Fa­rid Ab­del­krim : « L'is­la­mo­pho­bie n'existe pas !»

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Pro­pos recueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Fils d'im­mi­grés, Fa­rid Ab­del­krim s'est rap­pro­ché très jeune des Frères mu­sul­mans et a joué un rôle di­ri­geant dans L'UOIF. Après avoir tour­né le dos à ses men­tors, il se bat au­jourd'hui pour un is­lam au­then­ti­que­ment fran­çais. Et ce n'est pas ga­gné.

Au­tre­fois proche des Frères mu­sul­mans, Fa­rid Ab­del­krim a pré­si­dé l'or­ga­ni­sa­tion de jeunesse de L'UOIF (Union des or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France) jus­qu'en 2005. Au­jourd'hui co­mé­dien et es­sayiste, il tente d'ébau­cher une doc­trine de l'is­lam de France.

Cau­seur. Vous ra­con­tez être tom­bé dans l'is­la­misme au cours des an­nées 1980. Fils d'im­mi­grés al­gé­riens, vous avez été très mar­qué par la perte de votre père et celle d'un ami mort sous les balles d'un gen­darme1. Les jeunes qui sombrent au­jourd'hui dans le dji­ha­disme vivent-ils une sorte de crise d'ado­les­cence ?

Fa­rid Ab­del­krim. Per­met­tez-moi d’abord d’ex­pli­quer ce que j’en­tends par is­la­misme, un vo­cable de­ve­nu va­lise. L’is­la­misme dont je parle est ce­lui du mou­ve­ment des Frères mu­sul­mans in­car­né par L’UOIF (Union des or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France). Il s’agit donc d’une uti­li­sa­tion de l’is­lam à des fins po­li­tiques qui consiste à faire va­loir un cer­tain nombre de re­ven­di­ca­tions en di­rec­tion de la « com­mu­nau­té » mu­sul­mane. Cet is­la­misme, en plein es­sor en France ces trente der­nières an­nées, se veut lé­ga­liste et se dit pré­ten­du­ment ré­for­miste. La vio­lence, sous quelque forme que ce soit, n’y a ja­mais eu sa place.

Reste que la mort d’un ami tué par un gen­darme, la quête d’une au­to­ri­té quel­conque, la perte de re­pères, les troubles iden­ti­taires, l’ab­sence de culture, le dé­cro­chage sco­laire, un cer­tain dis­cours re­li­gieux, in­ter­net… bref une in­ca­pa­ci­té à don­ner un sens à sa vie, sont au­tant d’élé­ments qui peuvent en par­tie ai­der à com­prendre l’op­tion dji­ha­diste. Quant à l’op­tion is­la­miste, elle ré­pon­dait, en ce qui me concerne, à la né­ces­si­té, faute de pou­voir don­ner du conte­nu à ma jeune pra­tique re­li­gieuse, de lui oc­troyer un conte­nant sus­cep­tible d’en­tre­te­nir l’illu­sion que je che­mi­nais sur la voie de la spi­ri­tua­li­té. →

LE SUC­CÈS DU COMPLOTISME ET DE L'AN­TI­SÉ­MI­TISME NOUS AP­PREND QUELQUE CHOSE DE LA DÉ­TES­TA­TION DE LA FRANCE.

Une autre piste évo­quée pour ex­pli­quer l'ap­pel d'air dji­ha­diste vers Daech est la pro­messe d'une vie sexuelle ac­tive aux gar­çons. Mais com­ment com­prendre la sé­duc­tion qu'opère l'état is­la­mique sur un nombre crois­sant de jeunes filles?

