Bor­deaux : un vin trop riche ?

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Em­ma­nuel Tres­mon­tant

En 1982, on pou­vait s'of­frir un Mou­ton-roth­schild à moins de 200 francs la bou­teille.

Do­pés pour les rendre plus épais et char­nus, les vins de Bor­deaux se vendent à prix d'or sur le mar­ché in­ter­na­tio­nal. Ob­sé­dées par l'in­ten­si­té des cou­leurs et par les tan­nins, les grandes mai­sons de né­goce bor­de­laises fonc­tionnent comme des en­tre­prises de la Si­li­con Val­ley : c'est la tech­no­lo­gie qui gou­verne. Heu­reu­se­ment, quelques rares bor­deaux res­tent ac­ces­sibles aux bourses et aux pa­lais dé­li­cats.

Pour moi, la su­pé­rio­ri­té du Bor­deaux vient de son na­tu­rel : il est né de ma terre, de mon so­leil et de l’amour at­ten­tif que lui voue ma race. […] La pre­mière ver­tu du Bor­deaux, c’est l’honnêteté. » Fran­çois Mau­riac

« Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s’em­merde en bai­sant », chan­tait Bras­sens, car « s’il n’en­tend le coeur qui bat, le corps non plus ne bronche pas ». Quand on boit du Bor­deaux, c'est un peu la même chose... Les vins ont du corps, certes, avec tout ce qu'il faut là où il faut. Mais ont-ils du coeur ? C'est la ques­tion que nous ai­me­rions trai­ter ici.

Dans les an­nées 1980, l'ama­teur de Bor­deaux pas­sait en­core pour un type res­pec­table (comme Pierre Des­proges, Jean-paul Kauff­mann). Le Bor­de­lais Phi­lippe Sol­lers pou­vait dé­li­rer im­pu­né­ment – « Il n’existe de vrai vin qu’à Bor­deaux. Je vou­drais rendre sen­sible l’idée que le vin qui n’est pas de Bor­deaux est un faux vin. » Il al­lait jus­qu'à faire de sa ville na­tale l'em­blème de « la France des échanges » contre la Bour­gogne, sym­bole, se­lon lui, de « la France ter­rienne, avec son es­prit pay­san de col­la­bo­ra­tion » (La Guerre du goût). Dans les res­tau­rants, la carte des vins était do­mi­née aux trois quarts par les crus du Mé­doc et de Sain­té­mi­lion.

Au­jourd'hui, les choses ont bien chan­gé : « Plus au­cun som­me­lier n’ose vous conseiller un Bor­deaux », sou­pire, fa­ta­liste, le di­rec­teur des cé­lèbres caves Le­grand à Paris. On n'en­tend plus beau­coup Sol­lers. Et ces mêmes châ­teaux re­nom­més, aux pieds de qui il fal­lait se pros­ter­ner pour ob­te­nir une caisse, n'hé­sitent plus, dé­sor­mais, à en­voyer des émis­saires pour pro­po­ser leurs vins aux res­tau­ra­teurs, qui les re­fusent avec dé­dain, pour la plu­part, comme si cra­cher sur le Bor­deaux était de­ve­nu un ré­flexe, un mar­queur idéo­lo­gique com­mun à la gauche et à la droite, la pre­mière lui re­pro­chant son es­prit de classe et son in­dif­fé­rence en­vi­ron­ne­men­tale (7 % de vi­gne­rons bio seule­ment), la se­conde d'avoir tra­hi l'iden­ti­té his­to­rique de ses ter­roirs au pro­fit d'un goût for­ma­té et mon­dia­li­sé. S'il s'est éten­du hors de nos fron­tières, le Bor­deaux-ba­shing de­meure, pour l'es­sen­tiel, un phé­no­mène très fran­co-fran­çais (les ex­por­ta­tions conti­nuent à bien se por­ter). Préoc­cu­pée, dans les li­mites que lui au­to­rise la dé­cence, la place de Bor­deaux s'ef­force pé­ni­ble­ment de res­tau­rer son image. Ain­si, en 2014, la plus im­por­tante mai­son de né­goce de la ville, Du­clot, fi­liale de Châ­teau Pé­trus (67 mil­lions de chiffre d'af­faires, 6 000 ré­fé­rences, 10 mil­lions de bou­teilles sto­ckées dans un chai ul­tra mo­derne) n'a-telle pas hé­si­té à faire ve­nir à sa tête une femme brillante, sor­tie ma­jor de Cen­trale, mais qui, de son aveu même, « n’y connais­sait rien en vins » (elle a vite ap­pris de­puis !) : Ariane Khai­da, à qui on don­na pour mis­sion de « ré­con­ci­lier les Fran­çais avec Bor­deaux. »

