Nord : La chute de l'em­pire so­cia­liste

LA CHUTE DE L'EM­PIRE SO­CIA­LISTE

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Sté­phane Da­niel

La perte du con­seil ré­gio­nal marque le der­nier épi­sode d'une sé­rie de re­vers élec­to­raux des amis de Mar­tine Au­bry dans leur bas­tion du Nord. À court d'idées de­puis long­temps, ce mi­ni État-ps bâ­ti sur le clien­té­lisme est dé­sor­mais à court de res­sources.

Leur sort était en prin­cipe scel­lé dès le soir du pre­mier tour des élec­tions ré­gio­nales. Avec le re­trait de la liste PS ar­ri­vée loin der­rière celle de Ma­rine Le Pen et de Xa­vier Ber­trand, les six col­la­bo­ra­teurs du groupe so­cia­liste au con­seil ré­gio­nal Nord-pas-deca­lais per­daient du même coup une ba­taille élec­to­rale et leur emploi. Ain­si va l’al­ter­nance. Mais c’était comp­ter sans Da­niel Per­che­ron, le pré­sident sor­tant, qui avant de ti­rer sa ré­vé­rence leur a of­fert un gé­né­reux sur­sis en pro­lon­geant leur CDD de six mois. Les contrats ont été si­gnés entre les deux tours. La liste de ceux aux­quels Da­niel Per­che­ron a te­nu à lais­ser un bon sou­ve­nir, au frais du contri­buable d’une des ré­gions les plus pauvres de France, ne s’ar­rête pas là. Ain­si ce « conseiller tech­nique » qui, après un long sé­jour au ca­bi­net des maires PS de Tour­coing, fut l’éphé­mère di­rec­teur de ca­bi­net de Mar­tine Au­bry avant d’être se­cou­ru par le « pré­sident » comme on a pris l’ha­bi­tude de l’ap­pe­ler dans son fief du Nord (voir en­ca­dré). Lui aus­si joue­ra les pro­lon­ga­tions du­rant six mois en conser­vant son sa­laire qui avoi­si­ne­rait les 4 500 €. À quels postes se­ront af­fec­tés ces purs pro­duits de l’ap­pa­reil so­cia­liste alors que la nou­velle as­sem­blée ré­gio­nale ne compte dé­sor­mais que des élus de droite et d’ex­trême droite ? Nul ne le sait pour le mo­ment, pas même les in­té­res­sés. On peut tou­te­fois pa­rier qu’ils sau­ront se fondre par­mi les quelque 2 000 agents (hors tech­ni­ciens et ou­vriers de ser­vice) que comp­tait l’exé­cu­tif ré­gio­nal avant sa fu­sion avec la ré­gion Pi­car­die.

