Classes dé­dou­blées, l'in­ten­dance ne suit pas

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Bru­no Mi­chel

Sur le pa­pier, le dé­dou­ble­ment des classes de cours pré­pa­ra­toire en zone d'édu­ca­tion prio­ri­taire est une me­sure sa­lu­taire pour com­bler les in­éga­li­tés entre éta­blis­se­ments. Mais son ap­pli­ca­tion se heurte à deux réa­li­tés de ter­rain : le manque de salles et d'en­sei­gnants.

Du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle, Em­ma­nuel Ma­cron s'était en­ga­gé, en ma­tière d'édu­ca­tion, à don­ner la prio­ri­té aux écoles ma­ter­nel­le­se­t­élé­men­taires.c'est­dans­ce­tes­prit­qu'il a char­gé le mi­nistre Jean-mi­chel Blan­quer de créer le dis­po­si­tif « 100 % de réus­site en CP ». Avec un ob­jec­tif fort louable, pré­ci­sé sur le site de l'édu­ca­tion na­tio­nale : « Pour com­battre la dif­fi­cul­té sco­laire dès les pre­mières an­nées des ap­pren­tis­sages fon­da­men­taux et sou­te­nir les élèves les plus fra­giles, les classes de CP en REP et REP+, et les classes de CE1 en REP+ se­ront dé­dou­blées à la ren­trée 2018. L’ob­jec­tif glo­bal dans le­quel s’ins­crit cette me­sure est “100 % de réus­site en CP” : ga­ran­tir, pour chaque élève, l’ac­qui­si­tion des sa­voirs fon­da­men­taux (lire, écrire, comp­ter, res­pec­ter au­trui) », pré­cise le site of­fi­ciel de l'édu­ca­tion na­tio­nale. Tout le monde s'ac­corde sur le constat : cer­tains élèves ar­rivent en 6e sans maî­tri­ser les sa­voirs de base et éprouvent d'énormes dif­fi­cul­tés à suivre les cours. La faute in­combe entre autres aux pas­sages qua­si sys­té­ma­tiques d'une classe à l'autre sans réel contrôle de connais­sances, le re­dou­ble­ment ayant pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Les moyens en­ga­gés pour ren­for­cer l'« ac­qui­si­tion des fon­da­men­taux », comme on dit Rue de Gre­nelle, sont énormes, mais si mal em­ployés qu'ils ne pro­duisent au­cun ré­sul­tat. D'où le dé­dou­ble­ment des classes de CP puis de CE1 dans les écoles si­tuées en REP+ (ré­seau d'édu­ca­tion prio­ri­taire ren­for­cé). Concrè­te­ment, il s'agit de consti­tuer des classes de 12 élèves ou d'af­fec­ter un se­cond en­sei­gnant aux classes exis­tantes. A prio­ri, le dé­dou­ble­ment des classes est une me­sure sa­lu­taire afin de com­bler les in­éga­li­tés entre éta­blis­se­ments. Mais son ap­pli­ca­tion se heurte à deux réa­li­tés de ter­rain : le manque de salles de classe et de pro­fes­seurs des écoles. L'an der­nier, le dé­dou­ble­ment, li­mi­té aux 2 500 classes si­tuées en REP+, a pu être gé­ré tant bien que mal par les com­munes, mais les choses vont se com­pli­quer alors que le dis­po­si­tif doit être éten­du aux 5 600 classes de CP si­tuées en REP et REP+, ain­si qu'à une par­tie des CE1 en REP+. Or, la créa­tion de nou­velles classes re­quiert la re­cherche de fon­cier, la réa­li­sa­tion des études tech­niques, le fi­nan­ce­ment dans le cadre de mar­chés pu­blics, tout ce­la étant peu com­pa­tible avec l'ur­gence. Autre obs­tacle que le gou­ver­ne­ment n'avait pas pré­vu : le nombre d'en­sei­gnants né­ces­saires aux dé­dou­ble­ments. Faute de pou­voir créer des postes, on désha­bille Paul pour habiller Pierre, l'aug­men­ta­tion du nombre de classes en REP et REP+ ame­nant à la fer­me­ture de classes dans les aca­dé­mies en zone dite « ba­nale ». Pé­chant par naï­ve­té ou op­ti­misme, le gou­ver­ne­ment mi­sait sur une baisse de la dé­mo­gra­phie dans cer­tains ter­ri­toires. Ain­si, mal­gré le solde na­tu­rel po­si­tif des dé­par­te­ments de pe­tite cou­ronne fran­ci­lienne qui concentrent un grand nombre de zones REP et REP+, 420 classes y ferment à la ren­trée. Ain­si, en fa­vo­ri­sant cer­taines zones très en dif­fi­cul­té, on lèse des ter­ri­toires qui ne sont guère mieux lo­tis. Il faut dé­sor­mais dé­pas­ser 30 élèves en moyenne par classe pour jus­ti­fier une ou­ver­ture de classe de ma­ter­nelle ; 27 élèves pour une classe de pri­maire. S'il exis­tait jus­qu'à pré­sent une cer­taine sou­plesse, les ra­tios sont au­jourd'hui stric­te­ment ap­pli­qués. Afin de ne pas su­bir une fer­me­ture de classe pour un élève en moins, les maires au­ront, d'autre part, plus de ré­ti­cence à ac­cor­der des de­mandes de dé­ro­ga­tions à la carte sco­laire. Le dis­po­si­tif « 100 % de réus­site » mo­bi­lise 6 200 postes. De sorte qu'il man­que­ra 1 200 pro­fes­seurs des écoles à la ren­trée. Bref, alors qu'on pré­tend faire mieux sans s'en don­ner les moyens bud­gé­taires et hu­mains, ce sont comme sou­vent les classes moyennes qui paie­ront les pots cas­sés, ou plu­tôt leurs en­fants en­tas­sés dans des classes di­ri­gées par des en­sei­gnants dé­bor­dés. •

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