AF­FREUX, SALES ET POL­LUANTS

Causeur - - L'éditorial D'élisabeth Lévy -

Les pauvres, ça pue et ça donne des ma­la­dies aux en­fants. La gauche éco­lo­gique et com­pas­sion­nelle qui di­rige Pa­ris ne pou­vait les lais­ser nuire plus long­temps. Elle a donc bra­ve­ment dé­ci­dé ce qu'un bour­geois du xixe au­rait eu honte de dé­fendre pu­bli­que­ment : le ré­ta­blis­se­ment de l'oc­troi. Bien sûr, on ne peut pas vrai­ment in­ter­dire aux plus dé­mu­nis de ve­nir chez nous, d'abord, ça fe­rait mau­vais genre, en­suite, nous, les Pa­ri­siens, avec nos brillants cer­veaux for­més dans les meilleures écoles, nous avons be­soin de beau­coup de pe­tites mains pour l'in­ten­dance. Et puis les pauvres consomment, même dans leurs ma­ga­sins pour­ris, ça fi­nit par faire du chiffre.

Donc, on est sym­pas, on veut bien qu'ils viennent dans ma plus belle ville du monde, mais pas avec le tas de boue qu'ils ap­pellent voi­ture. L'idéal, ce se­rait de leur faire pas­ser un contrôle d'hy­giène avant le fran­chis­se­ment du pé­riph, mais bon ça fe­rait ja­ser, com­men­çons par leurs ba­gnoles. De la fer­raille et de la fu­mée, oui, des armes poin­tées sur les tempes de nos bronches dé­li­cates, en­fin vous avez com­pris.

Bien sûr, ma­dame le maire a consul­té les Pa­ri­siens, elle a, ex­plique-t-elle au Monde, sui­vi « une mé­thode très im­pli­quante » pour nous ac­com­pa­gner « vers des mo­bi­li­tés moins pol­luantes ». Elle jure que les im­pli­qués sont contents. Les autres, on s'en fout, c'est pas ces gueux qui vont dé­ci­der. Donc, c'est fait, à par­tir du 1er juillet, les au­tos de plus de 20 ans et les mo­tos de plus de 15 ans n'au­ront plus le droit de cir­cu­ler dans la ca­pi­tale du lun­di au ven­dre­di, de 8 heures à 20 heures.

Évi­dem­ment, c'est pour la bonne cause, vous ne vou­lez tout de même pas que les pou­mons de nos ché­ru­bins soient en­cras­sés par ces fu­mées mé­ca­niques et pro­lé­taires. La nov­langue mu­ni­ci­pale in­voque « le droit des Pa­ri­siens à res­pi­rer un air frais », cer­tains ayant néan­moins le droit d'émettre des sa­lo­pe­ries avec les mo­teurs de leur 4x4 neuf. On sup­pose que les ban­lieu­sards, eux, ont le droit de poi­reau­ter sur des quais de RER et de la fer­mer. No­tez que pour se conso­ler, ils au­ront un an de passe Na­vi­go et de Vé­lib' gra­tuit et un mas­sage mai­son. Ça va sû­re­ment en­chan­ter tous ceux qui, pour des tas d'ex­cel­lentes rai­sons, ont be­soin de leur vieille ba­gnole pour bos­ser. Si, à leur âge, ces ploucs n'ont même pas de quoi s'en payer une neuve, c'est qu'ils ont ra­té leur vie.

Ce­la dit, on peut voir les choses au­tre­ment, comme dans cette vieille blague so­vié­tique où les Juifs sont ren­voyés les pre­miers de la file de­vant une bou­che­rie où au­cune viande n'ar­ri­ve­ra ja­mais. « C'est tou­jours pa­reil, il n'y en a que pour les Juifs », peste un type qui a at­ten­du toute la jour­née. Eh bien, peut-être les pauvres sont-ils chan­ceux d'être les pre­miers à de­voir ap­prendre à vivre sans voi­ture. Parce que au train où vont les choses, à la fin des blagues d'hi­dal­go, il n'y au­ra plus de voi­ture pour per­sonne. Ain­si pour­ra-t-on, dans les rues de nos villes, éle­ver des poules et plan­ter des choux se­lon des mé­thodes im­pli­quantes. Res­te­ra à trou­ver un moyen de les dis­tin­guer des cam­pagnes.

Bien sûr, on n'est pas obli­gés de cé­der à tous les ca­prices de l'in­di­vi­du-roi et il va bien fal­loir ré­gler le pro­blème éner­gé­tique. En bonne Pa­ri­sienne, ce­la fait long­temps que j'ai ba­zar­dé ma lé­vy­mo­bile, une Golf qui ali­gnait dé­jà 25 ans au comp­teur quand nous nous sommes connues, et que je suis de­ve­nue la reine de l'au­to­lib', la voi­ture propre la plus cras­seuse qu'on puisse ima­gi­ner. Et par ailleurs, je jure que je suis for­mel­le­ment contre la pol­lu­tion et les ma­la­dies res­pi­ra­toires. Mais ce fan­tasme de villes sans voi­tures cache autre chose que de saines pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques. Car ce qui se­rait en­core plus dom­ma­geable, pour de jeunes cer­veaux hu­mains, que les par­ti­cules fines, ce se­rait de gran­dir dans un monde sans pas­sé. Ac­ces­soi­re­ment, on fi­ni­ra par fa­bri­quer des gé­né­ra­tions de dé­li­cats qui ne se­ront im­mu­ni­sés contre rien et s'ef­fon­dre­ront au moindre rhume, mais c'est une autre af­faire.

De même qu'il y a des abo­li­tion­nistes du ta­bac, de la pros­ti­tu­tion et du foie gras, il y a des abo­li­tion­nistes de la voi­ture, qui, d'ailleurs, sont sou­vent les mêmes. Ce qu'il s'agit d'éra­di­quer, c'est bien le monde d'avant, avec ses tur­pi­tudes, ses tour­ments, ses di­vi­sions et ses dé­lices af­fé­rents. L'au­to­mo­bi­liste, c'est Cro Ma­gnon. Dans l'ave­nir que pré­tendent in­ven­ter pour nous Mme Hi­dal­go et ses sem­blables, tout se­ra propre : nos villes, nos voi­tures, nos mai­sons, nos en­fants, conçus en de­hors de tout acte sexuel, et bien sûr nos pen­sées, ex­pur­gées de tout ce qui pour­rait les pol­luer. Le rêve d'anne Hi­dal­go, ce n'est pas la ville de de­main, c'est Dis­ney­land pour tous. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.