GAU­GUIN L'EN­SAU­VA­GÉ

Causeur - - Culture & Humeurs - Par Pa­trick Man­don

L'ex­po­si­tion du Grand Pa­lais, « Gau­guin l’al­chi­miste », pos­sède au moins un grand mé­rite : elle dé­montre la puis­sance et l’obs­ti­na­tion créa­trices de Gau­guin (18481903), la di­ver­si­té de ses ta­lents, son achar­ne­ment à ou­vrir des voies ar­tis­tiques qu’al­lait em­prun­ter l’art mo­derne. Elle pré­sente des oeuvres que leur éloi­gne­ment ren­dait in­vi­sibles, par exemple Les Aïeux de Te­ha’ama­na (Art Ins­ti­tute, Chi­ca­go), Eh quoi ! Tu es ja­louse ? (mu­sée Pou­ch­kine, Mos­cou), et en­core Dans les vagues (Mu­seum of Art, Cle­ve­land), d’une ex­tra­or­di­naire concep­tion qu’on pour­rait croire man­quée alors qu’elle tra­duit su­pé­rieu­re­ment la pro­gres­sion d’un corps fé­mi­nin dans l’eau, les pe­tits as­sauts des vagues contre la chair, le rythme d’un exer­cice très sen­suel de nage et de danse mê­lées. Ce que nous ré­vèle aus­si l’ex­po­si­tion, c’est l’oeuvre du sculp­teur Gau­guin, en par­ti­cu­lier ses « bois ». Ses contem­po­rains ont cru dis­cer­ner dans sa ma­nière un « art de ma­te­lot », mais nous voyons mieux au­jourd’hui quelle mu­ta­tion ar­tis­tique, quel dé­tour­ne­ment de forme si­gnalent ces sculp­tures. Il n’y au­ra pas avant long­temps une telle oc­ca­sion de consi­dé­rer l’am­pleur d’un ar­tiste aus­si ra­di­cal, aus­si in­fluent.

Dé­tour­ne­ment de mi­neur sous les tro­piques

Vincent Cas­sel in­carne le peintre dans Gau­guin – Voyage de Ta­hi­ti. Ce n’est pas le lieu de li­vrer une cri­tique de ce « bio­pic va­hi­né », que nous n’avons pas l’in­ten­tion de vi­sion­ner dans l’im­mé­diat. En re­vanche, il est in­té­res­sant de no­ter qu’il a pro­vo­qué une ul­cé­ra­tion de la conscience chez quelques-uns : « Un film qui gomme la réa­li­té co­lo­niale », ti­trait Le Monde. Sur le site de Jeune Afrique, Léo Pa­jon dé­nonce une fal­si­fi­ca­tion des faits, re­la­ti­ve­ment au com­por­te­ment sexuel de Gau­guin dans son « pa­ra­dis » ta­hi­tien. Son ar­ticle re­proche au met­teur en scène, Édouard De­luc, de ter­ribles omis­sions : « Ce film pour­rait être un bio­pic conve­nu de plus consa­cré aux maîtres de la pein­ture, mais des el­lipses op­por­tunes dans le scé­na­rio en font une oeuvre au mieux in­croya­ble­ment mal­adroite, au pire par­fai­te­ment ab­jecte. Car, ce que cette his­toire ne dit à au­cun mo­ment c’est que Te­hu­ra (qui s’ap­pe­lait aus­si Te­ha’ama­na) avait seule­ment 13 ans lorsque Gau­guin (alors âgé de 43 ans) la prit pour “épouse” en 1891. Et mal­gré ce que pour­rait lais­ser croire le bio­pic, elle ne fut pas la seule à par­ta­ger la vie de l’ar­tiste dans l’île : il y eut aus­si la jeune pros­ti­tuée mé­tisse Ti­ti, ain­si que Pau’ura et Vaeo­ho (toutes deux âgées de 14 ans). En­fin, der­nier “ou­bli”, le maître était at­teint de sy­phi­lis, ma­la­die sexuelle po­ten­tiel­le­ment mor­telle, qu’il dis­tri­bua gé­né­reu­se­ment à Ta­hi­ti. Dans le film, Gau­guin se voit seule­ment diag­nos­ti­quer un mé­chant dia­bète… On en pleu­re­rait de rire si ce n’était aus­si grave. »