Qu’il s’agisse de frus­tra­tion sexuelle ou de simples fan­tasmes, il est évident que cette di­men­sion oc­cupe une place non né­gli­geable dans ce « be­soin d’éva­sion ». Al­ler vers cet « El­do­ra­do is­la­mique », où il se­ra « en­fin » pos­sible de vivre l’is­lam, le seul, vrai et au­then­tique, ce­lui qui rend à l’homme sa juste place et donne à la femme la seule qu’elle mé­rite, est un élé­ment à prendre en consi­dé­ra­tion. Or cet is­lam n’est-il pas es­sen­tiel­le­ment et tout sim­ple­ment ce­lui, fan­tas­mé, qui sau­ra ré­pondre en grande par­tie à des dé­si­rs in­as­sou­vis ? Un is­lam sur me­sure pour une sorte « d’en­fant (mu­sul­man) roi » qui, ex­pri­mant ses ca­prices, se le voit pro­mettre ? Dans cette confi­gu­ra­tion, il semble en ef­fet plus simple de com­prendre l’at­trait que la nor­ma­li­sa­tion de la po­ly­ga­mie peut exer­cer sur les gar­çons. Et c’est plus dif­fi­cile dès qu’il est ques­tion de l’en­vi­sa­ger du point de vue des jeunes filles. À moins d’in­té­grer l’idée que, pour les jeunes filles aus­si, le fait de jouer le rôle de par­te­naire sexuelle puisse éga­le­ment re­le­ver d’un fan­tasme sexuel in­avoué.

Quel rôle joue le complotisme dans le dé­ve­lop­pe­ment d'une contre-culture is­la­miste en sé­ces­sion cultu­relle avec le reste de la so­cié­té ?

Il y a se­lon toute vrai­sem­blance un at­trait pour le complotisme et ses thèses. C’est une sorte de mode, no­tam­ment chez ceux qui se voient comme les lais­sés-pour-compte d’une so­cié­té, d’un sys­tème, par le­quel ils ne se sentent pas consi­dé­rés. Dès lors, pour­quoi ce sys­tème s’éver­tue­rait-il à leur dire la vé­ri­té ? Or, pa­ra­doxa­le­ment, ne plus croire à tout ce que pro­pose la so­cié­té conduit un cer­tain nombre de ces ci­toyens à croire en tout le reste. Au­tre­ment dit, de nom­breux jeunes (et pas seule­ment des mu­sul­mans) ont le sen­ti­ment d’être de­puis trop long­temps les din­dons de la farce, ce qui leur fait dire qu’on ne les y re­pren­dra plus. À ce­la, il convient d’ajou­ter que l’is­la­misme, in­car­né par des in­di­vi­dus ou des or­ga­ni­sa­tions qui ne sont pas très por­tés sur l’au­to­cri­tique mais en re­vanche très à l’aise en ma­tière de vic­ti­mi­sa­tion, conforte et conso­lide les thèses com­plo­tistes. Il de­vient dès lors fré­quent d’en­tendre des dis­cours op­po­sant la France et l’oc­ci­dent à l’is­lam, qui est par ailleurs la re­li­gion, dans un rap­port très sou­vent iden­ti­ta­riste, de bon nombre de ces lais­sés-pour-compte.

Quid de l'an­ti­sé­mi­tisme ? Conduit-il cer­tains « Pa­les­ti­niens ima­gi­naires » de ban­lieue vers le dji­ha­disme ?

La cause pa­les­ti­nienne, l’an­ti­sio­nisme et l’es­sen­tia­li­sa­tion qui en dé­coule font en ef­fet de tout Juif un sio­niste et donc un en­ne­mi de la Pa­les­tine. On ren­con­tre­ra des jeunes gens,

fran­çais is­sus de l’im­mi­gra­tion magh­ré­bine, se sen­tir plus pa­les­ti­niens que les Pa­les­ti­niens (et en face, il se trou­ve­ra éga­le­ment des Juifs plus is­raé­liens que les Is­raé­liens eux­mêmes). Le suc­cès du complotisme et de l’an­ti­sé­mi­tisme nous ap­prend quelque chose de la dé­tes­ta­tion du sys­tème. De la France donc. Des jeunes som­més d’ai­mer la France et ses choix (po­li­tiques, no­tam­ment) n’y par­viennent pas. Com­ment s’en éton­ner quand une grande par­tie de la France se dé­teste elle-même ? Est-ce parce qu’ils ne par­viennent pas à ai­mer la France, que le complotisme, l’an­ti­sé­mi­tisme et l’is­la­misme pros­pèrent ? C’est une piste à creu­ser.

