L'art d'être père

Le der­nier ro­man de Pierre La­ma­lat­tie est une sa­tire dis­crète de l'époque à tra­vers une belle his­toire d'amour entre un père et sa fille qui se double d'une pro­me­nade désa­bu­sée dans le monde de l'art.

Causeur - - Sommaire - Jé­rôme Le­roy

Le nar­ra­teur du der­nier ro­man de Pierre La­ma­lat­tie, L’art des in­ter­stices, a un air de fa­mille que l’on re­trouve as­sez vite tant on songe, au moins dans un pre­mier temps, aux hé­ros de Houel­le­becq. La­ma­lat­tie et Houel­le­becq ont d’ailleurs été condis­ciples en Agro. Un air de fa­mille, ce­la ne veut pas dire pour au­tant imi­ta­tion ou in­fluence pa­ra­ly­sante. Un air de fa­mille, c’est quand deux écri­vains de la même gé­né­ra­tion vivent dans le même monde et en com­prennent à peu près la même chose. Ce qu’ils com­prennent n’est pas for­cé­ment ré­jouis­sant, mais c’est plu­tôt de bon aloi pour une lit­té­ra­ture qui a en­vie, avant tout, de rendre compte de l’in­con­fort gran­dis­sant que l’on éprouve à évo­luer dans cette époque-là. Les per­son­nages de La­ma­lat­tie, qui en est ici à son troi­sième ro­man, sont sans doute à la fois beau­coup moins ni­hi­listes et uto­pistes que ceux de Houel­le­becq. Ils ne s’abo­li­ront pas dans des pa­ra­dis de sub­sti­tu­tion comme la par­touze, le clo­nage, la sou­mis­sion ou la vi­sion d’une France néo­ru­rale high-tech. La­ma­lat­tie, lui, croit en­core pou­voir mé­na­ger des zones de sur­vie, voire de bon­heur, ici et main­te­nant, ce qu’il ap­pelle, pré­ci­sé­ment « les in­ter­stices ». Son nar­ra­teur vit dans le XVE ar­ron­dis­se­ment, sa femme s’est sui­ci­dée il y a long­temps dé­jà et il n’en fait pas une his­toire. Il aime que son fri­go soit bien ran­gé. Il a la ré­si­gna­tion lu­cide, l’iro­nie dis­crète et cet hu­mour noir qui lui donne une al­lure à la Bus­ter Kea­ton, faus­se­ment im­pas­sible et dis­crè­te­ment tra­quée. Dans son fri­go bien ran­gé, il y a une re­pro­duc­tion de la Ju­dith de Va­len­tin de Bou­logne. On pour­rait y cher­cher une mé­ta­phore : il vaut mieux mettre l’art du monde d’avant au frais en at­ten­dant des jours meilleurs. Dans l’ap­par­te­ment, outre un fri­go, il y a aus­si une jeune fille, Seine. C’est la fille ado­les­cente du nar­ra­teur. Il l’aime beau­coup. On pour­rait même dire qu’il n’aime qu’elle. Et l’art. D’où l’idée de réunir les deux. Il vou­drait bien que sa fille aime l’art au lieu de faire l’équi­li­briste sur le pa­ra­pet du pont Mi­ra­beau et de se cas­ser le bras. Si la fille du nar­ra­teur s’ap­pelle Seine, c’est parce que sa dé­funte femme en a vou­lu ain­si après un or­gasme par­ti­cu­liè­re­ment réus­si sur un banc au bord du fleuve. Le nar­ra­teur note, à ce pro­pos : « Dans un sens, si l’on s’était ren­con­trés au bord de la Creuse, de la Sèvre nior­taise ou de n’im­porte quel autre cours d’eau, j’au­rais été beau­coup plus ré­ti­cent. » Tout La­ma­lat­tie est là, dans cet un­ders­ta­te­ment constant, qu’il s’agisse de ra­con­ter une réunion de pa­rents d’élèves ou une vi­site à la FIAC, au Grand Pa­lais. Il faut dire que ce nar­ra­teur s’oc­cupe des pages culture du men­suel Jours de pèche. Au dé­but, il trou­vait que c’était une bonne idée, échap­per au monde de l’en­tre­prise et être payé pour al­ler voir des ex­pos et ren­con­trer des ar­tistes. Là, il fa­tigue un peu, mais il est vrai que tout est fa­ti­gant. L’ac­ci­dent de sa fille le ré­veille, d’une cer­taine ma­nière. Il en fait son as­sis­tante. Avec elle, il ren­contre à Londres, Bruxelles ou en Fin­lande des ar­tistes qui, tels des plantes de sous-bois, sur­vivent à l’ombre des troncs mas­sifs d’un art of­fi­ciel qui tient en sus­pi­cion l’image, ju­gée trop « ré­ti­nienne ». Elle prend les pho­tos. Il pour­rait croire au bon­heur, pen­dant un mo­ment. Le pro­blème est que dans une époque pleine de psys, de conseillers d’orien­ta­tion, de vi­sites portes ou­vertes de grandes écoles, d’in­jonc­tions in­ter­né­tiques, une ado­les­cente de­vient le prisme pri­vi­lé­gié pour voir à l’oeuvre le to­ta­li­ta­risme soft. D’où le re­cours aux in­ter­stices, comme Jün­ger prô­nait le re­cours aux fo­rêts : pour ai­mer, trans­mettre, créer et tant pis si « beau­coup de gens bien par­tis, comme moi, n’étaient ar­ri­vés à rien. Ce n’était pas bien grave. » •

Pierre La­ma­lat­tie.

Pierre La­ma­lat­tie, L’art des in­ter­stices, L’édi­teur, 2017.

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