ONZE MILLE VIERGES OUTRAGÉES

Causeur - - L'éditorial D'élisabeth Lévy -

Je n'ai pas de sym­pa­thie par­ti­cu­lière pour Jean-marc Mo­ran­di­ni. Pas d'an­ti­pa­thie non plus. Le fait que la pro­fes­sion semble as­sez lar­ge­ment le te­nir pour un gros beauf joue plu­tôt en sa fa­veur. Il m'est ar­ri­vé de par­ti­ci­per à son émis­sion à Eu­rope 1, comme ani­ma­teur, je l'ai tou­jours trou­vé très pro, et il ne m'a ja­mais de­man­dé de me dé­nu­der. Si ça se trouve, je ne suis pas son genre. Pour le reste, le jour­na­lisme qu'il pra­tique ne m'in­té­resse guère : les po­tins de la té­lé, les au­diences, les sup­po­sés des­sous des cartes mé­dia­tiques, tout ce­la manque un peu trop de consis­tance idéo­lo­gique. Quant à sa web sé­rie Les Fau­cons, je n'ai pas l'im­pres­sion d'être le coeur de cible.

Lorsque l'af­faire a com­men­cé, avec la pa­ru­tion d'une en­quête à charge dans Les In­rocks sur les cas­tings pré­su­més tor­rides or­ga­ni­sés par sa boîte de pro­duc­tion pour une web sé­rie, j'ai pru­dem­ment dé­ci­dé de ne pas avoir d'opi­nion. D'abord, je l'avoue, pour avoir la paix, parce que je tra­vaille fort agréa­ble­ment avec Marc-oli­vier Fo­giel, en­ne­mi no­toire de Mo­ran­di­ni, et que j'ai en­vie que ça conti­nue. En­suite parce que ces his­toires cra­po­teuses de vi­déos co­chonnes de gar­çons me mettent plu­tôt mal à l'aise. D'un cô­té, je n'éprouve au­cun plai­sir à voir chu­ter un « puis­sant » – en tout cas un homme d'in­fluence –, fût-il cou­pable, et en­core moins à re­gar­der la meute de ceux qui le cour­ti­saient hier se pour­lé­cher à l'odeur du sang. De l'autre, les té­moi­gnages sont ac­ca­blants, comme on l'a ré­pé­té de toutes parts avec gour­man­dise. Alors je me suis dit qu'il n'y avait pas de fu­mée sans feu et que tout ça n'avait pas pu être com­plè­te­ment in­ven­té. Après tout, si Mo­ran­di­ni n'est pas un dé­lin­quant, il n'est pas non plus un pre­mier prix de dé­li­ca­tesse. Et puis, il paie aus­si le fait d'avoir fait de son seul nom une marque fort ren­table. Un scan­dale, et son ca­pi­tal s'éva­nouit. C'est ce qui vient de lui ar­ri­ver.

J'ignore pour quelle rai­son Vincent Bol­lo­ré a ju­gé urgent de re­cru­ter Mo­ran­di­ni. Pour ve­nir en aide à un ami à terre – ce qui se­rait ho­no­rable ? Peu­têtre a-t-il vou­lu mon­trer qu'il était le pa­tron, ce qui n'au­ra guère été pro­bant si, à l'is­sue d'une grève tou­jours en cours au mo­ment où nous bou­clons et sous la pres­sion d'an­non­ceurs très à che­val sur la ver­tu, il doit fi­na­le­ment lâ­cher son nou­veau pou­lain, ce qui re­vien­dra à don­ner les clefs de la bou­tique aux jour­na­listes.

Ce que je sais, en re­vanche, c'est que Jean-marc Mo­ran­di­ni a droit à la pré­somp­tion d'in­no­cence. Or le voilà condam­né à la mort so­ciale par un tri­bu­nal mé­dia­tique sans avoir été ju­gé. Après les confrères dont pas un n'a ten­té de trou­ver la moindre ex­cuse au nou­veau cou­pable idéal, les amu­seurs sont en­trés dans la danse et ils tirent avec al­lé­gresse sur l'ambulance Mo­ran­di­ni.

Dé­ci­dé­ment, il n'y a pas de spec­tacle plus dé­pri­mant que ce­lui d'un groupe hu­main re­fai­sant son uni­té contre l'un des siens, vic­time ex­pia­toire, comme le dit Gi­rard, de la mau­vaise conscience col­lec­tive. J'ajoute que ce spec­tacle est en­core plus in­sup­por­table quand ce groupe hu­main est une ré­dac­tion, col­lec­ti­vi­té au sein de la­quelle on ima­gine que la dé­fense des li­ber­tés, y com­pris pour les ad­ver­saires, prime sur toute autre consi­dé­ra­tion. Tu parles.

Il y a dix-huit mois, la ré­dac­tion d'i-té­lé ob­te­nait la tête de Zem­mour pour des propos qu'il n'avait pas te­nus. Au­jourd'hui, elle réclame celle de Mo­ran­di­ni pour des actes dont on ne sait pas en­core s'il les a com­mis. Bref, si elle est en ba­garre contre le tau­lier ce n'est pas parce qu'il veut li­cen­cier, c'est parce qu'il re­fuse de le faire, cher­chez l'er­reur. On ap­prend, en tout cas, que ces jour­na­listes ont at­teint un si haut degré de conscience mo­rale qu'ils ne peuvent cô­toyer un pé­cheur pré­su­mé sans ris­quer d'être souillés par lui. Les fautes de Jean-marc Mo­ran­di­ni sont peu­têtre in­ex­cu­sables. Mais le pha­ri­saïsme im­pla­cable de pro­fes­seurs de ver­tu qui ignorent le par­don est en­core plus dé­tes­table. Il y a des gens avec qui on ne par­ti­rait pas à la guerre. Il est gla­çant de dé­cou­vrir que les grandes âmes du jour­na­lisme en font par­tie. •

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