Qué­bec : Vive la France libre !

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Ma­thieu Bock-co­té

Un im­mense élan de so­li­da­ri­té s'est em­pa­ré du Qué­bec après le 13 no­vembre. Dans un pays mi­né par le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, cette em­pa­thie co­lé­reuse a mon­tré que l'amour de la France était aus­si l‘amour de sa propre iden­ti­té.

Le 13 no­vembre 2015, cha­cun, au Qué­bec, a cher­ché les mots qu’il fal­lait pour té­moi­gner de sa sym­pa­thie au peuple fran­çais, vic­time d’un acte de guerre qui était aus­si un acte de pure bar­ba­rie. Les di­ri­geants du monde oc­ci­den­tal ont rap­pe­lé les liens his­to­riques de leur pays avec la France, et ajou­taient nor­ma­le­ment, ce qui al­lait de soi, un mot sur Pa­ris, en pui­sant dans les nom­breuses images qui d’une ma­nière ou d’une autre, en font un lieu ir­rem­pla­çable de notre ci­vi­li­sa­tion. Les Qué­bé­cois les ont trou­vés dans un vo­ca­bu­laire qui leur était fa­mi­lier jus­qu’aux an­nées 1980-1990, mais qui était tom­bé, de­puis, en désué­tude : ils se sont rap­pe­lé, à la té­lé­vi­sion un peu, mais sur les mé­dias so­ciaux sur­tout, que la France a dé­jà été leur « mère pa­trie » et qu’elle est le « pays de leurs an­cêtres ». Ont re­par­lé de nos « cou­sins ». Car c’est une his­toire de famille.

Le Qué­bec, il y a de ce­la très long­temps, a dé­jà été la Nou­velle-france et même s’il est ten­té, comme toutes les autres na­tions oc­ci­den­tales, de vivre dans un pré­sent per­pé­tuel et de re­gar­der la part de pas­sé qui lui reste comme un mu­sée des hor­reurs, il reste au coeur de la culture qué­bé­coise le sen­ti­ment d’un lien in­time avec la France. L’his­toire des re­la­tions entre nos deux peuples est sin­gu­lière, et non exempte de fric­tions. Les Fran­çais ont sou­vent une vi­sion sym­pa­thique, quoique un peu folk­lo­rique, des Qué­bé­cois. Cer­tains les ima­ginent comme une ad­mi­rable tri­bu en ré­sis­tance contre l’an­gli­ci­sa­tion et la glo­ba­li­sa­tion an­glo-saxonne. On ai­me­rait que ce soit en­core vrai. N’on­tils pas mon­tré la voie avec la lutte pour la sou­ve­rai­ne­té du Qué­bec ? On leur a em­prun­té le terme d’ailleurs : en France, les conser­va­teurs de la sou­ve­rai­ne­té sont de­ve­nus des sou­ve­rai­nistes. Les autres voient le Qué­bec comme une bour­gade sym­pa­thique rem­plie de gens au­then­tiques mais un peu rustres et pro­vin­ciaux. Cette condes­cen­dance fait que pas mal de Qué­bé­cois se tournent vers les États-unis ou la Grande-bre­tagne. De temps en temps, il se trouve un in­tel­lec­tuel pour ex­pli­quer qu’il se sent da­van­tage chez lui à Londres qu’à Pa­ris, comme s’il fal­lait s’ap­pro­prier po­si­ti­ve­ment la mé­moire du conqué­rant pour ef­fa­cer la vieille bles­sure de la conquête. Ce n’est pas né­ces­sai­re­ment nou­veau. Ceux qui veulent plaire à leur maître ont tou­jours la sin­gu­lière ha­bi­tude de le sin­ger. Il n’en de­meure pas moins qu’il y a au coeur de la culture qué­bé­coise un dé­sir de France. Au fil de leur his­toire, les Qué­bé­cois ai­mèrent suc­ces­si­ve­ment la France ca­tho­lique puis la France ré­pu­bli­caine. En fait, l’af­fec­tion trans­cen­dait le ré­gime et se por­tait di­rec­te­ment sur le pays. Un in­tel­lec­tuel qué­bé­cois li­sait avec au­tant de pas­sion Charles Pé­guy dans les an­nées 1920 ou 1930 qu’il li­ra Claude Lé­vi-strauss ou Louis Al­thus­ser (hé­las !) dans les an­nées 1970. Au­jourd’hui en­core, les oeuvres de Finkielkraut, de Houel­le­becq ou d’on­fray trouvent un écho chez nous, même si la po­lé­mique nous est gé­né­ra­le­ment rap­por­tée par notre in­tel­li­gent­sia lo­cale qui penche très à gauche. Cette vieille tra­di­tion fran­co­phile qui n’est pas seule­ment une pas­sion de let­trés, mais une ma­nière comme une autre de re­nouer avec les ra­cines les plus pro­fondes de notre iden­ti­té et d’em­bras­ser une part ir­rem­pla­çable de nous-mêmes. La culture qué­bé­coise a beau être riche et vi­vante, et pro­fon­dé­ment dé­ter­mi­née par son en­ra­ci­ne­ment amé­ri­cain, elle est in­sé­pa­rable, na­tu­rel­le­ment, du coeur vi­vant de la fran­co­pho­nie. Un poète comme Gas­ton Mi­ron (1928-1996), par exemple, a cru de­voir pas­ser par la France pour re­con­qué­rir sa propre langue. Il n’avait pas tort.

