Éco­no­mie : la marge turque est li­mi­tée

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Jean-luc Gréau

Les sanc­tions amé­ri­caines contre la Tur­quie ont tou­ché un corps dé­jà ma­lade. Si la mon­naie lo­cale est si af­fai­blie, c'est avant tout en rai­son d'un dé­fi­cit ex­té­rieur abys­sal que seule une diète sé­vère pour­ra en­rayer. Pour ti­rer son épingle du jeu de la mon­dia­li­sa­tion, le pré­sident Er­do­gan de­vra ta­rir cer­taines im­por­ta­tions tout re­lan­çant les ex­por­ta­tions.

En bon mu­sul­man, le pré­sident turc en ap­pelle à Al­lah pour sau­ver la Tur­quie de la crise économique et fi­nan­cière. Est-ce une fa­çon pour lui d'élu­der sa propre res­pon­sa­bi­li­té dans le pro­ces­sus qui a con­duit à celle-ci ? Sans doute. Mais la si­tua­tion turque pro­cède de longue date. Elle re­pré­sente bien la confi­gu­ra­tion or­di­naire de ces pays émer­gents qui ont du mal à ex­ploi­ter les fa­meuses op­por­tu­ni­tés de la mon­dia­li­sa­tion. Et qui gâchent le po­ten­tiel qui leur per­met­trait d'ac­cé­der à la mo­der­ni­té.

Un dé­ve­lop­pe­ment dés­équi­li­bré

Il faut par­tir de 2001. La Tur­quie sombre alors dans la faillite. Elle doit, pour sor­tir de l'or­nière, re­cou­rir au FMI qui lui ac­corde une aide de 14 mil­liards de dol­lars1. Les len­de­mains sont plu­tôt heu­reux. Le pays va connaître une crois­sance conti­nue, sou­te­nue par les in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers. Il bé­né­fi­cie

de­puis plus de qua­rante ans, chose igno­rée par le pu­blic et la sphère mé­dia­tique, d'un libre ac­cès aux mar­chés de la CEE puis de l'union eu­ro­péenne. Et le pa­tro­nat turc est membre à part en­tière du pa­tro­nat eu­ro­péen réuni au sein de l'unice [Bu­si­ness Eu­rope de­puis 2007, ndlr]. Sou­li­gnons cette par­ti­cu­la­ri­té du sta­tut in­ter­na­tio­nal de la Tur­quie au mo­ment où les com­mis­saires Jun­cker et Bar­nier s'in­gé­nient à rendre la vie im­pos­sible à l'an­gle­terre en voie de Brexit. Pour­quoi le pays de Wins­ton Chur­chill ne bé­né­fi­cie­rait-il pas du ré­gime fa­vo­rable de la Tur­quie pré­si­dée par un dic­ta­teur frère mu­sul­man ? Mais le dé­ve­lop­pe­ment turc s'est ap­puyé aus­si sur une ex­pan­sion in­ouïe du bâ­ti­ment et des tra­vaux pu­blics, for­te­ment sou­te­nus par l'état et le cré­dit ban­caire. Le BTP a re­pré­sen­té jus­qu'à 30 % du PIB turc, per­met­tant aux di­ri­geants turcs de sur­fer sur une crois­sance au­toen­tre­te­nue. Les éco­no­mistes parlent à ce su­jet de pro­ces­sus pro­cy­clique. En der­nier lieu, la Tur­quie a re­cou­ru à l'en­det­te­ment ex­terne, tout spé­cia­le­ment dans la pé­riode ré­cente où les pays émer­gents de dif­fé­rentes na­tures se sont gor­gés d'em­prunts au­près des banques oc­ci­den­tales, elles-mêmes ga­vées de dol­lars et d'eu­ros par les banques cen­trales de Wa­shing­ton et de Franc­fort. Dans ce club des pays en­det­tés, elle cô­toie des pays im­por­tants comme l'argentine, le Pé­rou et l'afrique du Sud et des pays pauvres comme l'irak, le Sé­né­gal ou la Côte d'ivoire. Il est à craindre que nos for­mi­dables ban­quiers cen­traux aient créé une bulle du cré­dit des pays émer­gents, as­sor­tie d'un com­par­ti­ment du « sub­prime rate » pour les plus fra­giles d'entre eux. Où le bât blesse-t-il ? L'in­fla­tion qui a at­teint 14 % en rythme an­nuel au prin­temps est mise en cause. Mais elle ré­sulte d'abord de la mon­naie fon­dante sur le mar­ché des changes. Car le dé­ve­lop­pe­ment turc s'est ac­com­pa­gné d'une glis­sade conti­nue de la mon­naie, ren­ché­ris­sant les im­por­ta­tions, qui s'est bru­ta­le­ment ac­cé­lé­rée à par­tir de jan­vier de cette an­née – le coup de Jar­nac des sanc­tions amé­ri­caines a tou­ché un corps ma­lade. La baisse de la mon­naie est elle-même la tra­duc­tion du gon­fle­ment constant du dé­fi­cit ex­té­rieur qui at­teint au­jourd'hui 6 % du PIB, soit le double par l'im­por­tance d'un dé­fi­cit fran­çais qui est le plus lourd de notre his­toire d'après-guerre. Ce­la, et c'est l'es­sen­tiel, mal­gré les in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers et le libre ac­cès aux mar­chés eu­ro­péens.

À la grâce d'al­lah

Or, les pers­pec­tives po­li­tiques sont bou­chées. Re­cep Er­do­gan s'est fait ré­élire il y a trois mois en pro­fi­tant des der­nières ma­ni­fes­ta­tions de la pros­pé­ri­té. Un chan­ge­ment d'équipe à An­ka­ra ap­pa­raît im­pos­sible. Le pré­sident turc a de sur­croît pro­vo­qué les créan­ciers ex­ternes en nom­mant son gendre au mi­nis­tère des Fi­nances. Le re­cours à l'aide du FMI est écar­té par les di­ri­geants, qui ne veulent pas se sou­mettre à un pou­voir ex­té­rieur in­fluen­cé par la puis­sance amé­ri­caine qui lui in­flige par ailleurs des sanc­tions ju­gées scé­lé­rates. Certes, le Qa­tar, ré­cent al­lié de la Tur­quie, s'est por­té au se­cours d'an­ka­ra par un prêt, sous forme de swap, de 15 mil­liards de dol­lars, qui risque d'être épui­sé par les in­ter­ven­tions de la banque cen­trale en sou­tien de la livre. La Tur­quie de­vrait, pour sur­mon­ter le cap, se sou­mettre à une diète per­met­tant de ta­rir cer­taines ex­por­ta­tions tout en contrô­lant la dé­va­lua­tion fa­vo­rable aux ex­por­ta­tions vers l'eu­rope et les pays du Proche-orient. L'équipe au pou­voir dis­pose du temps né­ces­saire pour me­ner à bien la po­li­tique de la po­tion amère. Mais est-elle ac­ces­sible à la rai­son ? Où pré­fè­ret-elle jouer sur la corde du po­pu­lisme is­la­miste et s'en re­mettre à la grâce d'al­lah ? • 1. Chiffe mo­deste au re­gard des 100 mil­liards de dol­lars al­loués la même an­née à l'argentine qui s'était sui­ci­dée en s'ac­cro­chant au dol­lar.

Sta­tue do­rée d'er­do­gan ins­tal­lée dans la ville al­le­mande de Wies­ba­den, dans le cadre d'un fes­ti­val ar­tis­tique, 28 août 2018.

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