La dé­ro­bade de Mar­tine Au­bry

Ch­ris­telle fai­sait par­tie des col­la­bo­ra­teurs du groupe so­cia­liste au con­seil ré­gio­nal Nord-pas-de-ca­lais. Avant même la dé­route élec­to­rale de son par­ti, sa dé­ci­sion était prise de tour­ner la page. « J'ai été naïve en pen­sant pou­voir faire bou­ger les choses. » Elle est sur le point de par­tir étu­dier en Angleterre et se ver­rait bien en­suite tra­vailler au sein d’une as­so­cia­tion hu­ma­ni­taire. À 36 ans, cette di­plô­mée en sciences po­li­tiques, ex-se­cré­taire de sec­tion PS, élue mu­ni­ci­pale, est pas­sée suc­ces­si­ve­ment au con­seil dé­par­te­men­tal du Nord, au ca­bi­net de l’an­cien maire de Tour­coing, à l’union dé­par­te­men­tale des CCAS. Un par­cours d’ap­pa­rat­chik somme toute as­sez ba­nal dans le Nord, bas­tion d’un PS long­temps tout-puis­sant et qui pro­cu­rait du tra­vail à d’in­nom­brables pe­tites mains en les em­ployant dans les col­lec­ti­vi­tés lo­cales. « Tous les par­tis fonc­tionnent comme ça », se dé­fend Ch­ris­telle. Reste que la cam­pagne pour les ré­gio­nales l’a convain­cue de prendre ses dis­tances avec le gra­tin so­cia­liste lo­cal. Se­lon elle, ces ré­gio­nales étaient pra­ti­que­ment per­dues d’avance. Elle dé­plore d’abord, comme beau­coup de militants, une gros­sière er­reur de cas­ting : le choix, pour conduire la liste, du fi­dèle par­mi les fi­dèles de Mar­tine Au­bry, ad­joint à la mai­rie de Lille et vice-pré­sident du con­seil ré­gio­nal. « En voyant que c'était Pierre de Sain­ti­gnon, les militants se sont po­sé des ques­tions. Face à deux per­son­na­li­tés na­tio­nales comme Xa­vier Ber­trand et Ma­rine Le Pen, il ne fai­sait pas le poids. Fran­che­ment, qui connaît Pierre de Sain­ti­gnon ? C'est avant tout un homme de dos­sier, qui, en plus, n'est pas tou­jours à l'aise lors­qu'il est au contact du pu­blic. » Ch­ris­telle, qui ne par­donne pas à Mar­tine Au­bry de s’être dé­ro­bée à ses res­pon­sa­bi­li­tés en re­non­çant à me­ner la ba­taille des ré­gio­nales, pour­suit : « En­suite, quand on a vu les 15 pre­miers noms sur la liste, on s'est ren­du compte que les places d'éli­gibles étaient ac­ca­pa­rées par des cu­mu­lards, dé­pu­tés-maires, et même un Fran­çois La­my pa­ra­chu­té de Pa­ris qui doit avoir un ap­par­te­ment à Lille de­puis trois ou quatre mois… En fait, on a sys­té­ma­ti­que­ment bar­ré la route à des jeunes pour­tant pro­met­teurs. » Les ba­rons lo­caux ont usé de leur in­fluence et pe­sé de tout leur poids pour se tailler la part du lion. « Ça a créé d'énormes frus­tra­tions à l'in­terne. Les gens qu'on place, les pro­mo­tions, les re­com­man­da­tions de cer­tains élus en fa­veur de tel ou tel, les re­cy­clages, les femmes des uns, les ma­ris des autres… On est d'ailleurs nom­breux à faire les mêmes constats. Mais ça reste entre nous. De­vant les têtes d'af­fiche du par­ti, le dis­cours doit tou­jours res­ter po­li­cé. »

Ca­rotte et bâ­ton

Elle aus­si est en rup­ture de ban avec le PS. Cette fonc­tion­naire de 50 ans, an­cienne élue no­tam­ment au con­seil ré­gio­nal pré­fé­rant ne pas dé­ro­ger au de­voir de ré­serve en res­tant ano­nyme, est « tou­jours so­cia­liste de coeur », mais elle a ren­du sa carte car elle ne se re­con­naît pas dans le PS d’au­jourd’hui. Elle a été par­ti­sane d’ar­naud Mon­te­bourg et croit tou­jours en sa VIE Ré­pu­blique. « Moi j'ar­rête la po­li­tique et je re­grette que d'autres ne soient pas ca­pables d'en faire au­tant. Ceux qui ont au­jourd'hui 60, 70 ans ont pris le pou­voir dans les an­nées 1980 et, de­puis, ils ne veulent plus le lâ­cher. Ils ont éli­mi­né tous ceux qui pou­vaient les me­na­cer, ils ont pha­go­cy­té les postes, ils ont su jouer de la ca­rotte et du bâ­ton. C'est ça aus­si le so­cia­lisme mu­ni­ci­pal. » Au len­de­main du se­cond tour des ré­gio­nales, Do­mi­nique Baert, dé­pu­té-maire PS de Wat­tre­los, lui a ré­pon­du à dis­tance en es­ti­mant que le re­nou­vel­le­ment po­li­tique n’est pas l’ur­gence et qu’il ne fal­lait pas suc­com­ber au « jeu­nisme ». La perte du con­seil ré­gio­nal consti­tue le der­nier épi­sode d’une sé­rie noire comme le PS n’en a ja­mais connu ici. En moins de deux ans, la plu­part des grandes villes du Nord-pas-de-ca­lais (Lille et Douai étant les no­tables ex­cep­tions), la com­mu­nau­té ur­baine de Lille, le con­seil dé­par­te­men­tal du Nord sont tom­bés dans l’es­car­celle de la droite. Et il y a pé­ril en la de­meure. Car sans par­ler de la por­tée sym­bo­lique de ces échecs suc­ces­sifs sur ces terres du Nord, long­temps re­gar­dées comme des bas­tions so­cia­listes in­ex­pug­nables, le PS se re­trouve confron­té à un double pro­blème qui me­nace ni plus ni moins que son →