Le grand ré­cit

Da­vid Ha­ziot ne cèle rien, dans son Gau­guin, pu­blié par Fayard, du goût du peintre pour les jeunes filles, de ses « ten­ta­tions co­lo­niales », de son ca­rac­tère dif­fi­cile, de sa du­re­té. Il dit tout ce qu’il sait, ce qu’il a ap­pris de ce per­son­nage, qui n’en­traîne pas la sym­pa­thie, mais plu­tôt une sorte de fas­ci­na­tion. On di­ra dé­sor­mais : « Pour Gau­guin, voyez Ha­ziot ! » Dans une bio­gra­phie, tout est dans la ma­nière et, comme pour un ro­man, ce­la se joue dès les pre­mières pages : ou l’on s’y en­nuie, et l’on se dé­cou­rage, ou l’on est em­por­té, et l’on s’en­gage der­rière l’au­teur. Que reste-t-il d’une vie, celle d’un rond-de­cuir ou d’un aven­tu­rier ? Il reste un ré­cit, qui trouve la preuve d’un des­tin dans l’en­che­vê­tre­ment des ori­gines, des ha­sards, des hé­si­ta­tions, des er­reurs et des en­tê­te­ments ; un ré­cit qui veut un au­teur pour être rap­por­té. Pour Paul Gau­guin, il fal­lait la cu­rio­si­té d’un dé­tec­tive an­glo-saxon et l’élé­gance d’un écri­vain fran­çais : « 1855. Au dé­but de l’an­née, été aus­tral. Na­vire à voiles per­du dans l’océan At­lan­tique. Aline Gau­guin, née Cha­zal, est in­quiète. Elle a quit­té le Pé­rou de­puis de longues se­maines et fuit vers la France. La si­tua­tion po­li­tique de son pays d’adop­tion où elle a vé­cu à l’abri, dans sa fa­mille ma­ter­nelle, les Tris­tan y Mos­co­so (…) était de­ve­nue pré­oc­cu­pante. En­core un mois de na­vi­ga­tion et elle abor­de­ra les ri­vages de cette France, elle-même aban­don­née six ans plus tôt, après la Ré­vo­lu­tion de 1848. Que va-t-elle dé­cou­vrir à son re­tour ? (…) Ses deux en­fants l’ac­com­pagnent. Une fille aî­née de 8 ans, Ma­rie, et Paul, un gar­çon de 6 ans qui parle es­pa­gnol et sait à peine deux ou trois mots de fran­çais. (…) Comme plus tard ceux de Lau­tréa­mont, né à Mon­te­vi­deo, ses yeux sont em­plis d’images qui ne doivent rien à l’eu­rope et aux ca­nons grecs à tra­vers elle. Aline col­lec­tionne (…) ces étranges po­te­ries pré­co­lom­biennes des époques Chimú, Mo­chi­ca, Naz­ca, et des fi­gu­rines in­cas en ar­gent mas­sif. Leurs formes cu­rieuses sont fa­mi­lières aux yeux de Paul et sa­cra­li­sées par l’amour ma­ter­nel. Aline en em­porte des pièces dans ses malles. Elles rap­pel­le­ront le pa­ra­dis per­du, le pays des rouges, aux yeux de l’en­fant. » Pe­tit sé­mi­naire et ma­rine mar­chande

La France connaît son « mo­ment Gau­guin » : une ré­tros­pec­tive au Grand Pa­lais, une bio­gra­phie fouillée chez Fayard, et même un bio­pic plein de va­hi­nés avec Vincent Cas­sel.