Laï­ci­té contre di­ver­si­té

La France joue aus­si le rôle de mo­dèle ou de contre-mo­dèle dans cer­tains dé­bats po­li­tiques. Les uns vantent la laï­ci­té à la fran­çaise, les autres la dia­bo­lisent. Plus sou­vent qu’au­tre­ment, ni les uns ni les autres ne la com­prennent. Reste que c’est sou­vent à tra­vers le prisme fran­çais, pour le meilleur et pour le pire, que nous cher­chons à com­prendre les grands pro­blèmes des so­cié­tés oc­ci­den­tales. On le re­proche sou­vent aux Qué­bé­cois, comme si leur vé­ri­table éman­ci­pa­tion col­lec­tive consis­tait moins à se dé­li­vrer po­li­tique- →

LES OEUVRES DE FINKIELKRAUT, DE HOUEL­LE­BECQ OU D'ON­FRAY TROUVENT UN ÉCHO AU QUÉ­BEC.

ment du Ca­na­da qu’à se li­bé­rer cultu­rel­le­ment de la France. La so­cié­té « di­ver­si­taire » aime brouiller les ori­gines et les mul­ti­plier, et puis­qu’une im­mi­gra­tion mas­sive ca­rac­té­rise le Qué­bec comme les autres so­cié­tés oc­ci­den­tales, la gauche mul­ti­cul­tu­relle tra­vaille fort à re­la­ti­vi­ser les ra­cines fran­çaises du Qué­bec. À la ri­gueur, elle rap­pel­le­ra leur exis­tence pour les dia­bo­li­ser en fa­bri­quant un pas­sé mas­si­ve­ment es­cla­va­giste à la Nou­velle-france, comme si le Qué­bec de­vait aus­si trou­ver sa ma­nière de par­ti­ci­per au pé­ché ori­gi­nal de la ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale contre la dif­fé­rence et l’al­té­ri­té.

