Is­lam de France : L'au­to­cri­tique est-elle li­cite ?

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Daoud Bou­ghe­za­la

Jeu­di 10 dé­cembre, porte de la Villette, Pa­ris 19e ar­ron­dis­se­ment. À l’ex­té­rieur du grand han­gar qui fait of­fice de mos­quée (voir en­ca­dré), un hur­lu­ber­lu dis­tri­bue des tracts de la Bible de Joa­chim, « der­nière ré­vé­la­tion » après l’an­cien Tes­ta­ment, l’évan­gile et le Co­ran. Mais l’is­lam de France n’a pas be­soin de nou­veaux pro­phètes, bien plu­tôt un exa­men de conscience. Ce­la tombe bien, Lar­bi Ke­chat, rec­teur de la mos­quée Ad-da’wa (« la pré­di­ca­tion »), or­ga­nise une confé­rence sur le thème « Com­ment faire so­cié­té ? Quel ave­nir pour l’is­lam de France ? ». Sans vou­loir noir­cir le ta­bleau, re­con­nais­sons qu’il y a le feu au lac : avec 1 700 jeunes Fran­çais for­mant le plus gros contin­gent oc­ci­den­tal de l’état is­la­mique, un Con­seil fran­çais du culte mu­sul­man aus­si inepte qu’in­au­dible, une jeunesse avec ses aî­nés comme avec son pays et une rue mu­sul­mane dé­bous­so­lée par la vague sa­la­fiste, les mo­dé­rés ont du pain sur la planche. Et savent qu’ils ne pour­ront plus s’en sor­tir par des pi­rouettes telles que « Pas d'amal­game, le ter­ro­risme n'a rien à voir avec l'is­lam », car même si l’arbre dji­ha­diste cache une fo­rêt de mu­sul­mans pai­sibles, se­lon la for­mule d’ab­den­nour Bi­dar, on se de­mande « quel est l'état réel de la fo­rêt dans la­quelle un tel arbre peut prendre ra­cine ».

Un mois après les at­ten­tats de Pa­ris, la fine fleur de l'is­lam ré­for­miste fran­çais ap­pe­lait les mu­sul­mans à l'exa­men de conscience. Si ce dis­cours cou­ra­geux ren­contre un cer­tain écho, les te­nants du re­la­ti­visme ex­cu­siste n'ont pas dit leur der­nier mot. Re­por­tage.

His­toire de dé­ga­ger quelques pistes de ré­flexion, le gra­tin de l’in­tel­li­gent­sia mu­sul­mane ré­for­miste a ré­pon­du pré­sent : le

rec­teur de la mos­quée de Bor­deaux Ta­req Ou­brou voi­sine avec le théo­lo­gien Gha­leb Bencheikh, l’is­la­mo­logue Ra­chid Ben­zine, le Frère mu­sul­man re­pen­ti Fa­rid Ab­del­krim (voir in­ter­view p. 63) et, ce­rise sur ce gâ­teau oe­cu­mé­nique, le prêtre ca­tho­lique Ch­ris­tian De­lorme, com­pa­gnon de route de la Marche des Beurs en 1983. Une foule bi­gar­rée de quelque 150 cu­rieux s’est pres­sée dans la salle. On y re­con­naît aus­si bien des jeunes femmes voi­lées black-blancs-beurs que des im­mi­grés de la pre­mière gé­né­ra­tion cou­verts d’un bon­net de prière, ou des qui­dams vê­tus comme vous et moi. Un mois après les at­ten­tats de Pa­ris, le fond de l’air est maus­sade. Le mo­dé­ra­teur du dé­bat, notre ami An­toine Me­nu­sier, met d’em­blée les pieds dans le plat : com­ment les imams peuvent-ils mettre de l’ordre dans les ha­diths (dits et faits pro­phé­tiques at­tri­bués à Ma­ho­met) qu’in­voque l’état is­la­mique pour lé­gi­ti­mer ses crimes ? Bonne sur­prise, Ta­req Ou­brou ré­pond cash : « Il fau­drait mettre de l'ordre dans la pen­sée. Les pro­blèmes que posent les ha­diths sont dé­jà dans le Co­ran. » Au­tre­ment dit, rien ne sert de créer une re­li­gion d’amour et de to­lé­rance ver­sets à l’ap­pui puisque d’autres sou­rates peuvent lé­gi­ti­mer le re­cours au ter­ro­risme. L’im­por­tant n’est pas tant le texte sa­cré en lui-même que l’usage qu’on en fait – et les joyeux drilles du Pe­tit jour­nal de Ca­nal+ ex­hi­bant des pas­sages bi­bliques ve­ni­meux de­vraient se le te­nir pour dit – : si, lec­ture à l’ap­pui, l’an­cien et le Nou­veau Tes­ta­ments se ré­vèlent aus­si cri­mi­no­gènes que le Co­ran, loués soient les juifs et les chré­tiens qui, pour l’im­mense ma­jo­ri­té, ne font pas de mal à une mouche !

