L'is­lam, com­ment vivre avec, ici

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Paul Thi­baud

L'is­lam ne doit plus consi­dé­rer la ré­si­dence en France comme une contin­gence sans va­leur, et l'état comme un simple dé­bi­teur de ser­vices. Alors, l'éner­gie dont font preuve les mu­sul­mans de France pour s'af­fir­mer pour­rait être ré­orien­tée et de­ve­nir une contri­bu­tion au ci­visme na­tio­nal.

L'idéo­lo­gie pré­pon­dé­rante ex­pose in­for­ma­teurs et com­men­ta­teurs à se trom­per sur la ma­nière dont les re­li­gions sont pré­sentes dans la vie so­ciale. On les consi­dère soit comme des eth­nies, soit comme des mou­ve­ments d’opi­nion à pré­oc­cu­pa­tion éthique. Quand on conclut, de la pré­sence de mu­sul­mans par­mi les vic­times des ter­ro­ristes, que leur mo­tif n’est pas re­li­gieux, on ap­plique une grille d’ana­lyse ins­pi­rée par un uni­ver­sa­lisme naïf pour le­quel toute la vio­lence so­ciale re­vient à la « haine de l’autre » et pour cette rai­son, on ignore la vio­lence contre les mau­vais croyants. On se trompe tout au­tant quand on iden­ti­fie les re­li­gions à par­tir de leur en­sei­gne­ment mo­ral. À cet égard toutes les re­li­gions, mo­no­théistes du moins, sont im­pec­cables ; elles re­prennent la « règle d’or » : ne fais pas aux autres ce que tu ne vou­drais pas su­bir, res­pecte la vie hu­maine. Mal­heu­reu­se­ment, pas plus que les idéo­lo­gies laïques, les re­li­gions ne font ce qu’elles disent. Leur ac­tion est d’une autre na­ture que leur mes­sage mo­ral. Elles struc­turent des per­son­na­li­tés en les fai­sant en­trer et ha­bi­ter dans l’an­thro­po­lo­gie fon­da­men­tale qui cor­res­pond à leurs ré­cits et à leurs rites. Sur­tout, elles condi­tionnent et rassurent leurs fi­dèles en leur im­po­sant, plus ou moins stric­te­ment, un mode de vie.

Sur l’an­thro­po­lo­gie, quant à la dy­na­mique qu’elles inau­gurent, les re­li­gions dif­fèrent pro­fon­dé­ment1. Les dif­fé­rences sont en­core plus fla­grantes en ce qui concerne les dis­ci­plines quo­ti­diennes. Le chris­tia­nisme, même ca­tho­lique, a ces­sé ces der­nières dé­cen­nies d’être un mode de vie. À l’op­po­sé, l’is­lam, on le voit dé­sor­mais en Eu­rope, s’iden­ti­fie par des ma­nières de s’ha­biller, de se nour­rir, de scan­der la jour­née… qu’il im­pose dans l’es­pace pu­blic, en fai­sant va­loir ses in­ter­dits d’une fa­çon que des re­por­tages à Saint-de­nis ou à Mo­len­beek ont dé­crit ré­cem­ment. Mi­chèle Tribalat a mon­tré l’ef­fi­ca­ci­té de cette oc­cu­pa­tion du temps et de l’es­pace ces der­nières dé­cen­nies : ra­ré­fac­tion des ma­riages mixtes, trans­mis­sion re­li­gieuse de plus en plus as­su­rée dans les fa­milles. En France, le taux de trans­mis­sion de l’ap­par­te­nance re­li­gieuse était pour les mu­sul­mans de 86 % dans les an­nées 1980, contre 43 % vingt-cinq ans au­pa­ra­vant. Chez les ca­tho­liques l’évo­lu­tion a été in­verse, pas­sant de 68 % à 60 %2.