CER­TAINS MILITANTS « ALI­MEN­TAIRES » DU PS SONT DÉ­JÀ AL­LÉS VOIR EN FACE CE QU'ON AVAIT À LEUR PRO­PO­SER

exis­tence. Pre­mière consé­quence concrète, la chute des re­ve­nus des fé­dé­ra­tions dé­par­te­men­tales, no­tam­ment celles du Nord et du Pas-de-ca­lais, jusque-là par­mi les plus puis­santes du PS. Un élu re­ver­sant au moins 10 % de ses in­dem­ni­tés à son par­ti, les fé­dé­ra­tions voient leur bud­get, au fil des dé­faites, se ré­duire comme peau de cha­grin, ce qui li­mite leur marge de ma­noeuvre pour re­mo­bi­li­ser les troupes, ou ce qu’il en reste. La « fé­dé » du Nord, dont les ef­fec­tifs ont long­temps tour­né au­tour de 10 000 adhé­rents, en af­fiche à peine 3 500 au­jourd’hui.

Militants ou clients?

Bien sûr, tout n’est pas en­core per­du. Des dé­cen­nies à la tête des exé­cu­tifs ter­ri­to­riaux ont per­mis d’ins­tal­ler so­li­de­ment des hommes dé­voués à des postes clés, et sur­tout de veiller à ce que les le­viers de com­mande res­tent entre de bonnes mains. Et no­tam­ment le lo­ge­ment so­cial, vé­ri­table chasse gar­dée. Ce sec­teur en pé­nu­rie chro­nique, ha­bi­le­ment gé­ré, peut en ef­fet four­nir une clien­tèle re­con­nais­sante à ceux qui en dé­tiennent les clés. Per­sonne ne s’est éton­né, il y a quelques mois, lorsque Alain Ca­cheux, an­cien dé­pu­té, an­cien ad­joint à la mai­rie de Lille, a cé­dé son fau­teuil de pré­sident de LMH – pre­mier bailleur so­cial de la mé­tro­pole lil­loise – à Di­dier Man­nier, an­cien pré­sident du con­seil dé­par­te­men­tal du Nord, au­jourd’hui conseiller mu­ni­ci­pal et conseiller à la mé­tro­pole lil­loise. En de­hors de ce contrôle di­rect, les élus ont su, du temps où ils étaient aux af­faires, culti­ver des re­la­tions avec des par­te­naires ha­bi­tuels des col­lec­ti­vi­tés lo­cales et en­ri­chir un car­net d’adresses de­ve­nu par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieux en pé­riode de vaches maigres. Après la dé­route aux der­nières mu­ni­ci­pales, le maire so­cia­liste de Tour­coing, bat­tu, a pu ain­si re­trou­ver un ave­nir pro­fes­sion­nel comme char­gé de mis­sion à la Caisse des dé­pôts. Si cer­tains ont su se mettre à l’abri avant le nau­frage, les mois qui viennent s’an­noncent très rudes. Il se­ra main­te­nant ex­trê­me­ment dif­fi­cile pour les élus so­cia­listes sans man­dat et leurs équipes de col­la­bo­ra­teurs – sou­vent plé­tho­riques – de trou­ver une branche à la­quelle se rac­cro­cher, alors que les grosses col­lec­ti­vi­tés lo­cales penchent à droite. Dans ces condi­tions, on ne voit pas ce qui pour­rait stop­per la spi­rale du dé­clin du PS. Sa force d’at­trac­tion dans le Nord te­nait pour beau­coup à sa ca­pa­ci­té à dis­tri­buer avan­tages et récompenses aux « militants » qui se confon­daient sou­vent avec des clients, sa­chant se rendre utiles en échanges de fa­ci­li­tés et avan­tages di­vers : lo­ge­ment, em­plois, hon­neurs, sub­ven­tions… Ces adhé­rents dits « ali­men­taires » ont été les pre­miers à dé­ser­ter un par­ti en perte de vi­tesse et ils laissent un grand vide. Ceux-là com­mencent à al­ler voir en face ce qu’on a à leur pro­po­ser. Quant aux so­cia­listes de convic­tion, exas­pé­rés par les com­bi­nai­sons des ca­ciques lo­caux et dé­bous­so­lés par le li­bé­ral-so­cia­lisme de Fran­çois Hol­lande, ils veulent croire que la nou­velle per­cée de Ma­rine Le Pen dans leur ré­gion pro­vo­que­ra un sur­saut mo­ral. Le FN comme élec­tro­choc sa­lu­taire au PS. Pro­ba­ble­ment le trai­te­ment de la der­nière chance. •

Mar­tine Au­bry et Pierre de Sain­ti­gnon, Lille, 16 avril 2015.

Da­niel Per­che­ron.

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