur des abré­via­tions, sur une sorte d’ar­got. Nous qui pen­sions, ayant in­ven­té in­ter­net, que c’était un us­ten­sile à notre me­sure, à notre ser­vice, nous voyons cette puis­sance de pro­pa­gande l’em­ployer d’une ma­nière op­po­sée, exi­geante dans la langue et pré­cise dans ses ar­gu­ments. Ce­la nous échappe com­plè­te­ment. L’une des meilleures ri­postes que nous pour­rions avoir se­rait de faire étu­dier ces textes en classes de lettres. Pour com­prendre et faire com­prendre. Mais pour com­prendre, il faut lire les textes et nous ne le fai­sons pas, alors que les ser­vices de pro­pa­gande du Ca­li­fat ne cessent d’écrire. Ils ont à l’évi­dence un « bu­reau France », un « bu­reau Rus­sie », un « bu­reau Tur­quie », un « bu­reau Al­le­magne » ex­trê­me­ment ac­tif, et main­te­nant un « bu­reau Turk­mé­nis­tan ». Et tous pro­duisent énor­mé­ment.

Vous en par­lez comme des bu­reaux de L'AFP ou de CNN…

C’est bien mieux que ce­la parce que la conclu­sion que j’en tire, c’est que le Ca­li­fat a réus­si à consti­tuer une énorme bi­blio­thèque. De­puis l’avè­ne­ment d’in­ter­net nous mé­pri­sons les livres, le scrip­ta manent, les écrits res­tent, et voi­là que le Ca­li­fat, à me­sure qu’il ac­cu­mule dans plu­sieurs langues des re­vues, des ma­ga­zines, des dis­cours, des do­cu­ments d’exé­gèses et d’ex­pli­ca­tions, le Ca­li­fat s’est consti­tué une énorme bi­blio­thèque. Quelle est la dif­fé­rence entre la bi­blio­thèque d’alexan­drie et celle du Ca­li­fat ? C’est que les chré­tiens, en brû­lant la bi­blio­thèque d’alexan­drie, ont dé­truit les trois quarts de la culture grecque et hel­lé­nis­tique, et que cette bi­blio­thèque du Ca­li­fat, grâce à cet ad­mi­rable « us­ten­sile in­ter­net » dont nous sommes si fiers, ne dis­pa­raî­tra ja­mais. Ce qui veut dire que si nous ar­ri­vons à battre mi­li­tai­re­ment le Ca­li­fat ou à le conte­nir (je pense que nous ne pou­vons que le conte­nir), mais ad­met­tons qu’il dis­pa­raisse, la mé­moire du Ca­li­fat, sa bi­blio­thèque, en­tre­ra dans la très longue his­toire de l’is­lam qui est une ac­cu­mu­la­tion de traditions, de textes et d’exé­gèses tous plus ou moins contem­po­rains les uns des autres. Et l’is­lam a une vi­sion tout à fait dif­fé­rente du temps que l’oc­ci­dent. Puis­qu’elle ne dis­pa­raî­tra pas, elle conti­nue­ra à ins­pi­rer, à per­sua­der, à don­ner des exemples et à gui­der.

C'est un conflit ter­ri­ble­ment asy­mé­trique en notre dé­fa­veur.

Nous avons pré­su­mé de­puis la Guerre froide que la su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique de l’oc­ci­dent sur les puis­sances ja­dis com­mu­nistes confé­rait un pou­voir asy­mé­trique. De là s’est dé­ve­lop­pé le prin­cipe de la guerre sans risque, de la guerre par des bom­bar­de­ments ef­fec­tués à 40 000 pieds d’al­ti­tude. Et voi­là, ô sur­prise, qu’au tra­vers d’une ré­flexion éru­dite, lit­té­raire et théo­lo­gique sur les sources de l’is­lam, cette puis­sance is­la­mique (et non is­la­miste) a dé­ve­lop­pé une autre asy­mé­trie qui nous a pris à contre-pied avec une pro­pa­gande qui n’a rien de naïf ni de mar­ke­ting. Ce n’est pas un pro­duit. C’est un idéal, une trans­cen­dance. Voi­là la vé­ri­table asy­mé­trie face à la­quelle nous sommes to­ta­le­ment désar­més. Je suis stu­pé­fié par l’in­di­gence de la ré­ac­tion des ser­vices amé­ri­cains de contre-sub­ver­sion, par la naï­ve­té de la ré­plique des ser­vices bri­tan­niques, et en­core plus stu­pé­fait de l’im­bé­cil­li­té, au sens la­tin du terme, des ser­vices se­crets fran­çais qui ont es­sayé de mon­ter des clips de pro­pa­gande vé­ri­ta­ble­ment contre-pro­duc­tifs.

L'un de vos cha­pitres s'in­ti­tule « Sommes-nous de­ve­nus idiots ? ». Le sommes-nous de­ve­nus ?

En grec an­cien, l’idiot est ce­lui qui est en­fer­mé dans son vil­lage et qui ne parle qu’un idiome, la langue de son vil­lage. Au sens propre du terme, nous sommes de­ve­nus idiots, c’est-à-dire en­fer­més dans notre idiome et nous sommes in­ca­pables de voir ce que font les autres, en par­ti­cu­lier le Ca­li­fat, et in­ca­pables d’ap­pré­cier à sa juste me­sure ce nou­veau phé­no­mène ex­trê­me­ment dan­ge­reux. •

Phi­lippe-jo­seph Sa­la­zar.

Pa­roles ar­mées, com­prendre et com­battre la pro­pa­gande ter­ro­riste, Phi­lippe-jo­seph Sa­la­zar, Le­mieux édi­teur, 2015.

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