Ba­ti­gnolles, Hidalgo dé­crète le vivre-en­semble

Au coeur du 17e ar­ron­dis­se­ment, le quar­tier pa­ri­sien des Ba­ti­gnolles fait fi­gure de vil­lage bobo. Es­thé­ti­que­ment contro­ver­sée, la construc­tion voi­sine d'un « éco­quar­tier » de tours avec 50 % de lo­ge­ments so­ciaux risque de bou­le­ver­ser les équi­libres lo­caux

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Daoud Bou­ghe­za­la

Une voi­ture flan­quée d'un haut-par­leur in­flige du Chan­tal Goya aux pas­sants. « C’est Gui­gnol, c’est Gui­gnol avec son cha­peau noir, ses gros sour­cils et son bâ­ton », en­ten­don à tue-tête dans tout le pâ­té de mai­sons. Le spec­tacle de ma­rion­nettes ain­si an­non­cé se dé­rou­le­ra dans le square du quar­tier, der­rière l'église. La scène qu'on croi­rait droit sor­tie d'un film de Re­noir se dé­roule au­jourd'hui au coeur du 17e ar­ron­dis­se­ment de Paris, dans le quar­tier des Ba­ti­gnolles. À quelques pas de là, cor­don­niers, dro­guistes, bar­biers et fro­ma­gers en­tre­tiennent un pe­tit com­merce lo­cal qui semble ré­sis­ter à la grande dis­tri­bu­tion. Dans ce bout de Nord-ouest pa­ri­sien ni­ché entre l'ave­nue de Cli­chy, la voie fer­rée Saint-la­zare-car­di­net, le bou­le­vard des Ba­ti­gnolles et la rue des Dames, on ne compte plus les jeunes couples avec en­fants. « De jeunes cadres actifs viennent en masse aux Ba­ti­gnolles et s’y sentent bien parce qu’il y a un es­prit de vil­lage », ré­sume le maire du 17e, Geof­froy Bou­lard. Pré­ser­vé de l'in­sé­cu­ri­té phy­sique et cultu­relle, le quar­tier des Ba­ti­gnolles ap­pa­raît comme le pa­ra­dis des classes moyennes par rap­port à ses deux voi­sins – la très hup­pée Plai­ne­mon­ceau au sud, le très po­pu­laire et im­mi­gré quar­tier des Épi­nettes au nord. L'église qui trône au mi­lieu du vil­lage, place Fé­lix­lo­bli­geois, achève de don­ner un as­pect néo­pro­vin­cial à ce Bo­bo­land qui vote à droite. Si bien que les his­to­riques de ce quar­tier au­tre­fois dé­fraî­chi ne re­trouvent plus leurs pe­tits. Ain­si, le chan­teur Ber­trand Bur­ga­lat y a po­sé ses grosses lu­nettes cer­clées et ses cos­tumes de dan­dy en 1995, à l'époque où « c’était un quar­tier com­plè­te­ment hors des cir­cuits, un peu cré­pus­cu­laire et éteint, voire in­ter­lope ». Tan­dis que des pros­ti­tuées des deux sexes confluaient vers le square des Ba­ti­gnolles, « il y avait une vraie mixi­té so­ciale – avec des vieux, des jeunes, des em­ployés, des gens un peu plus bour­geois, des pauvres. Mais au tour­nant des an­nées 2000, le quar­tier a chan­gé. La hausse des loyers et la spé­cu­la­tion ont vi­ré les vieux, les pauvres, les Arabes. C’est de­ve­nu une ré­serve d’in­diens », se dé­sole le pa­tron du la­bel Tri­ca­tel. De son propre aveu, le mal­heu­reux en a tel­le­ment van­té les mé­rites à lon­gueur d'in­ter­views qu'il se re­trouve dé­sor­mais cer­né par ses clones : des bo­bos ! Des con­cept-stores brunch-vê­te­ments, crè­me­rie­vê­te­ments ou salle de lec­ture-vê­te­ments aux prix exor­bi­tants y ouvrent et ferment ré­gu­liè­re­ment. Qui a tra­ver­sé les six­ties et se­ven­ties aux Ba­ti­gnolles y perd son la­tin. Né en 1961, Mar­tial Bild, di­rec­teur de la ré­dac­tion de TV Li­ber­tés, a pas­sé son en­fance dans ce « quar­tier fran­çais po­pu­laire ». Il se sou­vient du pe­tit peuple de com­mer­çants et d'ou­vriers qui y vi­vait, à l'image de sa mère em­ployée de quin­caille­rie dans la très com­mer­çante rue de Lé­vis. Les mai­son­nettes avec jar­din de la rue des Ba­ti­gnolles ont gar­dé la trace de ce pas­sé ré­vo­lu. Puis, à par­tir de la fin des an­nées 1970, de nou­velles po­pu­la­tions ont in­ves­ti ses marges sep­ten­trio­nales, à la li­sière du 18e. « L’ave­nue de Cli­chy est alors de­ve­nue la fron­tière na­tu­relle de l’im­mi­gra­tion. Cer­tains ci­né­mas grand pu­blic se sont trans­for­més en boîtes de nuit afri­caines ou en ci­né­mas por­no », tan­dis que la pros­ti­tu­tion et l'in­sa­lu­bri­té pro­gres­saient. Au­jourd'hui en­core, un monde sé­pare les deux