Une re­li­gion iden­ti­fiée par un mode de vie a des im­pli­ca­tions po­li­tiques di­rectes parce qu’elle rend ho­mo­gène le groupe des croyants, met­tant ain­si ses fi­dèles à part. L’is­lam im­pé­rial, l’is­lam do­mi­nant, a pu neu­tra­li­ser cette pro­pen­sion, il a su alors gé­rer la di­ver­si­té et pro­po­ser une sa­gesse pra­tique3. Au contraire un is­lam dé­ra­ci­né et sur la dé­fen­sive pra­tique chez nous ce que Paul Yon­net a pu ap­pe­ler une « au­to­sé­gré­ga­tion ». Il est sans doute vain dans le cas d’un is­lam en­ga­gé dans une sur­en­chère aux pra­tiques dis­cri­mi­nantes, comme le sa­la­fisme, de se de­man­der où est la fron­tière entre le po­li­tique et le re­li­gieux. Quié­tisme ou ac­ti­visme, ces deux at­ti­tudes sont sans doute in­com­pa­tibles à un mo­ment don­né, mais parce qu’elles mettent en oeuvre la même pas­sion de se sé­pa­rer, on passe fa­ci­le­ment de l’une à l’autre. Dans l’is­lam, l’au­to­no­mie du po­li­tique a du mal à s’en­ra­ci­ner parce que les do­maines re­li­gieux et po­li­tique sont peu dis­tin­gués. On voit des hommes pieux pas­ser à l’acte, on voit aus­si des po­li­ti­sés in­croyants →

(au dé­part) prendre feu pour l’is­lam. On a vu sur­tout des ré­gimes nés laïques, comme ce­lui de la Tur­quie mo­derne ou ce­lui du Baath ira­kien, s’islamiser sans qu’un seuil soit re­pé­rable, comme si le re­li­gieux et le po­li­tique c’était la même chose au­tre­ment. Une struc­ture men­tale semble d’ailleurs, chez beau­coup, coif­fer le po­li­tique et le re­li­gieux : l’op­po­si­tion fron­tale à la mo­der­ni­té, « l'is­lam contre tout le reste »4. Et si l’at­ta­che­ment aux signes et aux in­ter­dits qui « font la dif­fé­rence » pa­raît sou­vent plus sys­té­ma­tique dans nos ban­lieues que dans les pays d’émi­gra­tion5, c’est évi­dem­ment que le dé­fi à re­le­ver est plus di­rect à Pa­ris qu’au pays. C’est pour­quoi nous as­sis­tons à la consti­tu­tion chez nous d’élé­ments d’une contre-so­cié­té mu­sul­mane dont on se de­mande où elle va, à quelles sé­duc­tions elle peut suc­com­ber.

Quand nos prin­cipes nous di­visent

Cette si­tua­tion, peut-on croire, fait au­gu­rer un ave­nir dra­ma­tique voire apo­ca­lyp­tique. Les « pa­da­mal­game ! » res­sas­sés n’empêchent pas que l’on res­sente comme une me­nace le sé­pa­ra­tisme quo­ti­dien de nom­breux mu­sul­mans. On a ten­dance à pen­ser : ils font so­cié­té à part, ils se ré­clament d’une culture al­ler­gique à la dé­mo­cra­tie, pas éton­nant que leur res­sen­ti­ment se condense à l’oc­ca­sion en fo­lie meur­trière. Al­ler ain­si di­rec­te­ment du ba­nal au pire, c’est ou­blier les res­pon­sa­bi­li­tés de la so­cié­té fran­çaise dans l’iso­le­ment des mu­sul­mans et aus­si le seuil dé­ci­sif de la crise d’ado­les­cence dans les bio­gra­phies de dji­ha­distes. Pour­tant si ce sché­ma reste pré­gnant dans les men­ta­li­tés, ce n’est pas sans rai­son. Daech ne re­crute qu’une in­fime mi­no­ri­té des mu­sul­mans, mais ses adeptes se sont tous voués à la cause de l’is­lam ou à l’idée qu’ils en ont. Oli­vier Roy ré­fère le dji­ha­disme au ni­hi­lisme d’une par­tie de la jeunesse oc­ci­den­tale, toutes ori­gines confon­dues. Mais ce ni­hi­lisme a un lien par­ti­cu­lier avec l’is­lam. En ef­fet, l’at­ti­tude « is­lam contre tout le reste » touche au ni­hi­lisme par le cen­tre­ment sur soi et le mé­pris du « reste ». À cause de cette connexion, l’amal­game sub­sis­te­ra dans les men­ta­li­tés si l’on n’ad­met pas qu’il y a deux ques­tions, à ne pas confondre et à ne pas iso­ler, celle du ter­ro­risme et celle de l’is­lam.

