Ma­cron : de la ma­jo­ri­té lé­gale à la ma­jo­ri­té réelle

Avec un tiers des élec­teurs, le par­ti du pré­sident do­mine seul le Par­le­ment. La Ve Ré­pu­blique est en voie d'as­phyxie, car elle fa­brique des ma­jo­ri­tés de plus en plus mi­no­ri­taires. D'où l'ur­gence pour Ma­cron de ras­sem­bler lar­ge­ment les Fran­çais. Et pour­quo

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Her­vé Al­ga­lar­ron­do

At­ten­tion ins­ti­tu­tions dan­ge­reuses » : cet aver­tis­se­ment mé­ri­te­rait d'être pla­cé en exergue des ma­nuels de droit consti­tu­tion­nel. Le prin­temps élec­to­ral 2017 a en ef­fet confir­mé l'exis­tence d'une nou­velle ex­cep­tion fran­çaise en ma­tière de dé­mo­cra­tie : il suf­fit de réunir un quart des voix au pre­mier tour de l'élec­tion pré­si­den­tielle pour em­por­ter en­suite une nette vic­toire aux élec­tions lé­gis­la­tives et ra­fler au terme du pro­ces­sus tous les pou­voirs.

Qu'on le sou­tienne, comme c'est notre cas, ou qu'on le re­jette, Em­ma­nuel Ma­cron est ob­jec­ti­ve­ment mi­no­ri­taire dans le pays : il a ob­te­nu 24 % des voix au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle. Sa large vic­toire au se­cond tour est due au fait qu'il était op­po­sé à Ma­rine Le Pen. Les Fran­çais n'ont pas va­li­dé son pro­gramme, ils ont re­je­té le FN. Sur cette lan­cée, le par­ti du nou­veau pré­sident, la Ré­pu­blique en marche, a ob­te­nu moins d'un tiers des voix au pre­mier tour des lé­gis­la­tives par ailleurs mar­qué par une forte abs­ten­tion. Ce­la ne l'a pas em­pê­ché, REM, d'ob­te­nir la ma­jo­ri­té ab­so­lue à l'as­sem­blée na­tio­nale. Le par­ti du pré­sident n'a même pas be­soin du se­cours du Mo­dem de Fran­çois Bay­rou. Or, dans les 24 % ini­tiaux de Ma­cron, il y avait les élec­teurs cen­tristes… C'est dire si sa lé­gi­ti­mi­té per­son­nelle est étroite : les Fran­çais ont consen­ti à son élec­tion, pas plus.

Dans les autres dé­mo­cra­ties eu­ro­péennes, il n'y au­rait pas mé­prise sur la si­gni­fi­ca­tion de ces dif­fé­rents votes. Ma­cron se­rait re­con­nu comme le lea­der na­tu­rel de l'exé­cu­tif, mais dans l'obli­ga­tion de cher­cher des par­te­naires pour gou­ver­ner. C'est la si­tua­tion dans la­quelle se trouve An­ge­la Mer­kel en Al­le­magne de­puis plu­sieurs man­dats : elle a d'abord dû com­po­ser avec les li­bé­raux, puis avec les so­ciaux-dé­mo­crates. C'est la si­tua­tion dans la­quelle Alexis Tsi­pras se trouve en Grèce : le lea­der de Sy­ri­za a fait af­faire avec un par­ti de droite. C'est la si­tua­tion dans la­quelle se trouve au­jourd'hui The­re­sa May en Grande-bre­tagne : elle a conclu un ac­cord avec une pe­tite for­ma­tion nord-ir­lan­daise.

En France, on n'im­pose pas pa­reille hu­mi­lia­tion aux chefs de l'exé­cu­tif ! Jacques Chi­rac, Ni­co­las Sar­ko­zy et Fran­çois Hol­lande ont connu la même si­tua­tion qu'em­ma­nuel Ma­cron au­jourd'hui : ils ont été dis­pen­sés de consti­tuer un gou­ver­ne­ment réel­le­ment ma­jo­ri­taire dans le pays. À dire vrai, ce sont moins nos ins­ti­tu­tions qui sont en cause que la mé­ca­nique im­pla­cable mise en place en 2001-2002 avec le quin­quen­nat et l'in­ver­sion du ca­len­drier élec­to­ral. Les lé­gis­la­tives ont lieu dans la fou­lée de la pré­si­den­tielle et servent uni­que­ment de caisse d'am­pli­fi­ca­tion. Les Fran­çais l'ont par­fai­te­ment com­pris. Pour­quoi diable se dé­pla­ce­raient-ils pour élire leurs dé­pu­tés ? Le ré­sul­tat ne fait au­cun doute : le nou­veau pré­sident dis­po­se­ra d'une ma­jo­ri­té.

La dis­tor­sion entre pays lé­gal et pays réel est en passe de de­ve­nir struc­tu­relle. La France d'en bas est dé­sor­mais écla­tée en quatre camps à peu près égaux : les pro­gres­sistes re­grou­pés der­rière la ban­nière de Ma­cron, la droite conser­va­trice, la gauche ra­di­cale et le FN. La France d'en haut est mo­no­co­lore. Cha­cun a in­té­gré que pour ga­gner, il suf­fit dé­sor­mais de re­pré­sen­ter le plus gros quart. La gauche n'est plus dans l'obli­ga­tion de s'unir. Même af­fai­blie, la droite peut es­pé­rer l'em­por­ter sans avoir à se po­ser la ques­tion des al­liances. Et voi­là les ex­trêmes aux portes de pou­voir. Si Jean-luc Mé­len­chon et Ma­rine Le Pen ga­gnaient la pré­si­den­tielle de 2022, se­raient-ils en me­sure d'avoir une ma­jo­ri­té au Par­le­ment et d'ap­pli­quer leur pro­gramme ? C'est fort pro­bable. D'au­tant que le pay­sage po­li­tique de­vrait conti­nuer de se mor­ce­ler. De­main, il ne fau­dra peut-être pas at­teindre un quart des voix pour dé­cro­cher le gros lot. Un cin­quième suf­fi­ra...

