Mé­fiez-vous des Grecs quand ils vous vendent des sa­lades !

Dans les Cy­clades, les au­toch­tones four­millent d'idées pour in­ven­ter des tra­di­tions aux al­lures au­then­tiques qui en­chantent les tou­ristes.

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Gil Mi­hae­ly

Les ré­centes mo­bi­li­sa­tions en Es­pagne contre les ef­fets per­vers du tou­risme de masse ne de­vraient pas nous faire ou­blier que nous sommes à la fois des tou­ristes en quête d'un dé­pay­se­ment et des ré­si­dents bou­le­ver­sés par des gens comme nous ve­nus cher­cher leurs ailleurs « chez nous ». Cette di­cho­to­mie est l'une des grandes schi­zo­phré­nies contem­po­raines, avec celle qui op­pose en nous le ci­toyen (pa­triote éco­no­mique) et le consom­ma­teur (qui veut des prix chi­nois). Or, dans les deux cas, les ten­sions s'exa­cerbent et le « deal » de­vient moins in­té­res­sant : le pro­duit bon mar­ché fi­nit par nous coû­ter notre em­ploi et le tou­risme de masse nous condamne à une double peine. Notre « chez nous » s'adapte aux tou­ristes, avec ses lo­ge­ments et ses com­merces, et notre « ailleurs » res­semble à un mé­lange de Car­cas­sonne, des Baux-de-pro­vence et du Mont-saint-mi­chel : des ex­ten­sions d'aé­ro­ports dans un dé­cor de ci­né­ma. Pour­tant, si dans des ruelles truf­fées d'ate­liers d'ar­tistes et de res­tau­rants « ty­piques » le ca­rac­tère fa­bri­qué de l'en­vi­ron­ne­ment dans le­quel on traîne ses es­pa­drilles n'échappe à per­sonne, cer­tains en­droits nous semblent tou­jours au­then­tiques. Ce n'est ja­mais qu'à moi­tié vrai : bru­ta­le­ment ou sub­ti­le­ment, le tou­risme fa­çonne, quoique pas tou­jours consciem­ment,