La pre­mière dif­fi­cul­té que nous ren­con­trons quand nous es­sayons de pen­ser et de construire le lien entre les mu­sul­mans de France et leurs conci­toyens, c’est celle du sens don­né aux mots es­sen­tiels. À l’usage, les mots de la de­vise ré­pu­bli­caine, aus­si bien que le mot laï­ci­té, se ré­vèlent de faux amis. On in­voque l’éga­li­té et la fra­ter­ni­té mais d’un cô­té, c’est pour dire que les mu­sul­mans n’en ont pas leur part en France, de l’autre qu’ils ne les mettent pas en pra­tique chez eux, donc qu’ils ne rem­plissent pas les condi­tions pour en­trer dans la com­mu­nau­té ci­vique qui s’est don­né de tels prin­cipes. Ces in­com­pré­hen­sions tiennent à ce que, dans le cadre d’une com­mu­nau­té ci­vique af­fai­blie où les droits de l’in­di­vi­du sont le der­nier re­père, éga­li­té et fra­ter­ni­té au lieu d’être des prin­cipes d’ac­tion, des tâches com­munes, des de­voirs, sont des créances sur l’état. Cette per­ver­sion nous en­gage dans une lo­gique de sé­pa­ra­tion, chaque groupe s’iden­ti­fiant à ce qui lui manque alors qu’il es­time y avoir droit. On pour­rait dire la même chose de la to­lé­rance et des usages contra­dic­toires qui en sont faits.

Ma­ni­fes­ta­tion sa­la­fiste à Sale (Ma­roc) contre les ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met pu­bliées par Char­lie Heb­do, 23 jan­vier 2015. RES­SEN­TI COMME UNE ME­NACE EX­TERNE, L'ISO­LA­TION­NISME MU­SUL­MAN EST LAR­GE­MENT UN EF­FET ET UN SYMP­TÔME DE LA CRISE GÉ­NÉ­RALE DU PAYS.

Que nos prin­cipes ne nous unissent plus si on les dé­tache de l’ap­par­te­nance ci­vique, les mal­en­ten­dus que­rel­leurs au­tour de la laï­ci­té le montrent : im­plique-t-elle un re­fou­le­ment strict des re­li­gions dans le pri­vé ou bien de­mande-t-elle qu’on sanc­tua­rise pour cha­cune le ter­ri­toire qu’elle re­ven­dique ? Une so­cié­té de droits ri­vaux ne peut pas for­mer un en­semble in­té­gré.

Un point bas

On a des chances de com­prendre le ma­laise et même le mal­heur d’être dé­chi­ré par de tels mal­en­ten­dus, si l’on se rap­pelle qu’il y a peu, jus­qu’aux an­nées 1980, comme le montre Mi­chèle Tribalat, une par­tie des im­mi­grés mu­sul­mans se sont, en se « sé­cu­la­ri­sant », rap­pro­chés des autres Fran­çais et même as­si­mi­lés – sé­cu­la­ri­sa­tion si­gni­fiant qu’ils ont va­lo­ri­sé et in­ves­ti per­son­nel­le­ment un do­maine pour eux nou­veau, la ci­toyen­ne­té (dont l’état-pro­vi­dence était une concré­ti­sa­tion). Ce­la les met­tait à dis­tance de l’en­glo­bant qu’était leur re­li­gion in­fuse dans toute la vie. Après d’autres ar­ri­vants, cer­tains mu­sul­mans ont trou­vé suf­fi­sam­ment si­gni­fi­ca­tif le dé­bat pu­blic en France pour s’y im­pli­quer et en être trans­for­més. Leur in­té­gra­tion s’est faite grâce à la po­li­tique qui pou­vait alors bras­ser et mê­ler des ma­té­riaux di­vers dans son cou­rant, ce qu’elle ne fait plus quand elle stagne comme ac­tuel­le­ment. Mal­gré ce­la, des op­ti­mistes voient l’in­té­gra­tion se pour­suivre par le simple ef­fet du vivre-en­semble. Ils en donnent comme preuve la fré­quence des pa­tro­nymes arabes chez les mé­de­cins, avo­cats, com­mer­çants Cette thèse, no­tam­ment dé­fen­due par Oli­vier Roy6, re­vient à sou­te­nir que les mu­sul­mans sont en fait plus in­té­grés qu’on ne le croit et qu’ils ne vou­draient l’être. Outre qu’elle ou­blie peut-être la ten­dance ré­cente au sé­pa­ra­tisme, sou­li­gnée par Mi­chèle Tribalat, elle ne cor­res­pond pas au mo­dèle fran­çais clas­sique d’in­té­gra­tion (de Gam­bet­ta et Zo­la jus­qu’à Sar­ko­zy et Valls) par la po­li­tique, donc par la vo­lon­té de par­ti­ci­per à une his­toire en cours.