Ques­tion exé­gèse is­la­mique, il y a en­core du bou­lot. En Re­nan mu­sul­man, Ou­brou ex­horte ses co­re­li­gion­naires à lan­cer une grande ré­forme in­tel­lec­tuelle et mo­rale afin de rendre le mes­sage is­la­mique conforme à notre époque. « En somme, le Co­ran al­ter­na­tif », comme le fai­sait dire Au­diard à Bel­mon­do dans Le Gui­gno­lo. Mais on n’est pas là pour ri­go­ler. Et l’imam bor­de­lais in­siste sur la né­ces­si­té de for­ger une « nou­velle doc­trine her­mé­neu­tique » apte à dé­fri­cher la brousse des ver­sets. Dans ce qui res­semble à des joutes po­lies entre doc­teurs en phi­lo­so­phie, Ou­brou et Ben­zine citent He­gel et en ap­pellent à « un tiers, une mé­dia­tion sco­las­tique » entre le croyant et le Co­ran de fa­çon à évi­ter « l'ac­cès sau­vage au texte ». Le clerc gi­ron­din ren­ché­rit : « Le simple fi­dèle n'a pas le droit d'ac­cé­der au texte quand il ne maî­trise pas les dis­ci­plines clas­siques (his­toire, lin­guis­tique, phi­lo­so­phie), mais aus­si les sciences exactes. » S’ils étaient ap­pli­qués, de tels cri­tères ré­ser­ve­raient la lec­ture du Co­ran à un quar­te­ron de Prix No­bel ! Sur­git donc la ques­tion à mille eu­ros, qu’an­toine Me­nu­sier ne manque pas de po­ser : « En France, qui a au­to­ri­té pour le faire ? » Si­lence gê­né. Dé­mu­nis, la plu­part des imams se contentent d’ad­mi­nis­trer le culte au quo­ti­dien, sans autre am­bi­tion in­tel­lec­tuelle. Sou­dain, la lu­mière n’est plus. Ex­tinc­tion gé­né­rale des feux. Un fris­son d’ef­froi par­court l’as­sis­tance : les mu­sul­mans ba­lisent comme les autres. Fausse alerte, le dis­jonc­teur avait lâ­ché. Comme par en­chan­te­ment, le dé­bat re­prend dès que la salle s’illu­mine. Après quelques dé­ve­lop­pe­ments sa­vants et un hom­mage au maître de céans, Lar­bi Ke­chat (« le pre­mier imam que j'ai en­ten­du par­ler de Dieu en fran­çais quand j'étais étu­diant », dixit Ou­brou), la po­lé­mique s’en­ve­nime lorsque Gha­leb Bencheikh prend la pa­role. Le spé­cia­liste du fait re­li­gieux se dit « fa­ti­gué » après chaque at­ten­tat à force d’en­tendre le « pas d'amal­game des hié­rarques de l'is­lam », avant de s’ex­cla­mer : « Si, ça a à voir avec l'is­lam ! Du Ni­ge­ria aux Philippines, des vies sont fau­chées au nom de notre tra­di­tion re­li­gieuse. Nous sommes ma­lades, il faut le re­con­naître pour gué­rir. » Il y a bel et bien quelque chose de →

GHA­LEB BENCHEIKH : « NOUS SOMMES MA­LADES, IL FAUT LE RE­CON­NAÎTRE POUR GUÉ­RIR. »

pour­ri dans l’oum­ma mon­diale. Avec cou­rage, Bencheikh fus­tige la com­plai­sance et la lâ­che­té de « tous ceux qui ont bé­ni les at­ten­tats sui­cides de­puis vingt ans ». Si ce n’est pas une condam­na­tion bien­ve­nue du pro­pa­les­ti­nisme aveugle de la rue mu­sul­mane, ça y res­semble fort…

Sous les fourches Cau­dines de l’au­to­cri­tique col­lec­tive, les imams ne sont dé­ci­dé­ment pas à la fête ce soir. L’an­cien chef des jeunes de L’UOIF Fa­rid Ab­del­krim en re­met une couche avec son ac­cent fau­bou­rien de Ga­vroche des ci­tés : entre des jeunes in­cultes et non po­li­ti­sés d’un cô­té, des imams aux ser­mons « 100 % en arabe » de l’autre, l’in­com­mu­ni­ca­tion est to­tale. Le bour­bier pro­fite aux bri­co­lages théo­lo­gi­co-iden­ti­taires, sur fond de sauce sa­la­fiste, qui mènent les plus pau­més des jeunes mu­sul­mans tout droit vers Daech. « Si l'en­trée était payante et la pré­sence non obli­ga­toire, il n'y au­rait pas un pé­quin au ser­mon du ven­dre­di ! », raille Ab­del­krim. Sa des­cente en flèches du ri­tua­lisme mu­sul­man bi­got jus­qu’à l’ab­surde (« On a même des sex­shops ha­lal ! Ar­rê­tez de nous prendre pour des idiots ! ») lui vaut un ton­nerre d’ap­plau­dis­se­ments.