cô­tés de la rue Le­gendre, vi­vante et four­millant de res­tau­rants bo­bos-chics au sud de l'ave­nue de Cli­chy, terne et en­dor­mie au nord de cette même ar­tère. Mais voi­là que la vie quo­ti­dienne du ghet­to blanc des Ba­ti­gnolles s'en­ri­chit de nou­veaux ap­ports. De­puis quelques mois, en plus des nou­nous afri­caines, il n'est plus si rare de croi­ser une femme voi­lée ou des jeunes em­ployant le par­ler des ban­lieues. La cause de cette pe­tite ré­vo­lu­tion porte un nom tech­no-bar­bare : zone d'ac­ti­vi­tés com­mer­ciales (ZAC) Cli­chy-ba­ti­gnolles. Près de 3 400 lo­ge­ments des­ti­nés à hé­ber­ger 7 500 nou­veaux ha­bi­tants sur 50 hec­tares, dont dix ac­cor­dés au parc Martin-lu­ther-king, par­tiel­le­ment ou­vert de­puis dix ans ; le tout ac­com­pa­gné de bu­reaux et de com­merces, avec sur son flanc nord le nou­veau pa­lais de jus­tice (cf. en­ca­dré) et la di­rec­tion ré­gio­nale de la po­lice ju­di­ciaire (trans­fé­rée du 36, quai des Or­fèvres). Des chiffres à mettre en rap­port avec les quelque 25 000 Ba­ti­gnol­lais ha­bi­tant cette an­cienne com­mune in­dé­pen­dante rat­ta­chée à Paris en 1860. Construit entre la voie fer­rée de la gare Car­di­net et la porte de Cli­chy, ce pro­jet mo­nu­men­tal est presque en­tiè­re­ment sor­ti de terre. Sym­bole édi­fiant, le tri­bu­nal de grande ins­tance des­si­né par le grand ar­chi­tecte Ren­zo Pia­no a été inau­gu­ré en avril der­nier dans une des frac­tions les plus si­nis­trées de l'ave­nue de Cli­chy. Hé­las, les ap­pré­cia­tions es­thé­tiques de cette oeuvre ex­cep­tion­nelle ont ten­dance à éclip­ser les ques­tions que sou­lève la ZAC Cli­chy-ba­ti­gnolles. J'ai donc ten­té d'in­ter­ro­ger les trois di­men­sions es­sen­tielles des nou­velles Ba­ti­gnolles : es­thé­tique, so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale. Pour la Ville de Paris, la mère de toutes les ba­tailles →