À la suite des at­ten­tats de Char­lie et de l'hy­per Ca­cher en jan­vier 2015, les re­pré­sen­tants de l'is­lam de France ont for­mel­le­ment condam­né la vio­lence mais aus­si­tôt pré­ci­sé que « tout ce­la n'avait rien à voir avec l'is­lam » avant d'ap­pe­ler à com­battre l'is­la­mo­pho­bie. Après les at­taques de no­vembre, on en­tend moins de dis­cours vic­ti­maires. Ob­ser­vez-vous un dé­but d'au­to­cri­tique, voire une vé­ri­table prise de conscience ?

Il n’existe pas à mes yeux de re­pré­sen­tant de l’is­lam de France dans la me­sure où cet is­lam pré­ten­du­ment de France n’existe pas. Il s’agit en réa­li­té d’in­di­vi­dus qui n’en­tendent rien à la réa­li­té qui est la nôtre au­jourd’hui. Lors­qu’ils pré­tendent que tout ce­la n’a rien à voir avec l’is­lam, il de­vrait pou­voir leur être ré­tor­qué : « Rien à voir avec quel is­lam ? Le vôtre ? » Cet em­bal­le­ment res­semble à un grand écart in­sou­te­nable puis­qu’il consiste à se dé­doua­ner vis-à-vis de l’opi­nion pu­blique d’un cô­té, sans se cou­per da­van­tage de la masse des fi­dèles de l’autre. À mes yeux, il de­vient urgent de som­mer ceux qui se sont au­to­pro­cla­més re­pré­sen­tants des mu­sul­mans en France d’ad­mettre qu’ils n’ont au­cune offre théo­lo­gi­co-ca­no­ni­co-spi­ri­tuelle à of­frir aux jeunes mu­sul­mans fran­çais de plus en plus dé­si­reux de don­ner une di­men­sion re­li­gieuse à leur exis­tence. Les res­pon­sables du CFCM sont com­plè­te­ment dé­con­nec­tés mais re­fusent de l’ad­mettre. Les at­taques de no­vembre n’y changent rien puisque dans les mosquées, et dans les dis­cours, il se dit tou­jours la même chose : « Ce­la n’est pas l’is­lam et les cou­pables ne sont pas mu­sul­mans. » Or, c’est bien l’is­lam qui est au centre de cette pro­blé­ma­tique. Nom­breux sont ceux au­jourd’hui qui en­cou­ragent les pos­tures vic­ti­maires, comme si les in­di­vi­dus qui souf­fraient le plus en France étaient les mu­sul­mans, en rai­son de leur ap­par­te­nance, réelle ou sup­po­sée, à l’is­lam. Se­lon moi, l’is­la­mo­pho­bie n’existe pas !

Une frange ul­tra-mi­no­ri­taire de la po­pu­la­tion dé­nie pour­tant aux mu­sul­mans, fussent-ils mo­dé­rés et ir­ré­pro­chables, la qua­li­té de Fran­çais…

Ce n’est pas l’is­lam en tant que re­li­gion dont les gens ont peur ou qu’ils haïssent. C’est bien plus ceux qui en sont les por­teurs et le fait qu’ils ap­pa­raissent en­core à leurs yeux comme des étran­gers à quoi il faut ajou­ter la ma­nière dont ils in­carnent l’is­lam. C’est une xé­no­pho­bie qui ne dit pas son nom et qui, se­lon moi et d’une cer­taine ma­nière, peut s’ex­pli­quer. La peur, les in­quié­tudes, les an­goisses et les in­com­pré­hen­sions sont hu­maines et pour le croyant que je suis, il me semble qu’al­lah me de­mande de les en­tendre, d’y être at­ten­tif et de faire tout ce qui est en mon pou­voir pour ten­ter de les apai­ser.

Dès le len­de­main du 13 no­vembre, l'état d'ur­gence ai­dant, le gou­ver­ne­ment a per­qui­si­tion­né nombre de mosquées sa­la­fistes. Le sa­la­fisme, y com­pris pié­tiste, est-il l'an­ti­chambre du ter­ro­risme dji­ha­diste ?