Peut-on mieux es­quis­ser les lignes de fuites qui for­me­ront la « pers­pec­tive Gau­guin » ? Elles se trouvent sur ce voi­lier, qui l’em­porte vers l’eu­rope : elles évoquent la na­vi­ga­tion, l’éternelle er­rance, le souffle d’un vent sau­vage sur la nuque, les in­fluences ul­tra­ma­rines, la quête chro­ma­tique. Les « rouges » sont une al­lu­sion di­recte aux va­ria­tions de cette cou­leur, et sur­tout à son in­ten­si­té dans cer­taines contrées. Le mé­tier de ma­rin se­ra comme une vo­ca­tion éprou­vée très tôt, à 13 ans. Il veut sou­dai­ne­ment pré­pa­rer le concours d’en­trée à l’école na­vale. Après en avoir re­çu un ex­cellent en­sei­gne­ment dans toutes les ma­tières (il le re­con­naî­tra), il quitte le pe­tit sé­mi­naire de Saint­mes­min, près d’or­léans, di­ri­gé par Mgr Du­pan­loup (fin pé­da­gogue), plein d’une ran­coeur fon­da­trice : « (…) je crois que c’est là où j’ai ap­pris dès le jeune âge à haïr l’hy­po­cri­sie, les fausses ver­tus, la dé­la­tion (…) ; à me mé­fier de tout ce qui était contraire à mes ins­tincts, mon coeur et ma rai­son. » Da­vid Ha­ziot a rai­son de dis­cer­ner dans cette dé­cla­ra­tion la « pro­tec­tion for­ce­née du moi in­té­gral (…) contre toute me­nace d’où qu’elle vienne ». Sa mère le fait en­trer dans la pen­sion Lo­riol, rue d’en­fer (de­ve­nue Den­fert-ro­che­reau), à Pa­ris. C’est sans doute dans cet éta­blis­se­ment qu’il re­çoit la meilleure for­ma­tion au des­sin. En ef­fet, outre les ma­thé­ma­tiques, les fu­turs of­fi­ciers de ma­rine de­vaient maî­tri­ser les crayons et les pin­ceaux, afin de pro­duire des re­le­vés géo­gra­phiques ain­si que des cro­quis et des por­traits des po­pu­la­tions ren­con­trées. Mais il ne de­meure guère à la pen­sion Lo­riol, et ne peut se pré­sen­ter au concours. Il na­vi­gue­ra, ce­pen­dant, et par­ti­ci­pe­ra même, comme fu­si­lier ma­rin, à la guerre de 1870. Ce­pen­dant, « après cinq ans et quatre mois de na­vi­ga­tion, il n’avait plus en­vie de re­mon­ter sur un ba­teau comme ma­rin. Et ces an­nées pas­sées en su­bor­don­né con­dam­né à obéir sans cesse, lui don­naient une en­vie fu­rieuse de prendre sa re­vanche », écrit Ha­ziot. Le re­fus de la Grèce Il exerce en­core le mé­tier, très lu­cra­tif, d’agent de change à la Bourse de Pa­ris ; il s’ins­talle, épouse la jo­lie Mette-so­phie Gad, da­noise d’ori­gine. Le couple au­ra cinq en­fants. Puis il croise la route de Pis­sar­ro : il se­ra peintre, et en­core sculp­teur, il par­ti­ra loin d’ici, il connaî­tra toutes les mé­ta­mor­phoses d’un ar­tiste com­plet, ja­mais re­pu de connaître, de trans­for­mer, de « frac­tu­rer » les formes qu’il ren­contre, de leur don­ner un sens neuf. Il semble qu’il n’au­ra sui­vi qu’un seul com­man­de­ment, ce­lui-là même qu’il don­nait à Geor­ge­da­niel de Mon­freid (1856-1929, le père de Henry), peintre lui aus­si, et son con­fident, en fé­vrier 1897 : « Ayez tou­jours de­vant vous les Per­sans, les Cam­bod­giens et un peu l’égyp­tien. La grosse er­reur, c’est le Grec, si beau soi­til. » Tout Gau­guin est dans cette re­com­man­da­tion : il s’est vo­lon­tai­re­ment te­nu à l’écart du grand ef­fort de l’art eu­ro­péen. Par sou­ci d’« en­sau­va­ge­ment », et pour nour­rir son art, il a re­fu­sé l’in­fluence des Grecs an­ciens, celle de l’hu­ma­nisme, et le grand ef­fort in­tel­lec­tuel et cultu­rel de la Re­nais­sance. Il a su très tôt, en re­gar­dant ses ori­gines, que sa lé­gi­ti­mi­té était ailleurs. Gau­guin est l’un des plus grands ar­tistes de tous les temps. Quant à l’homme… « J’ai été bon quel­que­fois : je ne m’en fé­li­cite pas. J’ai été mé­chant sou­vent ; je ne m’en re­pens pas1. » • 1. Paul Gau­guin, Avant et après, ci­té par Da­vid Ha­ziot.

Dans les vagues, Paul Gau­guin, 1889.

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