On rap­pel­le­ra briè­ve­ment les rai­sons de la brouille, bien connues au de­meu­rant. D'abord, il y a la ques­tion des prix (gri­mace des Bor­de­lais aus­si­tôt que l'on pro­nonce ce mot)... Qui se sou­vient qu'en 1982 on pou­vait s'of­frir un pre­mier cru clas­sé (un Mou­ton-roth­schild par exemple) à moins de 200 francs la bou­teille ? De­puis l'an 2000 et l'ar­ri­vée de l'asie sur le mar­ché, c'est im­pos­sible. « 2005 fut le mil­lé­sime le plus cher du siècle », se sou­vient Pierre Bé­rot, an­cien di­rec­teur des caves Taillevent, de­ve­nu le bras droit d'ariane Khai­da. « Rien qu’en pri­meur, Au­sone 2005 se ven­dait dé­jà 500 eu­ros

la bou­teille. C’est de cette an­née que date le di­vorce avec les Fran­çais. »

Com­ment le brave type qui, de­puis tou­jours, com­man­dait chaque an­née ses Bor­deaux pré­fé­rés en pri­meur, pré­voyant d'en gar­der quelques caisses pour le ma­riage de sa fillotte, ne se se­rait-il pas sen­ti tra­hi en voyant sou­dain leur cote s'en­vo­ler ? Or, c'est exac­te­ment ce qui s'est pro­duit ! At­ten­tion, on ne parle ici que des 50 ou des 100 châ­teaux les plus cé­lèbres de Bor­deaux, ceux qui ont fait sa gloire in­ter­na­tio­nale, alors qu'il en existe des mil­liers d'autres, condam­nés à faire bon pour sur­vivre, chez qui on peut trou­ver d'ex­cel­lents vins à moins de 15 eu­ros : « Bor­deaux est la ré­gion où il y a les meilleurs rap­ports qua­li­té-prix du monde », as­sure Alain Vau­thier, pro­prié­taire du my­thique Châ­teau Au­sone à Saint-émi­lion. Aux lec­teurs non confor­mistes de Cau­seur, nous conseille­rons ain­si ces deux perles que sont Châ­teau Fal­fas (Côtes-de-bourg) et Châ­teau Ma­gence (Graves), deux vrais Bor­deaux « à l’an­cienne », pro­duits en bio­dy­na­mie, mer­veilleu­se­ment frais et di­gestes, que l'on pour­ra ache­ter en di­rect à moins de 13 eu­ros la bou­teille. Même à Saint-émi­lion, qui est l'un des vil­lages vi­ti­coles les plus tou­ris­tiques du monde, il est pos­sible de trou­ver des pé­pites, comme chez Fran­çois Des­pagne, pro­prié­taire d'un grand cru clas­sé (Grand Cor­bin-des­pagne) : « Je pour­rais vendre tous mes vins à prix d’or aux Chi­nois si je vou­lais, mais, contrai­re­ment à d’autres, j’ai te­nu à gar­der les clients fran­çais qui m’ont tou­jours sou­te­nu. Trente pour cent de mes vins sont donc en vente di­recte au châ­teau à un prix ac­ces­sible. » (Vingt-cinq eu­ros la bou­teille.) Pour au­tant, notre homme n'est pas très op­ti­miste. Alors que ses an­cêtres culti­vaient dé­jà ici la vigne au xviie siècle, lui se bat pour res­ter l'un des der­niers vi­gne­rons in­dé­pen­dants du vil­lage, où le coût du fon­cier a at­teint des cimes hi­ma­layesques, un hec­tare de vignes de grand cru clas­sé pou­vant coû­ter jus­qu'à 5 mil­lions d'eu­ros! Comme ils ne peuvent plus payer l'im­pôt sur la suc­ces­sion, les vi­gne­rons sont contraints de cé­der leurs terres à des mul­ti­na­tio­nales : « Dans dix ans, si le gou­ver­ne­ment ne fait rien, il n’y au­ra plus à Saint-émi­lion que des vins pro­duits par des banques et des fonds de pen­sion. »