Tuer la mère pa­trie

La re­la­tion fran­co-qué­bé­coise a eu des hauts et des bas. Il y a eu des pé­riodes d’ou­bli. Soixante-dix ans après la conquête an­glaise de 1760, Toc­que­ville, de pas­sage au Bas-ca­na­da en 1831, était tout éton­né de dé­cou­vrir qu’il y avait en­core un peuple fran­çais dans la val­lée du Saint-laurent. Avec un mé­lange de ten­dresse et de pi­tié, il se dé­so­lait des ef­fets ra­va­geurs de la su­bor­di­na­tion po­li­tique sur la culture d’un peuple, vic­time d’une mu­ti­la­tion iden­ti­taire bien réelle. Il épou­se­ra spon­ta­né­ment sa cause. Il fait quand même fi­gure d’ex­cep­tion au xixe siècle. On constate sou­vent la chose, la mé­moire co­lo­niale de la France semble to­ta­le­ment confis­quée par l’épi­sode al­gé­rien. Elle n’a pas vrai­ment in­té­gré sa pre­mière aven­ture co­lo­niale, qui est non seule­ment à l’ori­gine du Qué­bec, la seule so­cié­té fran­çaise dont elle a ac­cou­ché, mais aus­si de son for­mi­dable do­maine ma­ri­time, dont elle s’en­or­gueillit en­core au­jourd’hui. Si elle le fai­sait, elle pour­rait peut-être nuan­cer le por­trait stric­te­ment né­ga­tif qu’on lui pro­pose de son pas­sé co­lo­nial. Les Qué­bé­cois, de leur cô­té, ou­bliaient plus dif­fi­ci­le­ment la France : leur ori­gine fran­çaise per­met­tait de faire va­loir leurs droits et leurs in­té­rêts de­vant un pou­voir an­glais qui les consi­dé­rait comme une tri­bu in­si­gni­fiante à l’échelle de l’his­toire. Se rap­pe­ler que nous avions dé­jà été fran­çais, et que cette ori­gine nous mar­quait en­core un peu, nous gran­dis­sait de­vant ceux qui nous condam­naient à la dis­pa­ri­tion na­tio­nale.

Long­temps, c’est à tra­vers le des­tin de la France – et aus­si de la re­li­gion ca­tho­lique – que les Qué­bé­cois ont men­ta­le­ment par­ti­ci­pé au des­tin du monde et qu’ils se dé­li­vraient de leur ten­ta­tion iso­la­tion­niste. Ain­si, au mo­ment de la Pre­mière

Guerre mon­diale, alors qu’ils re­chi­gnaient à ser­vir sous les dra­peaux bri­tan­niques, plu­sieurs Qué­bé­cois (on par­lait alors des Ca­na­diens fran­çais) prirent néan­moins les armes pour al­ler li­bé­rer le pays de leur coeur et de leurs an­cêtres. Ce fut no­tam­ment le cas d’oli­var As­se­lin (1874-1937), jour­na­liste et pu­bli­ciste de re­nom, pour le­quel le pa­trio­tisme qué­bé­cois était in­com­plet sans une fran­co­phi­lie af­fir­mée. En un mot, bien des Qué­bé­cois n’avaient au­cu­ne­ment en­vie de ver­ser leur sang pour l’em­pire qui les avait conquis et qui les do­mi­nait en­core, mais étaient prêts au sa­cri­fice ul­time pour la France. Et en 1940, la chute de Pa­ris pro­vo­que­ra au Qué­bec un sen­ti­ment de stu­pé­fac­tion et de déses­poir. C’est à cette lu­mière-là qu’on doit com­prendre la ré­ac­tion qué­bé­coise de­vant les at­ten­tats du 13 no­vembre.

