Im­mi­gra­tion : l'au­triche n'est plus à l'ouest

IM­MI­GRA­TION : L'AU­TRICHE N'EST PLUS À L'OUEST Al­lié à l'extrême droite, le nou­veau chan­ce­lier conser­va­teur Se­bas­tian Kurz a su ras­su­rer Bruxelles par son eu­ro­phi­lie. Après avoir pro­fon­dé­ment ré­for­mé son par­ti pour le mettre à son seul ser­vice, ce jeune tr

Causeur - - Sommaire - Par Luc Ro­senz­weig

Luc Ro­senz­weig

L'émo­tion pro­vo­quée par le re­tour au pou­voir du FPÖ, le sul­fu­reux par­ti d’extrême droite au­tri­chien, comme ju­nior part­ner d’une coa­li­tion di­ri­gée par le conser­va­teur Se­bas­tian Kurz, a fait long feu. En 2000, l’union eu­ro­péenne avait sanc­tion­né Vienne après la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion ras­sem­blant L’ÖVP (droite chré­tienne-dé­mo­crate) et le FPÖ de Jörg Hai­der. Dix-huit ans après, Bruxelles et les prin­ci­pales ca­pi­tales eu­ro­péennes se sont vite es­ti­mées sa­tis­faites des pro­cla­ma­tions eu­ro­philes du nou­veau chan­ce­lier, bien connu de tous ses col­lègues de­puis son ac­ces­sion, en 2013, à l’âge de 27 ans, aux fonc­tions, oc­cu­pées ja­dis par le prince de Met­ter­nich, de chef de la di­plo­ma­tie au­tri­chienne. Certes, l’au­triche d’au­jourd’hui n’est pas la Double Mo­nar­chie du temps de sa splen­deur, mais ceux qui raillaient en cou­lisses un pays don­nant à un ga­min sans di­plôme ni ex­pé­rience du vaste monde les clés de sa di­plo­ma­tie doivent au­jourd’hui ra­va­ler leurs sar­casmes. Do­té d’un sens politique in­né, d’une ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion hors du com­mun, Se­bas­tian Kurz a pro­vo­qué dans son pays un séisme politique com­pa­rable à ce­lui opé­ré en France par Em­ma­nuel Ma­cron, quelques mois plus tôt. Gou­ver­née de­puis dix ans par une « Grande Coa­li­tion » à l’al­le­mande, conduite par un Par­ti so­cial-dé­mo­crate

