Soyons sport !

Certes, les JO coûtent cher et ne sont pas exempts d'ar­riè­re­pen­sées po­li­tiques ou com­mer­ciales. Mais pour qui aime le sport, c'est une fête sans pa­reil. Ne bou­dons pas notre plai­sir, les jeux en valent la chan­delle !

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Luc Ro­senz­weig

LLes Jeux olym­piques de Pa­ris 2024ese­ront les 20e aux­quels je prê­te­rai une at­ten­tion sou­te­nue, si le des­tin veut bien pro­lon­ger mon exis­tence jus­qu'à l'été de mon 81 an­ni­ver­saire. Sta­tis­ti­que­ment, ce­la de­vrait le faire, mais on n'est ja­mais à l'abri d'un coup de vice de la fau­cheuse… Jus­qu'à ce jour, je par­ta­geais cette pas­sion pour ce ren­dez-vous qua­drien­nal avec une par­tie de ma fa­mille, en gé­né­ral mas­cu­line (père, frère, puis en­fants et pe­tits-en­fants mâles), et les strates d'amis proches qui se sont suc­cé­dé au cours d'une exis­tence plus va­ga­bonde que la moyenne. Jusque dans les an­nées 1970, un gent­le­man agree­ment s'était éta­bli entre ceux qui

ai­maient ça et ceux que ce­la in­dif­fé­rait : les JO, c'était l'été, pen­dant les va­cances, et l'on s'en sor­tait avec un com­pro­mis fa­mi­lial épa­tant : la jour­née était consa­crée aux ac­ti­vi­tés es­ti­vales ma­ri­times, mon­ta­gnardes ou cam­pa­gnardes et cha­cun, le soir, fai­sait ce qui lui plai­sait : pro­me­nade noc­turne, sor­tie en boîte, concert de mu­sique ba­roque à l'église du vil­lage, ou alors écoute à la ra­dio, puis vi­sion­nage à la té­lé du ré­su­mé de la jour­née olym­pique. Après 1968, la « pen­sée cri­tique » mar­xis­to­bour­dieu­sienne vint per­tur­ber ce bel or­don­nan­ce­ment, et in­tro­duire la zi­za­nie là où elle n'avait pas lieu d'être. Ce Pierre de Cou­ber­tin n'était-il pas un af­freux ré­ac an­ti­drey­fu­sard ? Son idéal olym­pique n'étai­til pas, par ha­sard, une ruse de l'im­pé­ria­lisme pour mas­quer la lutte des classes à l'échelle mon­diale avec le bi­sou­nour­sisme de la grande fra­ter­ni­té du sport ? Bref, avouer sa pas­sion pour les ath­lètes mouillant leur maillot sur le stade vous ran­geait de ma­nière rédhi­bi­toire dans le camp des « do­mi­nants » et de leurs auxi­liaires conscients ou in­cons­cients. Les Jeux olym­piques sur­vé­curent à cet as­saut des bonnes consciences et des belles âmes. Ils sur­mon­tèrent le ter­ro­risme pa­les­ti­nien (Mu­nich 1972), les der­niers sou­bre­sauts de la Guerre froide (Mos­cou 1980), sur­vé­curent au do­page sys­té­ma­tique aux­quels les ré­gimes to­ta­li­taires sou­met­taient leurs ath­lètes, avec la dé­funte RDA en mé­daille d'or de la spé­cia­li­té. Bien en­ten­du, la chute du com­mu­nisme ne mit pas un terme dé­fi­ni­tif à l'ob­ten­tion de la per­for­mance grâce à l'usage de sub­stances illi­cites et la mar­chan­di­sa­tion crois­sante de l'évé­ne­ment JO donne en­core des tonnes de grain à moudre aux mo­ra­listes contemp­teurs de ces mo­dernes jeux du cirque ca­pi­ta­liste mon­dia­li­sé. À tous ceux-là, aux­quels se joignent les grin­cheux de­vant les dé­penses somp­tuaires en­ga­gées par la puis­sance pu­blique dans leur or­ga­ni­sa­tion, je ne peux que ré­pondre que, tout compte fait, je pré­fère les temps où il y a des jeux olym­piques à ceux où ils n'ont pu avoir lieu (1914-1918 et 1940-1945). Ils n'ont pas éta­bli dans le monde la paix per­pé­tuelle sou­hai­tée par Em­ma­nuel Kant, mais leur dé­rou­le­ment est le signe que la si­tua­tion est déses­pé­rée, mais pas grave, comme di­rait mon pote is­raé­lien. L'ar­gu­ment du fric je­té par les fe­nêtres par des po­li­ti­ciens ne cher­chant que leur gloire et/ou leur ré­élec­tion en ti­tillant les pas­sions po­pu­laires les moins éle­vées au dé­tri­ment des pas­sions nobles de la « grande » culture qui se­rait mise à la por­tion congrue ne tient pas plus la route. Les JO, c'est un ef­fort fi­nan­cier une fois par siècle, alors que l'opé­ra de Pa­ris et ses équi­va­lents pro­vin­ciaux doivent, pen­dant la même pé­riode, cent ans, en­glou­tir des de­niers pu­blics d'un mon­tant équi­valent, si­non su­pé­rieur au coût des JO, pour le plus grand bé­né­fice d'une mi­no­ri­té ai­sée d'afi­cio­na­dos (dont je fais par­tie) fans de Ver­di, Mo­zart, Bi­zet et des ath­lètes de haut ni­veau vo­cal qui les in­ter­prètent. Et le do­page, la triche et autres vi­le­nies dont tous les sports, ou presque, se rendent cou­pables ? D'ac­cord, ce n'est pas bien, c'est même très mal, et il faut pu­nir les tri­cheurs, ce qui, re­con­nais­sons-le, ar­rive de plus en plus fré­quem­ment. Mais on au­rait quelques sur­prises en cas de contrôle an­ti­do­page in­opi­né d'un lau­réat du Gon­court, d'un ac­teur adu­lé du pu­blic, voire d'un jour­na­liste vedette ! Alors c'est en toute bonne conscience et en me ré­jouis­sant par avance que j'at­tends l'ar­ri­vée des JO à Pa­ris, prêt à me pas­sion­ner pour les ex­ploits d'ath­lètes dont je ne connais pas en­core les noms, comme je dé­cou­vris, en 1948, mes pre­mières idoles : Emil Zá­to­pek, Alain Mi­moun, Ignace Hein­rich, Mi­che­line Os­ter­meyer, Alex Ja­ny. •

L'épreuve du 100 m mas­cu­lin aux Jeux olym­piques de 1924.

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