Le sa­la­fisme, au même titre que l’is­la­misme, est un terme qui veut dire tout et son contraire. Je ne sais sur quelles bases re­pose le choix de per­qui­si­tion­ner telle ou telle mos­quée. D’ailleurs, il est des lieux où le gou­ver­ne­ment n’est tou­jours pas in­ter­ve­nu alors que des dé­ci­sions de jus­tice ont été clai­re­ment pro­non­cées. Par exemple, celle d’ex­pul­ser des gens qui oc­cupent sans droit ni titre un cha­pi­teau sur un ter­rain en chan­tier cen­sé ac­cueillir le pro­jet d’une nou­velle mos­quée, et que la pré­fec­ture re­fuse d’exé­cu­ter. L’an­ti­chambre du ter­ro­risme, c’est d’abord l’ab­sence d’ap­pli­ca­tion du droit. Au 39, rue de Tan­ger, dans le 19e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, la mai­rie en­cou­rage un is­lam clan­des­tin contre un is­lam pai­sible vieux de plus de trente ans. La pré­fec­ture re­fuse de faire exé­cu­ter la dé­ci­sion d’ex­pul­sion. Ce n’est pas seule­ment un cer­tain sa­la­fisme qui peut être à l’ori­gine du ter­ro­risme, ce sont aus­si l’in­cons­cience et l’irresponsabilité de cer­tains po­li­tiques qui, en connais­sance de cause, laissent pros­pé­rer des in­di­vi­dus dans l’illé­ga­li­té la plus to­tale.

Pro­vince de Nan­ga­rhâr, Af­gha­nis­tan, no­vembre 2015. Daesh gagne du ter­rain aux dé­pens des ta­li­bans.

DANS LES MOSQUÉES, IL SE DIT TOU­JOURS LA MÊME CHOSE : « CE­LA N'EST PAS L'IS­LAM ET LES COU­PABLES NE SONT PAS MU­SUL­MANS. »

Dans votre der­nier livre L’is­lam se­ra fran­çais ou ne se­ra pas (Éd. Les points sur les I, 2015), vous fus­ti­gez à la fois le fi­nan­ce­ment des mosquées par les États étran­gers et l'in­gé­rence de l'état dans les af­faires des mu­sul­mans de France. Mais com­ment faire exis­ter un is­lam de France in­dé­pen­dant, qui soit à la fois ré­pu­bli­cain et re­pré­sen­ta­tif de sa base ?

Ma pro­po­si­tion est simple : il faut créer un consis­toire is­la­mique fran­çais. Une as­sem­blée d’imams fran­çais, avec tout ce que ce­la im­plique. Des imams qui pen­se­ront le culte is­la­mique, et rien que le culte, pour ici et main­te­nant. L’émer­gence d’un grand muf­ti de France et de grands imams ré­gio­naux ayant une par­faite maî­trise de la langue fran­çaise, une connais­sance du droit fran­çais et eu­ro­péen, de l’his­toire de France, de sa culture, de même qu’un sa­voir cer­tain sur les plans théo­lo­gique, ca­no­nique, spi­ri­tuel et in­tel­lec­tuel contri­bue­ra à voir émer­ger un is­lam fran­çais. Une telle struc­ture sau­ra sus­ci­ter l’adhé­sion puis­qu’elle ré­pon­dra à une de­mande ma­jo­ri­tai­re­ment fran­çaise. Tout fi­nan­ce­ment, tra­çable, non condi­tion­né, vi­sant à sou­te­nir et pro­mou­voir un is­lam clai­re­ment dé­fi­ni comme fran­çais se­ra dès lors bien­ve­nu. Et on peut ga­ger qu’un tel is­lam n’at­ti­re­ra ja­mais de fi­nan­ce­ment vi­sant à pro­mou­voir tout autre is­lam. •

1. Le 22 mars 1985, alors qu'il cam­brio­lait une mai­son, Ré­douane fut sur­pris par un gen­darme auxi­liaire qui lui ti­ra des­sus, le tuant d'une balle en plein coeur.

L'is­lam se­ra fran­çais ou ne se­ra pas, Fa­rid Ab­del­krim, Éd. Les points sur les i, 2015.

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