L’an­née 2015 nous a per­mis de com­pa­rer, sur le cas jus­te­ment de l’is­lam de France, l’in­té­gra­tion so­ciale et cou­tu­mière, et l’in­té­gra­tion ci­vique. Le dé­faut d’in­té­gra­tion ci­vique a été illus­tré par l’ab­sence des mu­sul­mans à la ma­ni­fes­ta­tion du 11 jan­vier, alors que l’exis­tence d’une in­té­gra­tion à la so­cié­té et à l’es­pace na­tio­nal ex­plique leur in­di­gna­tion après les at­ten­tats du 13 no­vembre. La Ré­pu­blique a été in­vo­quée dans les deux cas, mais celle de no­vembre dé­si­gnait un es­pace com­mun me­na­cé par des at­ten­tats aveugles alors qu’en jan­vier l’en­jeu, plus exi­geant, était la dé­fense d’un ré­gime de li­ber­té et de dé­bat où l’is­lam n’était pas né­ces­sai­re­ment épar­gné.

Si c’est la dy­na­mique po­li­tique qui nous fait dé­faut, on ne peut pas in­cri­mi­ner les seuls mu­sul­mans. Son épui­se­ment est plu­tôt révélateur de notre as­thé­nie col­lec­tive, qui s’ex­prime par notre in­ca­pa­ci­té à tra­duire nos pro­blèmes en tâches com­munes, avec son co­rol­laire qu’est la sé­pa­ra­tion des élites et de la masse. C’est à pro­pos de la pré­sence mu­sul­mane que cette as­thé­nie ap­pa­raît le plus clai­re­ment. Si en ef­fet on ex­cepte des marges qui avouent leur in­quié­tude sans s’y ré­si­gner, deux cou­rants prin­ci­paux se par­tagent l’opi­nion, concluant l’un et l’autre à une cer­taine forme de pas­si­vi­té. Au Front na­tio­nal, on tem­pête et on déses­père, on rêve de se dé­bar­ras­ser du mau­vais ob­jet. Du cô­té d’un li­bé­ra­lisme fa­cile, on pense (on pen­sait jus­qu’au 12 no­vembre ?) qu’il n’y a pas vrai­ment de pro­blème, si­non dans la men­ta­li­té des Fran­çais.

La si­tua­tion fran­çaise peut ap­pa­raître déses­pé­rante, voire déses­pé­rée. Res­sen­ti comme une me­nace ex­terne, l’iso­la­tion­nisme mu­sul­man est lar­ge­ment un ef­fet et un symp­tôme de la crise gé­né­rale d’un pays à un point bas de son his­toire : im­puis­sant de­puis dix ans de­vant le chô­mage, sous tu­telle eu­ro­péenne, in­ca­pable de maî­tri­ser ses dé­penses pu­bliques, dés­in­ves­ti par ses élites, en crise de re­pré­sen­ta­tion. Tout ce­la, qui contri­bue à notre fa­meuse dé­prime, peut être dé­si­gné comme une si­tua­tion his­to­rique de désoeu­vre­ment. La France a na­guère mon­tré la voie, dé­sor­mais, elle ne se voit plus de mis­sion, ni même d’orien­ta­tion claire. On ne lui adresse pas d’autre mes­sage que la consigne de s’adap­ter.

Des pro­blèmes ou des tâches ?