s'ap­pelle « mixi­té ». On se gaus­se­rait vo­lon­tiers de cette ob­ses­sion si l'ar­ron­dis­se­ment n'avait pas sé­rieu­se­ment be­soin de réunir l'en­semble de ses quar­tiers. Un « pont cir­cu­lé » et une pas­se­relle pié­tonne sur­montent la voie fer­rée de fa­çon à re­lier les deux ex­tré­mi­tés du 17e, du bou­le­vard Pe­reire à l'ave­nue de Cli­chy. La res­pon­sable d'opé­ra­tions de Paris Ba­ti­gnolles Amé­na­ge­ment, Ca­the­rine Cent­livre, dé­cline le mot d'ordre à l'en­vi : mixi­té so­ciale, mixi­té lo­ge­ments/bu­reaux, mixi­té de l'ac­ti­vi­té, etc. « Le 17e ac­cu­sait un re­tard en ma­tière de lo­ge­ments so­ciaux. D’où le ra­tio de 50 % de lo­ge­ments so­ciaux, 50 % de lo­ge­ments pri­vés sur cette opé­ra­tion », ex­plique la co­or­di­na­trice. Les exé­cu­tants du pro­jet se targuent d'avoir pous­sé la mixi­té jus­qu'au sein du même im­meuble. En ver­tu de la mixi­té ver­ti­cale, près de l'en­trée du fu­tur mé­tro Pont-car­di­net, face au square des Ba­ti­gnolles, un même pâ­té de mai­sons abri­te­ra au rezde-chaus­sée des com­merces (Car­re­four, Le­roy-mer­lin, De­cath­lon), dans les étages une crèche, des lo­ge­ments so­ciaux, des ap­par­te­ments ven­dus à prix d'or et « une serre pé­da­go­gique sur le toit [sic] ». Pas de quoi convaincre le maire de l'ar­ron­dis­se­ment : « La mai­rie de Paris dé­fend une fausse mixi­té où la part ac­cor­dée aux classes moyennes est trop faible. On a les très ai­dés et les très ai­sés, mais ils ne vivent pas dans les mêmes lieux. À cô­té d’immeubles peu­plés de per­sonnes à faible re­ve­nu, il y a des ap­par­te­ments qui frôlent les 20 000 eu­ros le mètre car­ré », ful­mine Geof­froy Bou­lard. Pour­tant, Ca­the­rine Cent­livre as­sure s'adres­ser « à plein de pro­fils dif­fé­rents dont les re­ve­nus an­nuels vont de 12 000 à 37 000 eu­ros. Et 85 % des Pa­ri­siens peuvent pos­tu­ler au prêt lo­ca­tif in­ter­mé­diaire ». Beau­coup d'ap­pe­lés, très peu d'élus, telle est la dure loi de l'ha­bi­tat so­cial pa­ri­sien. Dans sa ver­sion De­la­noë et Hidalgo, la ville-monde ac­couche au for­ceps d'une dose de mé­lange pour ten­ter de conju­rer son em­bour­geoi­se­ment. Quoique la co­or­di­na­trice de Paris Ba­ti­gnolles Amé­na­ge­ment ait conscience que « la vie ne se dé­crète pas, elle se crée », son op­ti­misme fon­cier évoque l'en­thou­siasme des Trente Glo­rieuses. Mais à la fin des an­nées 1960, alors que les bé­né­fi­ciaires de lo­ge­ments so­ciaux com­men­çaient à chan­ger de vi­sage, le consen­sus so­cio­lo­gique1 fixait à 10-15 % le taux d'im­mi­grés à ne pas dé­pas­ser dans les grands en­sembles pour ga­ran­tir la co­hé­sion so­ciale. De­puis, État, bailleurs so­ciaux et col­lec­ti­vi­tés lo­cales ont mis le cou­vercle sur cette ques­tion sen­sible et en­tre­te­nu la fic­tion du vivre-en­semble. Quitte à créer des fric­tions. Sous le sceau de l'ano­ny­mat, un com­mer­çant du quar­tier ra­conte avoir en­ten­du cer­tains de ses clients se plaindre des nou­veaux ar­ri­vants en HLM. « Ils se sont mis à faire des mé­chouis de­hors, mais leurs voi­sins les ont vite re­mis d’équerre. » Le maire du 17e abonde en ce sens. Der­rière le pa­lais de jus­tice, rue Gil­bert-ces­bron, « l’état et la Ville ont re­lo­gé des per­sonnes qui n’ha­bi­taient pas Paris et n’ont pas les moyens d’y vivre. Ce­la pro­voque dé­jà des pro­blèmes de loyers im­payés et de dé­gra­da­tions » dans des immeubles de qua­li­té moyenne, ac­cuse l'élu. Il ar­rive en ef­fet que le bâ­ti blesse. Le long de la voie fer­rée, en face de la rue de Rome, le pro­me­neur aper­çoit des bâ­ti­ments neufs en forme de gros Le­go noirs. Construits sur une im­mense dalle de bé­ton, ces immeubles dé­tonnent. « L’im­meuble en forme de lo­co­mo­tive, il faut le voir pour le croire ! Avant même d’être fi­ni, le quar­tier est dé­jà in­croya­ble­ment moche ! » s'af­flige Bur­ga­lat. Par les temps qui courent, on ne dit plus tours, mais « émi­nences », ville in­tel­li­gente mais « smart grid », qua­li­té de vie mais « ville du­rable, ré­si­liente, mixte ». Les têtes tour­billonnent devant les formes ar­ron­dies de cer­tains immeubles