Deuxième rai­son : l'ar­ro­gance bor­de­laise. Ego sur­di­men­sion­nés. Mé­ga­lo­ma­nie. Ri­va­li­tés. C'est à qui au­ra le chai construit par l'ar­chi­tecte le plus cé­lèbre (Ch­ris­tian de Port­zam­parc à Che­val Blanc, Nor­man Fos­ter à Mar­gaux, Wil­motte à Cos d'es­tour­nel), les plus beaux fûts neufs, la meilleure note dans le guide Par­ker... « Saint-émi­lion, c’est moi ! » nous confiait l'an →

der­nier sans rire Gé­rard Perse, pro­prié­taire de Châ­teau Pa­vie, un vin noir comme de l'encre, que ce mil­lion­naire de génie, ayant fait for­tune dans la vente de su­pé­rettes, et dont le chai gi­gan­tesque tout en marbre évoque le pa­lais de Ceau­ceş­cu à Bu­ca­rest, a réus­si à faire clas­ser grand cru « A » (à l'égal d'au­sone et de Che­val Blanc)... Mais chez les sei­gneurs du Mé­doc (la rive gauche for­mant la quin­tes­sence de l'aris­to­cra­tie bor­de­laise), c'est pire. Même bien in­ten­tion­nés, jour­na­listes et som­me­liers fran­çais y sont re­çus comme de la va­le­taille à qui l'on consent à faire goû­ter des fonds de bou­teilles ou­vertes de­puis une se­maine. On marche sur des oeufs. Par exemple, n'al­lez pas de­man­der aux maîtres de céans si, par ha­sard, le fa­meux classement de 1855 com­man­dé par Na­po­léon III, qui fut éta­bli, comme cha­cun sait, par les cour­tiers de la chambre de com­merce de Bor­deaux sur la base ex­clu­sive des prix de vente (les vins les plus chers étaient les mieux clas­sés !) ne se­rait pas, peut-être (ex­cu­sez-moi de vous po­ser cette ques­tion), un peu... dé­pas­sé, cent soixante-trois ans plus tard. Sa­cri­lège ! Pour les Bor­de­lais, ce classement est éter­nel et im­muable. C'est leur Co­ran. Pour­tant, com­bien de pre­miers crus clas­sés se sont-ils agran­dis de­puis 1855 et ont fait en­trer dans leur pre­mier vin des rai­sins pro­ve­nant de ter­roirs beau­coup moins pres­ti­gieux ? Com­bien, à l'in­verse, de mo­destes cin­quièmes crus clas­sés ont fait des pro­grès ful­gu­rants, comme Châ­teau Pon­tet-ca­net, à Pauillac, dont les vins écla­tants et pro­fonds n'ont plus rien à en­vier à leurs voi­sins pre­miers crus clas­sés ?

La ré­pu­ta­tion d'ar­ro­gance est aus­si ren­for­cée par le fait que la plu­part des « grands vins » de Bor­deaux sont ven­dus et dis­tri­bués par les mai­sons de né­goce qui consti­tuent le coeur de cette ma­chine com­mer­ciale unique au monde, créée il y a des siècles, et qui a pour nom « place de Bor­deaux ». Cette struc­ture mé­dié­vale aus­si opaque que puis­sante a fait connaître Bor­deaux dans le monde en­tier. Mais, vu de l'ex­té­rieur, l'ama­teur la per­çoit aus­si comme une ma­chine froide lui in­ter­di­sant d'ache­ter les vins en di­rect au châ­teau. Pour tailler une ba­vette avec le vi­gne­ron, sen­tir l'odeur de son chai et dé­gus­ter ses vins sur place avec une ron­delle de sau­cis­son... mieux vaut al­ler en Au­vergne !

Mais tout ce­la n'est rien. Ce qui ex­plique vrai­ment le re­jet des vins de Bor­deaux par les Fran­çais, c'est leur goût conven­tion­nel, l'im­pres­sion que l'on a, en les dé­gus­tant, de boire tou­jours le même vin, tech­ni­que­ment par­fait, maî­tri­sé de bout en bout, sans « lâ­cher-prise », sans émo­tion, sans vi­bra­tion, sans mys­tère... « De­puis la fin des an­nées 1980, les Bor­de­lais font de la por­no­gra­phie, as­sène le ca­viste pa­ri­sien Bru­no Que­nioux dont la tête est mise à prix à Bor­deaux... Ils ont confon­du “grand vin” et “gros vin” : en réa­li­té, c’est “gros vin de Bor­deaux” qu’ils de­vraient ins­crire sur leur éti­quette ! Pour eux, l’ex­pres­sion d’un vin passe par son épais­seur et sa ma­tière, alors qu’elle passe par sa lon­gueur et sa fi­nesse. C’est une er­reur phi­lo­so­phique. »

Au xviiie siècle, les vins de Bor­deaux étaient tel­le­ment clairs et fins que les An­glais les avaient sur­nom­més « cla­ret ». Le vin noir (que l'on nous vante au­jourd'hui) était alors consi­dé­ré avec mé­pris (comme le pain noir), c'était le vin du po­pu­lo. Pour Que­nioux, cette dé­rive ma­té­ria­liste re­monte au xixe siècle, quand les cour­tiers de Bor­deaux com­men­cèrent à cour­ti­ser le goût de leurs clients amé­ri­cains en in­sis­tant sur la né­ces­si­té de faire des vins plus épais, plus mûrs, plus char­nus et exu­bé­rants. On pri­vi­lé­gia alors cer­tains cé­pages so­laires ap­por­tant de la ron­deur et de la sua­vi­té (comme le mer­lot).