Mais il se peut que, comme à d’autres mo­ments de notre his­toire, des dif­fi­cul­tés ju­gées in­sur­mon­tables soient l’oc­ca­sion et la voie d’une in­ven­tion. Mo­der­ni­ser une mo­nar­chie an­cienne an­crée dans l’ab­so­lu­tisme pou­vait pa­raître en 1780 aus­si né­ces­saire qu’im­pos­sible, de même qu’en 1870, sor­tir de l’os­cil­la­tion entre ins­tau­ra­tions ré­pu­bli­caines uto­piques et res­tau­ra­tions au­to­ri­taires de l’ordre. Main­te­nant, pou­vons-nous dis­cer­ner un ave­nir à tra­vers nos pro­blèmes, par­ti­cu­liè­re­ment ce­lui de l’is­lam ? La pré­sence de mu­sul­mans par­mi nous est du­rable, elle ne peut que de­ve­nir plus nom­breuse, à cause de la proxi­mi­té d’un Magh­reb in­stable, à cause de la dé­mo­gra­phie de l’afrique sub­sa­ha­rienne. Nous ne sommes pas en Eu­rope les seuls à comp­ter des mil­lions de mu­sul­mans sur notre ter­ri­toire, mais nous avons des res­pon­sa­bi­li­tés his­to­riques par­ti­cu­lières. Nous ne sa­vons pas quel tour pren­dra la crise gé­né­rale de l’is­lam, mais nous sa­vons que la zone de contact is­la­mo-eu­ro­péenne tra­verse notre pays, et que nous avons là un rôle à jouer.

L’en­jeu, c’est l’af­fir­ma­tion, ou non, d’un is­lam fran­çais et plus lar­ge­ment eu­ro­péen. Le point dé­ci­sif, c’est la consis­tance et la lé­gi­ti­mi­té des ap­par­te­nances po­li­tiques na­tio­nales, sur quoi s’op­posent le sys­tème eu­ro­péen (ch­ré­tien ou post­chré­tien) et le monde mu­sul­man. Pour les mu­sul­mans de France, Pierre Manent l’a très bien vu7, le seuil à fran­chir est la rup­ture avec l’oum­ma. 0n lui a re­pro­ché de de­man­der à ce pro­pos l’im­pos­sible. Mais il se peut que l’in­di­gna­tion de la grande ma­jo­ri­té des mu­sul­mans →

d’ici après les at­ten­tats, ex­pri­mée par leurs re­pré­sen­tants, an­nonce un tour­nant, la conscience nou­velle que leur sort est ce­lui du pays où ils se trouvent, alors que ceux qui se re­com­mandent de l’oum­ma les me­nacent. Comme la ruée des Sy­riens vers l’al­le­magne, la ré­ac­tion à la fois réa­liste et hor­ri­fiée des mu­sul­mans de France par­ti­cipe peut-être d’un bas­cu­le­ment vers l’eu­rope de po­pu­la­tions dont la com­mu­nau­té mu­sul­mane était le seul ho­ri­zon. Dans ces condi­tions peut s’af­fir­mer en France un lea­der­ship mu­sul­man pour qui la ci­toyen­ne­té com­porte des obli­ga­tions de prin­cipe. Ces obli­ga­tions, c’est à l’état de les af­fir­mer clai­re­ment. La mo­no­ga­mie, l’échange des re­gards et des vi­sages dans les lieux pu­blics, le droit de se ma­rier li­bre­ment, ce­lui de quit­ter l’is­lam ne sont évi­dem­ment pas « né­go­ciables ». Si ces condi­tions d’une en­trée de l’is­lam dans l’es­pace ré­pu­bli­cain étaient dé­fi­nies et ad­mises a prio­ri, si une re­pré­sen­ta­tion re­con­nue de l’is­lam désap­prou­vait les com­por­te­ments « sé­pa­ra­tistes », ce qui a été man­qué avec le CFCM pour­rait alors être en­ga­gé et les mu­sul­mans de­ve­nir pour nous non seule­ment un sou­ci ma­jeur mais les par­te­naires d’une in­ven­tion his­to­rique.

Pour que ce­la se réa­lise, il faut que le corps po­li­tique na­tio­nal sache en­ga­ger avec l’is­lam un dé­bat de fond sur l’éthique com­mune. Donc, le mo­dèle d’in­té­gra­tion in­di­vi­duelle se ré­vé­lant in­suf­fi­sant, que la com­mu­nau­té mu­sul­mane en tant que telle soit pré­sente au dé­bat ré­pu­bli­cain. Ce­la sup­pose que la querelle de la vi­si­bi­li­té soit dé­pas­sée, que l’is­lam ne soit pas d’un cô­té l’in­vi­sible ou ce que l’on ne vou­drait pas voir et de l’autre, ce qu’on a le de­voir d’ex­hi­ber en per­ma­nence. L’is­lam pour­rait, alors, comme les confes­sions chré­tiennes, par­ti­ci­per au dé­bat ci­vique, contri­buer par des ONG à l’ac­tion so­ciale et édu­ca­tive, et aus­si s’ex­pri­mer sur ce qui concerne le « so­cié­tal ». Du cô­té de la Ré­pu­blique, comme du cô­té de l’is­lam, il s’agit en somme de prendre l’autre au sé­rieux, de ne plus consi­dé­rer ni l’is­lam comme un dé­tail, ni la ré­si­dence en France comme une contin­gence sans va­leur, en­core moins l’état comme un simple dé­bi­teur de ser­vices. La ques­tion de­vient donc : l’éner­gie pour s’af­fir­mer dont font preuve les mu­sul­mans de France peut-elle être ré­orien­tée et de­ve­nir une contri­bu­tion au ci­visme na­tio­nal ?