Mais les mu­sul­mans ont as­sez par­lé aux mu­sul­mans. Et trop vi­gou­reu­se­ment. Place à un prêtre ca­tho­lique, le « cu­ré des Min­guettes », Ch­ris­tian De­lorme, pour pas­ser un peu de pom­made sur leur coulpe en­do­lo­rie. Trente-deux ans après la Marche des Beurs qu’il co-ini­tia, l’ec­clé­sias­tique lyon­nais a conser­vé le même lo­gi­ciel an­ti­ra­ciste. Mé­lange d’oe­cu­mé­nisme lé­ni­fiant (« il fau­drait plus de chré­tiens dans les mosquées et plus de mu­sul­mans dans les églises »), de re­la­ti­visme miel­leux (« l'évan­gé­lisme amé­ri­cain vaut par­fois cer­tains dis­cours mu­sul­mans ») et d’au­to­fla­gel­la­tion (« l'église a mis 1 700 ans pour re­non­cer à son mé­pris des juifs »), son dis­cours de l’ex­cuse fait mouche. À l’en­tendre, on ap­prend que les ma­nuels sco­laires ne per­mettent pas « aux pe­tits Ra­chid » de s’iden­ti­fier aux grands hommes, mal­gré toute la bonne vo­lon­té de la mi­nistre Val­laudbel­ka­cem pour co­lo­rer les pro­grammes. Pas éton­nant que cer­taines têtes brunes pré­fèrent en­trer dans l’his­toire à Ra­q­qa plu­tôt que de vivre au pays du Front na­tio­nal et de la haine de l’autre. La re­pen­tance, une cha­ri­té chré­tienne de­ve­nue folle ? La séance des ques­tions du pu­blic dé­voile la po­pu­la­ri­té à géo­mé­trie va­riable de cette im­pré­ca­tion. Sans s’em­bar­ras­ser de dé­tails, en bon émule de son pré­sident Ja­ku­bo­wicz, un mi­li­tant non mu­sul­man de la Li­cra aux che­veux blancs s’égo­sille : « Le vrai su­jet, c'est le ra­cisme qui touche les mu­sul­mans. Je trouve le score du FN aux ré­gio­nales tout aus­si grave que les at­ten­tats du 13 no­vembre. » La mol­lesse des ap­plau­dis­se­ments a de quoi ras­su­rer.

Dans le même es­prit, beau­coup in­voquent le prêche an­ti­ra­ciste du père De­lorme pour dé­non­cer « le pro­cès de l'is­lam » in­ten­té « à chaque at­ten­tat ». Les plus gei­gnards in­si­nuent presque que le ter­ro­risme n’est « qu'un juste re­tour de bâ­tons » pro­vo­qué par l’ex­clu­sion et l’is­la­mo­pho­bie : de quoi exas­pé­rer Fa­rid Ab­del­krim (« je connais des chô­meurs mi­sé­reux qui ne font de mal à per­sonne »). Une qua­dra brune, les traits magh­ré­bins, au vi­sage dé­cou­vert et à l’élo­cu­tion im­pec­cable, ap­pelle même à « culpa­bi­li­ser les jour­na­listes et les mé­dias is­la­mo­phobes » (Va­leurs ac­tuelles, Le Point, sui­vez mon re­gard…), non sans consen­tir à une cer­taine au­to­cri­tique. La cri­tique de l’is­lam ne se­rait ain­si re­ce­vable qu’en vase clos : faut-il donc psal­mo­dier qu’il n’y a de dieu qu’al­lah et que Ma­ho­met est son mes­sa­ger pour avoir le droit de l’ou­vrir ? À l’ap­plau­di­mètre, ce genre de pos­ture vic­ti­maire dis­pute la pre­mière place aux dis­cours au­to­cri­tiques. Sin­gu­liè­re­ment, les spec­ta­teurs fus­ti­geant le ma­so­chisme « an­tiis­lam » des ora­teurs ap­par­tiennent aux deuxième et troi­sième gé­né­ra­tions im­mi­grées. Les « da­rons » ve­nus du bled ne disent mot, sem­blant tan­tôt ac­quis à un exa­men de conscience col­lec­tif, tan­tôt adeptes de l’ex­cu­sisme cher au père De­lorme.

Pris dans cette lutte des âges, quelques conver­tis de 35-40 ans sa­luent les dis­cours ve­nus de l’es­trade « qui sonnent vrai ». Ain­si de ce li­braire néo­mu­sul­man de­puis quinze ans qui ap­pelle de ses voeux la créa­tion d’une union des trans­cou­rants in­tel­lec­tuels ma­ho­mé­tans – Frères mu­sul­mans, sa­la­fistes et ré­for­ma­teurs mê­lés. Son cri du coeur – « on veut un is­lam fran­çais et une exé­gèse contem­po­raine, pas une lec­ture du viie siècle ! » – mé­ri­te­rait d’être en­ten­du pour faire émer­ger une vé­ri­table re­pré­sen­ta­tion mu­sul­mane. Et c’est ain­si qu’al­lah se­rait grand en Ré­pu­blique. •

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