De­puis une cin­quan­taine d’an­nées, de­puis la Ré­vo­lu­tion tran­quille, en fait, nos deux peuples ont connu des re­trou­vailles. À par­tir des an­nées 1960, plu­sieurs Qué­bé­cois ont fait le pè­le­ri­nage en Nor­man­die pour re­trou­ver les fa­milles dont ils pro­ve­naient. C’était une grande quête iden­ti­taire qui s’ou­vrait et le gé­né­ral de Gaulle, qui croyait que la France avait une dette à l’en­droit des Qué­bé­cois, consi­dé­ré par lui comme un « mor­ceau du peuple fran­çais », l’avait par­fai­te­ment com­pris. Lui qui voyait les na­tions der­rière les idéo­lo­gies vou­lait que la France ap­puie plei­ne­ment la seule na­tion du Nou­veau Monde dont elle avait ac­cou­ché. Ces re­trou­vailles furent consa­crées par la vi­site du gé­né­ral de Gaulle en juillet 1967. Son par­cours le long du che­min du Roy, qui longe le fleuve Saint-laurent entre Qué­bec et Mon­tréal, a joué un rôle non né­gli­geable dans l’af­fir­ma­tion na­tio­nale qué­bé­coise. Le « Vive le Qué­bec libre ! » du gé­né­ral de Gaulle, qui n’avait rien d’une fo­lie gra­tuite, a ins­crit la cause du Qué­bec sur la carte du monde.

De­puis, la re­la­tion France-qué­bec est au coeur de la di­plo­ma­tie qué­bé­coise. Si le Qué­bec avait fait le choix de l’in­dé­pen­dance en 1980 ou en 1995, il sa­vait pou­voir comp­ter sur l’ap­pui fran­çais. Alain Jup­pé et Phi­lippe Séguin avaient peu de choses en com­mun, si­non une fi­dé­li­té par­ta­gée à Jacques Chi­rac et une adhé­sion pro­fonde à la cause sou­ve­rai­niste, qu’ils étaient prêts à ser­vir, la der­nière fois qu’elle fut vrai­ment pos­sible. La France, dans les faits, est al­lée bien au-de­là de la doc­trine de la non-in­gé­rence, no­nin­dif­fé­rence, théo­ri­sée par Alain Pey­re­fitte.

DE GAULLE CROYAIT QUE LA FRANCE AVAIT UNE DETTE À L'EN­DROIT DES QUÉ­BÉ­COIS, QU'IL CONSI­DÉ­RAIT COMME UN « MOR­CEAU DU PEUPLE FRAN­ÇAIS ».

C’est en ayant tout ce­la en tête qu’on com­pren­dra le mé­lange de co­lère, d’in­di­gna­tion et de tris­tesse qui a en­va­hi le coeur des Qué­bé­cois le 13 no­vembre. Les at­ten­tats évo­quaient des lieux fa­mi­liers. Plu­sieurs se sont dits : « Je connais cette rue de Pa­ris ! J’y ai des amis, des proches, de la famille ! » C’est peut-être pour ce­la qu’ils furent nom­breux à se sen­tir frap­pés non seule­ment en tant qu’oc­ci­den­taux mais aus­si un peu en tant que Fran­çais. Ce n’était pas la pre­mière fois, et ce ne se­ra pro­ba­ble­ment pas la der­nière. En fait, les trau­ma­tismes his­to­riques ont la sin­gu­la­ri­té de faire re­mon­ter à la sur­face cer­taines parts en­fouies des iden­ti­tés col­lec­tives, de ré­ac­ti­ver des sen­ti­ments que l’on croyait neu­tra­li­sés et des ré­flexes que l’on croyait désa­mor­cés. Il s’agit moins de la part ar­chaïque des peuples que de leur part in­al­té­rable, qui les ancre dans l’his­toire. Quand l’his­toire re­noue avec sa part tra­gique, on voit bien se dé­com­po­ser les ra­tio­ci­na­tions des sciences so­ciales sur les iden­ti­tés col­lec­tives qui se­raient de pures construc­tions so­ciales sans pro­fon­deur exis­ten­tielle.

Au cours d’un échange pu­blic, un ami m’a dit qu’avec ces at­ten­tats, nous étions tous un peu fran­çais au­jourd’hui. Je lui ai ré­pon­du que nous étions tous plus qu’un peu fran­çais, et ce­la de­puis tou­jours. Il ne m’a pas contre­dit. •

Voyage du gé­né­ral de Gaulle au Qué­bec, 24 juillet 1967.

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