Un chan­tier glo­bal

Le sys­tème po­li­tique fran­çais est-il à la hau­teur de ces en­jeux ? Non ! Il en est loin. Rien n’est moins fran­çais ac­tuel­le­ment que le « Nous y ar­ri­ve­rons ! » d’an­ge­la Mer­kel. Au contraire, nous dé­cli­nons notre pré­ten­due im­puis­sance sous deux formes : l’im­puis­sance cy­nique et l’im­puis­sance idéa­liste. La rhé­to­rique du « bar­rage au FN » est à cet égard trom­peuse parce que im­pro­duc­tive. C’est avec rai­son que l’on re­proche au FN de ne pas avoir de po­li­tique, mais s’op­po­ser à une non-po­li­tique ne suf­fit pas à fon­der une po­li­tique, à com­bler le vide d’idées des par­tis de gou­ver­ne­ment. La seule fois que le FN a été mis en échec, c’était à la pré­si­den­tielle de 2007, quand Sar­ko­zy – bro­car­dant ce­lui qu’il al­lait rem­pla­cer comme un « roi fai­néant » – a fait croire aux Fran­çais qu’ils al­laient être gou­ver­nés non pas en ap­pa­rence mais vrai­ment, ce qui n’a pas été le cas. Au­jourd’hui, le dé­fi de l’is­lam (si nous ne le ré­dui­sons pas à la ques­tion de la sécurité) et la ré­ac­tion de nos com­pa­triotes mu­sul­mans en no­vembre nous offrent, sur un point cru­cial, l’oc­ca­sion de dé­pas­ser nos craintes et nos re­grets en re­dé­ployant nos ca­pa­ci­tés. Ce chan­tier est un chan­tier glo­bal, il doit être at­ta­qué à plu­sieurs ni­veaux. Au ni­veau re­li­gieux, il s’agit de re­for­mu­ler la laï­ci­té ; au ni­veau po­li­tique, il s’agit de faire peuple en sur­mon­tant la sé­ces­sion des élites ; au ni­veau mo­ral, il s’agit de pen­ser l’ave­nir non se­lon des contraintes et des idéo­lo­gies, deux formes du « tout fait » comme di­sait Pé­guy, mais au vu de tâches à en­tre­prendre et à pour­suivre, se­lon l’es­pé­rance.

La laï­ci­té ne doit pas être une laï­ci­té de sé­pa­ra­tion et d’igno­rance, in­ef­fi­cace dans les « quar­tiers » parce qu’elle porte à ne pas prendre la re­li­gion au sé­rieux donc, dans la pra­tique, à igno­rer le sens des ac­com­mo­de­ments qu’on ac­cepte. Du cô­té des mu­sul­mans, en­trer dans la laï­ci­té, c’est rompre avec l’ho­lisme, avec la re­pré­sen­ta­tion de l’is­lam comme un mode de vie com­plet, donc aus­si à ad­mettre que l’is­lam a connu et peut connaître des va­ria­tions, qu’il

POUR LES MU­SUL­MANS, EN­TRER DANS LA LAÏ­CI­TÉ, C'EST ROMPRE AVEC LA RE­PRÉ­SEN­TA­TION DE L'IS­LAM COMME UN MODE DE VIE COM­PLET.

a une his­toire8 , dont il doit rendre compte, comme Jean-paul II l’a fait pour le ca­tho­li­cisme en 2000, au lieu d’en res­ter aux évo­ca­tions apo­lo­gé­tiques (l’an­da­lou­sie !). De l’autre cô­té, une laï­ci­té de dé­li­bé­ra­tion doit rompre avec le dog­ma­tisme in­di­vi­dua­liste, pour qui la so­cié­té est pure im­ma­nence, pur exer­cice des droits ac­tuels, n’ayant be­soin ni d’idées d’ave­nir ni d’ins­ti­tu­tions, idéo­lo­gie qui fait ima­gi­ner par exemple une école sans autre re­père que l’éga­li­té et le confort des élèves. Le ré­flexe de pros­crire cer­tains su­jets de dé­bat (que l’on a vu à l’oeuvre à pro­pos du ma­riage ho­mo­sexuel) prive la dé­mo­cra­tie de force in­té­gra­tive.