La IVE Ré­pu­blique est morte de son in­ca­pa­ci­té à dé­ga­ger des ma­jo­ri­tés. La Ve Ré­pu­blique est en voie d'as­phyxie

à cause de sa pro­pen­sion à fa­bri­quer des ma­jo­ri­tés de plus en plus mi­no­ri­taires. Ce ju­ge­ment pa­raî­tra exa­gé­ré­ment pes­si­miste au mo­ment où les Fran­çais se ré­jouissent mal­gré tout du dé­part de Fran­çois Hol­lande et de l'ar­ri­vée à l'ély­sée d'un pré­sident jeune et trans­par­ti­san. Mais cet état, si ce n'est de grâce, du moins de fé­li­ci­té, va vite se dis­si­per. S'au­to-éri­geant en chef de la seule vraie op­po­si­tion et en unique re­pré­sen­tant du peuple, Jean-luc Mé­len­chon a dé­jà pré­ve­nu : Em­ma­nuel Ma­cron n'a pas la lé­gi­ti­mi­té re­quise pour ap­pli­quer la ré­forme ma­jeure de son pro­gramme, celle du mar­ché du tra­vail. Contre elle, Mé­len­chon est prêt à mo­bi­li­ser le ban, l'ar­rière-ban et la rue.

Le lea­der de la France in­sou­mise est convain­cu qu'il ne lui a man­qué que quelques jours de cam­pagne pour se qua­li­fier pour le se­cond tour de la pré­si­den­tielle. Il est en­core plus per­sua­dé qu'il au­rait alors ga­gné, y com­pris contre Ma­cron. Mé­len­chon se vit comme une sorte de contre-pré­sident, in­jus­te­ment pri­vé de sa vic­toire par des mé­dias hos­tiles et des so­cia­listes im­bé­ciles. Il est per­mis de sou­rire de sa mé­ga­lo­ma­nie : si la lé­gi­ti­mi­té de Ma­cron est re­la­tive, nous ve­nons de le sou­li­gner, la sienne l'est da­van­tage en­core : la France in­sou­mise a fait un score somme toute mo­deste aux lé­gis­la­tives.

Mais de­vant la ba­taille qui s'an­nonce à la ren­trée, Em­ma­nuel Ma­cron au­ra un de­voir : ras­sem­bler, ras­sem­bler au-de­là de sa ma­jo­ri­té par­le­men­taire. Car, contrai­re­ment à ce que clament Mé­len­chon et la CGT, il y a une ma­jo­ri­té dans le pays en fa­veur de la ré­forme du mar­ché du tra­vail. Outre LRM et le Mo­dem, cette ma­jo­ri­té en­globe les Ré­pu­bli­cains, tous les Ré­pu­bli­cains, pas seule­ment les « cons­truc­tifs », et les so­ciaux-dé­mo­crates qui n'ont pas dé­ser­té le PS. Ma­cron doit ras­sem­bler sans ex­clu­sive car c'est une ré­forme au­then­ti­que­ment ré­vo­lu­tion­naire. Aus­si bien sous la mo­nar­chie que sous les dif­fé­rentes Ré­pu­bliques, la France s'est construite au­tour d'un État ma­jus­cule, à la fois maître du jeu et pro­tec­teur. Avec cette loi, il s'agit rien moins que d'in­ver­ser les fac­teurs en fai­sant le pa­ri, comme la qua­si-to­ta­li­té des autres pays eu­ro­péens, que da­van­tage de li­ber­tés pour les en­tre­prises pro­fi­te­ra aus­si aux sa­la­riés. En fai­sant en par­ti­cu­lier re­cu­ler sen­si­ble­ment le chô­mage de masse qui plombe l'hexa­gone de­puis plu­sieurs dé­cen­nies.

Dans ce dé­bat, Mé­len­chon et la CGT ne sont ja­mais que les chantres de la France fonc­tion­naire qui craint sur­tout que le mou­ve­ment de dé­ré­gu­la­tion ne touche un jour le sta­tut de la fonc­tion pu­blique : c'est le vrai mo­teur de son an­ti­li­bé­ra­lisme pri­maire. Cette France d'abord tour­née vers la dé­fense de ses « ac­quis » et ob­jec­ti­ve­ment in­sen­sible à la ques­tion du chô­mage, va hur­ler à la mort du mo­dèle fran­çais. En s'es­ti­mant au­to­ri­sée à uti­li­ser tous les moyens, y com­pris la vio­lence, pour contrer la ré­forme. Face à ce dé­fer­le­ment pré­vi­sible, Ma­cron se de­vra de ras­sem­bler au-de­là de l'échi­quier po­li­tique : ras­sem­bler la France… CFDT. Pas­sée de­vant la CGT lors des der­nières élec­tions pro­fes­sion­nelles, la cen­trale de Laurent Ber­ger se si­gnale à l'in­verse par son re­fus de tout dog­ma­tisme et la vo­lon­té de dé­fendre tous les sa­la­riés. Pas seule­ment ceux du sec­teur pu­blic… •

Em­ma­nuel Ma­cron de­vant le Con­grès à Ver­sailles, 3 juillet 2017.

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