(SPÖ) dé­cli­nant, mi­né par le clien­té­lisme et les af­faires, al­lié à des conser­va­teurs sans âme ni ima­gi­na­tion, l’au­triche avait dé­jà ex­pri­mé sa dé­fiance en­vers sa classe politique lors de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2016 : les par­tis de gou­ver­ne­ment, SPÖ et ÖVP, re­lé­gués en troi­sième et qua­trième po­si­tion, su­bis­saient une cui­sante dé­faite, le se­cond tour op­po­sant le can­di­dat du FPÖ, Nor­bert Ho­fer, et un éco­lo­giste, Alexan­der van der Bel­len. À l’is­sue de pé­ri­pé­ties à l’au­tri­chienne – un peuple ger­ma­nique peut aus­si être bor­dé­lique – et d’un se­cond tour an­nu­lé et re­joué, le Vert l’em­por­ta sur le Brun, l’eu­rope pous­sa un sou­pir après avoir craint le pire, et la vie politique nor­male sem­bla re­prendre son cours au pays de Gus­tav Mah­ler et Con­chi­ta Wurst. Dans les cercles di­ri­geants, à gauche comme à droite, on consi­dé­rait que la pré­si­den­tielle n’était qu’un ac­ci­dent et que la bonne santé éco­no­mique du pays – 5 % de chô­mage, un taux de crois­sance de 2,3 % en 2017, un com­merce ex­té­rieur flo­ris­sant – al­lait ra­me­ner les élec­teurs à la rai­son. L’élec­tion pré­si­den­tielle avait per­mis aux élec­teurs de se dé­fou­ler sans grand risque, le pré­sident de la Ré­pu­blique dis­po­sant seule­ment d’un pou­voir sym­bo­lique, le pou­voir réel étant exer­cé par le chan­ce­lier et son gou­ver­ne­ment. Se­bas­tian Kurz, en re­vanche, avait bien per­çu que le scru­tin pré­si­den­tiel tra­dui­sait une réelle in­quié­tude po­pu­laire pro­vo­quée par la grande vague mi­gra­toire de l’été 2015. Le flux de ré­fu­giés et de mi­grants éco­no­miques en pro­ve­nance du Moyen-orient, du Magh­reb et d’afrique sub­sa­ha­rienne avait tra­ver­sé l’au­triche, pour re­joindre l’al­le­magne de Mer­kel qui leur ou­vrait les bras. Se­bas­tian Kurz avait alors vi­ve­ment cri­ti­qué la politique de la chan­ce­lière et plai­dé, au sein de L’UE pour une politique res­tric­tive en ma­tière de droit d’asile, et en fa­veur d’un ren­for­ce­ment significatif de l’étan­chéi­té des fron­tières ex­té­rieures de L’UE. Il était en pointe dans la cri­tique d’er­doğan, même s’il consi­dé­rait que l’ac­cord conclu avec la Tur­quie pour stop­per le flot de ré­fu­giés était un moindre mal. Fu­rieux, Er­doğan mit son ve­to, à L’OTAN, à l’ad­mis­sion de l’au­triche au sein du Par­te­na­riat pour la paix, une struc­ture per­met­tant d’as­so­cier les pays non membres de l’al­liance à son sys­tème de sé­cu­ri­té col­lec­tive. À l’ap­proche des élec­tions lé­gis­la­tives du 15 oc­tobre 2017, Kurz pre­nait date en in­car­nant la fer­me­té, face à la vague mi­gra­toire et aux pré­ten­tions d’an­ka­ra. Tan­dis que le FPÖ ré­cla­mait le re­trait de l’au­triche de L’UE, lui ju­rait de sa loyau­té eu­ro­péenne tout en se po­sant en porte-pa­role d’une Eu­rope cen­trale et orien­tale ré­ti­cente à ava­li­ser les dik­tats de Bruxelles sur les mi­grants. Pour la pre­mière fois de­puis l’adhé­sion de l’au­triche à L’UE, en 1995, Vienne pre­nait ses dis­tances avec Ber­lin, dont elle épou­sait jusque-là l’es­sen­tiel des po­si­tions eu­ro­péennes, no­tam­ment sur le plan éco­no­mique. Avec Se­bas­tian Kurz, l’au­triche se voit à nou­veau comme un pont entre l’eu­rope ca­ro­lin­gienne – celle des fon­da­teurs de la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne – à l’ouest et, à l’est, la « nou­velle Eu­rope », li­bé­rée du joug com­mu­niste en 1989. Or, nombre de ces pays sont is­sus du dé­man­tè­le­ment de l’em­pire aus­tro-hon­grois après 1918… L’his­toire et la géo­gra­phie sont de re­tour, tout comme l’éco­no­mie ré­gio­nale, dans la­quelle l’au­triche joue un rôle ma­jeur avec ses banques et ses so­cié­tés de ser­vices. Et il se trouve que les po­pu­la­tions de Ré­pu­blique tchèque, de Slo­va­quie, de Hon­grie et de Croa­tie n’éprouvent pas, loin de là, à l’égard de l’an­cienne puis­sance im­pé­riale le res­sen­ti­ment d’ex-co­lo­ni­sés. Grace au chan­ce­lier Bru­no Kreis­ky, l’au­triche, en 1955, avait re­trou­vé sa pleine sou­ve­rai­ne­té grâce à un com­pro­mis conclu en pleine guerre froide : la di­vi­sion « à l’al­le­mande » entre une zone sou­mise à Mos­cou et une zone rat­ta­chée à l’oc­ci­dent lui fut épar­gnée en échange d’une stricte neu­tra­li­té mi­li­taire et politique, in­ter­di­sant au pays d’adhé­rer à L’OTAN ou à L’UE. C’est à un ag­gior­na­men­to de ce po­si­tion­ne­ment géo­po­li­tique que Se­bas­tian Kurz en­tend au­jourd’hui pro­cé­der. Pro­fi­tant du désar­roi des grands par­tis, et de leur crainte de voir le FPÖ ar­ri­ver en tête aux lé­gis­la­tives, Se­bas­tian Kurz pro­cède à une ré­vo­lu­tion in­terne, une sorte de putsch en dou­ceur, au sein de L’ÖVP, où il ren­voie les membres de la vieille garde dans les pro­vinces dont ils sont les ba­rons pour mettre le par­ti na­tio­nal à son ser­vice ex­clu­sif. Les conser­va­teurs iront à la ba­taille élec­to­rale sous l’éti­quette « Liste Se­bas­tian Kurz » en gros ca­rac­tères et « ÖVP » en pe­tits. Les listes écartent les an­ciens pour les rem­pla­cer par des jeunes, des femmes, des membres de la so­cié­té ci­vile. Il change la cou­leur noire (comme une sou­tane de cu­ré…) qui sym­bo­li­sait L’ÖVP pour un tur­quoise du plus bel ef­fet, et se po­si­tionne ré­so­lu­ment à droite, sur le plan éco­no­mique comme sur le plan so­cié­tal. Rap­por­té à la si­tua­tion politique fran­çaise, Kurz pour­rait être un Wau­quiez aux mé­thodes ma­cro­niennes… Il dis­pose ce­pen­dant d’un avan­tage dont le nou­veau chef de la droite fran­çaise est pour l’ins­tant pri­vé : dé­jà pra­ti­quée dans les an­nées 2000 sans pro­vo­quer les ca­tas­trophes an­non­cées, l’al­liance de gou­ver­ne­ment avec l’extrême droite n’est pas un ta­bou. La gauche so­ciale-dé­mo­crate, d’ailleurs, n’a pas hé­si­té à la pra­ti­quer pour se main­te­nir au pou­voir dans le Bur­gen­land. Les élec­tions d’oc­tobre 2017 ont été un triomphe pour Se­bas­tian Kurz, qui est ar­ri­vé lar­ge­ment en tête avec 31,5 % des voix, le meilleur ré­sul­tat des conser­va­teurs de­puis 2002, de­vant un SPÖ ta­lon­né par l’extrême droite. Les élec­teurs ayant ex­pri­mé leur re­fus d’une re­con­duc­tion de la Grande Coa­li­tion, l’al­liance avec le FPÖ al­lait de soi. La nou­velle Au­triche est en marche, et elle risque de sur­prendre. •

Le chan­ce­lier au­tri­chien Se­bas­tien Kurz aux cô­tés de son ho­mo­logue al­le­mande An­ge­la Mer­kel, Ber­lin, 17 jan­vier 2018.

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