L’in­té­gra­tion des di­verses com­po­santes sup­pose que le peuple qui les re­çoit ait une consis­tance. On ne peut pas faire peuple quand, comme en France, les élites tiennent la ma­jo­ri­té pour in­digne et in­ca­pable, quand on de­mande de la gé­né­ro­si­té à ceux que l’on mé­prise, quand on es­père ob­te­nir les sa­cri­fices que sup­pose l’in­té­gra­tion de gens aux­quels on ne donne rien à ad­mi­rer chez ceux qu’ils doivent re­joindre. Et puis, com­ment prê­cher l’ou­ver­ture et l’ac­cueil d’un pays qu’une par­tie de plus en plus grande de la nou­velle gé­né­ra­tion9 quitte, faute d’y voir un ave­nir ?

Mo­ra­le­ment nous sommes en­tra­vés par des idéo­lo­gies, c’est-à-dire des concep­tions fixistes, pré­dé­fi­nies, de l’ave­nir. Ain­si l’idéo­lo­gie is­la­miste exis­tant à la marge chez ceux qui n’ont rien d’autre à leur por­tée et sur­tout l’idéo­lo­gie des droits in­di­vi­duels qui, à sa ma­nière, évoque un in­dé­pas­sable, donc par­ti­cipe de « l’inep­tie de vou­loir conclure » comme di­sait Flau­bert. Les uns et les autres, les fa­na­tiques et ceux qui n’at­tendent rien, veulent se te­nir dans un uni­ver­sel di­rect, ef­fec­tif, contrô­lé, ar­rê­té. Ce lieu uto­pique est aus­si ce­lui des que­relles sans is­sue. Nous avons be­soin au contraire d’un uni­ver­sa­lisme d'es­pé­rance, vers quoi s’orientent di­verses en­tre­prises his­to­riques. Par­mi celles-ci, l’une est à la por­tée des Fran­çais, de­vant eux, s’ils savent s’en rendre ca­pables. • 1. Quant à la dif­fé­rence is­la­mo­chré­tienne sur ce plan, voir le cha­pitre 6 du der­nier livre d'alain Be­san­çon, Pro­blèmes re­li­gieux contem­po­rains, Éd. De Fal­lois, 2015. 2. As­si­mi­la­tion, la fin du mo­dèle fran­çais, Éd du Tou­can, 2013, p. 161. 3. Cf. Adrien Can­diart, « Com­prendre l'is­lam, ou plu­tôt pour­quoi on n'y com­prend rien », Ur­bi et Or­bi, sur le site de La Croix, 25/11/2015. 4. For­mule d'un is­la­miste an­glais re­pen­ti, dont Mi­chèle Tribalat pré­sente l'au­to­bio­gra­phie en épi­logue du livre pré­ci­té. 5. Voir à ce su­jet dans Ma­rianne le té­moi­gnage de l'uni­ver­si­taire al­gé­rien Faw­zi Benhabib ha­bi­tant Saint-de­nis. 6. Voir par exemple, La Peur de l'is­lam, Éd. de l'aube, 2015. 7. Dans Si­tua­tion de la France, Éd. Des­clée de Brou­wer, 2015. 8. Spon­ta­né­ment, l'is­lam se voit an­his­to­rique, dé­but et fin de la ré­vé­la­tion. Dans Re­lire le Co­ran, Éd. Albin Mi­chel, 2012, Jacques Berque re­marque que le mot « temps » ne fi­gure pas dans le texte. 9. Dans Le Monde (14/10/2015), Ju­lia Pas­cual re­prend des chiffres de l'in­see : en 2013, 193 000 « nés en France », dont 80 % de 18-25 ans, ont quit­té le ter­ri­toire alors que 78 000 sont re­ve­nus : solde né­ga­tif, 120 000.

Léon Gam­bet­ta, na­tu­ra­li­sé fran­çais en 1859.

Grande mos­quée de Stras­bourg, 20 no­vembre 2015.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.