tous les lieux vi­si­tés de la pla­nète. La Grèce en est un exemple par­fait. Quoi de plus grec que la sa­lade grecque ? Quoi de plus au­then­tique que les mai­sons blanc et bleu des Cy­clades ? Pour­tant, ces deux images, de­ve­nues des sym­boles de la Grèce, sont re­la­ti­ve­ment ré­centes et leur his­toire n'est que par­tiel­le­ment grecque. En réa­li­té, il ne s'agit pas de tra­di­tions au­toch­tones et mil­lé­naires, mais plu­tôt d'une « joint-ven­ture » vieille de quelques dé­cen­nies à peine entre les Grecs et leurs hôtes étran­gers. Dans le cas de la sa­lade « ty­pique » que les Grecs ap­pellent « pay­sanne » (cho­ria­ti­ki), on rap­pel­le­ra l'ar­ri­vée très tar­dive de la to­mate en Grèce et sa dif­fu­sion en­core plus tar­dive dans les po­ta­gers. Ce « plat » n'a donc pas pu naître avant les an­nées 1950. Même si des pré­pa­ra­tions es­ti­vales à base de cru­di­tés et de fro­mage ont sû­re­ment exis­té au­pa­ra­vant, l'ap­pa­ri­tion d'un plat bien iden­ti­fié avec une re­cette plus ou moins co­di­fiée est in­ti­me­ment liée à l'ar­ri­vée du tou­risme de masse dans les an­nées 1960. C'est à par­tir de cette ren­contre entre une offre lo­cale, à la­quelle les Grecs n'ac­cor­daient pas beau­coup d'im­por­tance, et des tou­ristes, qui pro­je­taient leurs at­tentes et leurs fan­tasmes sur cet ob­jet cultu­rel en de­ve­nir, qu'est ap­pa­rue la « sa­lade grecque ». Aux to­mates, aux concombres, à l'oi­gnon, à la fe­ta et à l'huile d'olive il fal­lait ajou­ter des doses gé­né­reuses de re­pré­sen­ta­tions pui­sées dans l'ima­gi­naire oc­ci­den­tal de la Grèce : été, fraî­cheur, sim­pli­ci­té, lé­gè­re­té et proxi­mi­té avec la na­ture. Ce phé­no­mène ne s'ar­rête pas à l'en­trée. En vi­si­tant les Cy­clades et sur­tout les îles très tou­ris­tiques de My­ko­nos, Pa­ros, An­ti­pa­ros (70 % de ré­si­dences se­con­daires !) et bien sûr San­to­rin, on a l'im­pres­sion que les cartes des res­tau­rants ont toutes été éla­bo­rées par un of­fice cen­tral du tou­risme. Les plats pré­pa­rés le plus sou­vent sur place à par­tir de pro­duits frais sont ex­cel­lents, mais l'uni­for­mi­té in­ter­roge. Il faut par­ler avec les pro­prié­taires ou dé­cou­vrir un vieux pan­neau ou­blié dans un pe­tit res­tau­rant pour dé­cou­vrir les ex­clus de la carte. Le meilleur exemple de cette épu­ra­tion cu­li­naire est la viande de ca­prin, chèvre et che­vreau, de consom­ma­tion as­sez cou­rante jus­qu'il y a une poi­gnée de dé­cen­nies. De­puis, la mon­dia­li­sa­tion (la fi­lière n'est pas très ren­table) et le tou­risme (les Oc­ci­den­taux n'en mangent plus de­puis long­temps) l'ont fait pra­ti­que­ment dis­pa­raître des me­nus. Si vous vou­lez dé­gus­ter un bout de chèvre, il faut le com­man­der quelques jours à l'avance. Lo­gi­que­ment, la table n'est pas le seul es­pace an­thro­po­lo­gique qui ait été re­fa­çon­né en quelques dé­cen­nies par une né­go­cia­tion ta­cite entre au­toch­tones et tou­ristes. Il en va de même pour la carte pos­tale grecque par ex­cel­lence : les mai­sons blanc et bleu sur fond de mer azur. Si la mer est bleue de­puis un bon bout de temps, les portes et les fe­nêtres des Cy­clades ne le sont de­ve­nues que ré­cem­ment, comme les murs d'une blan­cheur écla­tante. En fouillant dans les af­fiches de pro­mo­tion du tou­risme et dans les cartes pos­tales vin­tage, on dé­couvre que ce code cou­leur date en réa­li­té des an­nées 1970. Ain­si, dans les an­nées 1950-1960, l'île de San­to­rin af­fi­chait fiè­re­ment des murs jaunes, rouges, ocre, mar­ron et d'autres cou­leurs qui sur­pren­draient, voire dé­ce­vraient les di­zaines de mil­liers de voya­geurs qui y dé­barquent dé­sor­mais chaque an­née. Ces der­niers se­raient en­core plus sur­pris à connaître l'his­toire de cette uni­for­mi­sa­tion faite pour leurs beaux yeux. C'est le ré­gime des co­lo­nels (1967-1974) qui a im­po­sé les cou­leurs na­tio­nales à ces lieux de vil­lé­gia­tures, San­to­rin en tête, qui étaient les vi­trines de la Grèce pour des mil­lions de tou­ristes, donc d'ex­cel­lents moyens de fa­bri­quer l'image du pays. À l'ins­tar de Fran­co, les co­lo­nels grecs avaient com­pris que plus le so­leil brille, moins on voit clair… Au­jourd'hui en­core, la crise grecque semble aus­si loin­taine de Pa­ros ou My­ko­nos que de Pa­ris ou Londres. On peut se de­man­der pour­quoi, en 1974, les Grecs n'ont pas cé­lé­bré leur li­ber­té re­trou­vée, pots de pein­ture en main, en se li­vrant à une or­gie de cou­leurs chaudes. C'est une preuve de la puis­sance du re­gard tou­ris­tique. À peu près le même phé­no­mène a abou­ti à la co­di­fi­ca­tion des cos­tumes bre­tons : entre la fin du xviiie siècle et les an­nées 1830, plu­sieurs pro­ces­sus po­li­tiques et éco­no­miques ont ren­du ac­ces­sibles aux ru­raux des ar­ticles ves­ti­men­taires au­pa­ra­vant ré­ser­vés à une élite. Or, un re­gard folk­lo­riste nou­veau est alors por­té sur cette pro­vince, no­tam­ment par cer­taines élites pa­ri­siennes. Gra­vures, da­guer­réo­types et pho­to­gra­phies figent le phé­no­mène et le co­di­fient. Vers le mi­lieu du xixe siècle, une mode re­la­ti­ve­ment ré­cente de­vient ain­si une tra­di­tion sup­po­sée re­mon­ter à la nuit du temps. Pour re­ve­nir aux Cy­clades, l'in­ter­ven­tion es­thé­tique des co­lo­nels est ar­ri­vée au mo­ment où la Grèce s'ap­prê­tait à de­ve­nir – faute de mieux ? – une na­tion tou­ris­tique. Quelques an­nées ont suf­fi pour que voya­gistes et voya­geurs se forgent une image de la Grèce en blanc et bleu. Re­nouer avec l'au­then­ti­ci­té im­pli­quait le risque de heur­ter les at­tentes de tou­ristes, qui ar­ri­vaient avec leur propre idée du vil­lage grec. La nou­velle au­then­ti­ci­té s'est donc sub­sti­tuée à l'an­cienne, à la sa­tis­fac­tion gé­né­rale – sauf peut-être des mar­chands de cou­leurs. Est-ce grave ? Peut-être, mais c'est in­évi­table. De même qu'en phy­sique quan­tique, l'ob­ser­va­teur change le phé­no­mène qu'il ob­serve, le tou­riste change pro­fon­dé­ment les lieux qu'il vi­site. Ce­pen­dant, ce­la n'em­pêche pas les plus grands es­prits non seule­ment de faire de la phy­sique quan­tique, mais de se réunir dans des lieux hau­te­ment tou­ris­tiques. Ain­si, les or­ga­ni­sa­teurs de Cosmo-17 (The 21st An­nual In­ter­na­tio­nal Con­fe­rence on Par­ticle Phy­sics and Cos­mo­lo­gy), qui a eu lieu fin août à Pa­ris, ont-ils pris soin d'or­ner leur site in­ter­net des cli­chés les plus cli­chés que l'on puisse trou­ver de la Ville lu­mière. •

San­to­rin, Grèce : blanc et bleu comme le dra­peau hel­lène, tou­ristes et co­lo­nels s'y re­trouvent.

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