rap­pe­lant le de­si­gn un brin ré­gres­sif de la nou­velle ca­no­pée des Halles. En plein chan­tier – l'ex­ploit tech­nique au­ra consis­té à li­vrer 1 500 lo­ge­ments d'avril à no­vembre ! – flotte un pe­tit air de ZAC Rive gauche, ce nou­veau quar­tier du 13e construit pra­ti­que­ment ex ni­hi­lo aux abords de la Bi­blio­thèque Fran­çois­mit­ter­rand. Ici, ce sont les ter­rains de la Ser­nam, an­cienne fi­liale de la SNCF, qui ont ser­vi de base à la ZAC. « Ils ont dû cou­ler une dalle qui a coû­té une for­tune et qui a pris des an­nées au-des­sus des voies fer­rées. Du coup, ils ont bou­ché toute la pers­pec­tive de­puis Saint-la­zare et la vue de­puis la rue de Rome, alors que cette res­pi­ra­tion avait quelque chose de très poé­tique, avec des mouettes aux Ba­ti­gnolles le long des rails », re­grette Ber­trand Bur­ga­lat. Entre l'au­to­sa­tis­fac­tion de la Ville de Paris et la cri­tique pav­lo­vienne qu'en fait la droite, le chan­teur pro­pose une troi­sième voie. À croire cet amou­reux de La Dé­fense et des tours du front de Seine, les Ba­ti­gnolles ne pèchent ni par la hau­teur de leurs immeubles (somme toute mo­dé­rée, hors TGI) ni par l'ac­cent mis sur le lo­ge­ment so­cial. Le pro­blème ré­side plu­tôt dans un manque d'am­bi­tion gé­né­rale. Ce­la fait pour­tant une bonne quin­zaine d'an­nées que le pro­jet est sur les rails. Après le lan­ce­ment de la pé­ti­tion an­ti­tours « Stop au mas­sacre des Ba­ti­gnolles » par la droite lo­cale, la Ville de Paris a renoncé à y ins­tal­ler dix tours de plus de 50 mètres, re­voyant son am­bi­tion ver­ti­cale à la baisse. Le chan­tier s'en­ri­chit de consi­dé­ra­tions éco­los fort consen­suelles à Paris. « On tend vers un bi­lan car­bone neutre », in­dique Ca­the­rine Cent­livre. Par un sa­vant sys­tème de com­pen­sa­tion, le nou­veau quar­tier est cen­sé pro­duire au­tant d'éner­gie qu'il en consomme. Un coup d'oeil aux édi­fices flam­bant neuf suf­fit à s'en convaincre : Paris met le paquet sur les éner­gies lo­cales re­nou­ve­lables, contraint les pro­mo­teurs – Eif­fage et Bouygues en tête – à ins­tal­ler des ter­rasses vé­gé­ta­li­sées et pro­meut les bâ­ti­ments éco­nomes. Pho­to­vol­taïque à tous les étages (ou presque), cli­ma­ti­sa­tion pas­sive des bu­reaux à boucles d'eau froide dans les bu­reaux et in­ci­ta­tion à consom­mer moins mettent droite et gauche d'ac­cord. Même l'édile de l'ar­ron­dis­se­ment ap­plau­dit la col­lecte pneu­ma­tique des dé­chets qui al­lé­ge­ra le tra­vail des ca­mions­pou­belles en re­liant chaque ap­par­te­ment au centre de tri du quar­tier. Geof­froy Bou­lard a de sur­croît ob­te­nu la fu­ture créa­tion d'une ferme en « aqua­po­nie » à l'em­pla­ce­ment d'une halle désaf­fec­tée. Pour « don­ner une iden­ti­té au nou­veau quar­tier », l'élu de droite sou­haite l'axer sur l'agri­cul­ture ur­baine, fi­lière qu'il as­sure grande créa­trice d'em­plois. Culti­ver des se­mailles et éle­ver des pois­sons en même temps, voi­là qui ra­vi­rait les clients des AMAP lo­cales et du mar­ché bio des Ba­ti­gnolles, par­mi les plus chers de la ca­pi­tale. Pour l'ou­ver­ture des mé­tros Car­di­net-ba­ti­gnolles et Porte-de-cli­chy, Fes­ti­vus Fes­ti­vus de­vra néan­moins pa­tien­ter jus­qu'à juillet 2020. • 1. Cf. Jacques Ba­dor, La Co­ha­bi­ta­tion entre fa­milles fran­çaises et étran­gères, CEAL, 1968.

Chan­tier de la ZAC Cli­chy-ba­ti­gnolles, 2017.

Ber­trand Bur­ga­lat, an­cien ré­sident des Ba­ti­gnolles : « Avant même d'être fi­ni, le quar­tier est dé­jà in­croya­ble­ment moche ! »

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