Tou­te­fois, jusque dans les an­nées 1980, on pou­vait en­core boire des Bor­deaux non bo­dy­buil­dés d'une fi­nesse et d'une élé­gance fa­bu­leuses, comme Ma­lar­ti­cla­gra­vière 1916, Bra­naire-du­cru 1949, Du­cru-beau­caillou 1970, Haut-brion 1971, sans ou­blier tous les Châ­teau Fi­geac de Thier­ry Ma­non­court, l'un des rares Bor­de­lais à avoir osé dire son fait à Ro­bert Par­ker : « Les vins que vous ai­mez me brûlent la gorge, ja­mais je n’en fe­rai de sem­blables ! » (De cette au­dace, il paya le prix.)

Les grands châ­teaux bor­de­lais res­semblent dé­sor­mais aux en­tre­prises de la Si­li­con Val­ley. La tech­no­lo­gie a pris le pou­voir. Et la re­cette est tou­jours la même. « Nous pro­cé­dons tous à peu près de la même fa­çon, re­con­naît Alain Vau­thier, com­ment ven­drions-nous nos vins au­tre­ment ? » Ex­trac­tion des cou­leurs et des tan­nins. Concen­tra­tion. Mi­cro-bul­lage. Uti­li­sa­tion de le­vures sé­lec­tion­nées pour sé­cu­ri­ser les vins et ac­cen­tuer cer­tains arômes flat­teurs sus­cep­tibles d'en­thou­sias­mer les gol­den boys de Wall Street prêts à dé­pen­ser un mil­lion de dol­lars de leur prime an­nuelle rien qu'en vins de pres­tige... Sans ou­blier le plus im­por­tant, les fûts neufs chauf­fés qui ap­por­te­ront aux vins un pe­tit goût de va­nille et de ca­ra­mel : on est loin d'un Châ­teau Rayas (l'un des plus grands vins du monde), à Châ­teau­neuf­du-pape, où les fûts vieux de quatre-vingts ans sont po­sés à même le sol et n'im­priment au­cun ma­quillage aux vins, les­quels, ma­ni­pu­lés le moins pos­sible, ex­priment tout l'éclat na­tu­rel de leur fruit et de leur ter­roir !

Pour dé­ter­mi­ner la date des ven­danges, pas ques­tion de se fier au seul pa­lais du vi­gne­ron : les baies sont ana­ly­sées en la­bo­ra­toire (sucres, aci­di­té, épais­seur de la peau). Par­fois, le maître de chai vous ac­cueille en s'ex­cla­mant : « Cette an­née, on est au top, on a un in­dice IPT de tant ! » Cet in­dice me­sure la quan­ti­té de po­ly­phé­nols dans le vin, comme s'il s'agis­sait d'un cri­tère ab­so­lu, alors qu'en Bour­gogne les vins ont un taux plus faible,

Ce qui ex­plique le re­jet des Bor­deaux par les Fran­çais, c'est leur goût conven­tion­nel.

mais pos­sèdent une ex­pres­sion fa­bu­leuse... « Est-ce que ce que je fais est en adé­qua­tion avec mon ter­roir et per­met de l’ex­pri­mer ? » Pour Bru­no Que­nioux, « c’est pré­ci­sé­ment ce type de ques­tions que la plu­part des vi­gne­rons de Bor­deaux ne se posent plus ».

Est-il né­ces­saire d'avoir de grands ter­roirs pour faire des vins so­laires à 15 de­grés ? Pour ça, on ira dans les Cor­bières, le Lan­gue­doc ou le Mi­ner­vois... Or, Bor­deaux en pos­sède d'im­menses (Au­sone à Sain­té­mi­lion, La­tour à Pauillac, Cos d'es­tour­nel à Sain­tes­tèphe), ré­pu­tés de­puis des siècles pour la fi­nesse et la lon­gueur qu'ils gé­nèrent dans leurs vins. Pour­quoi donc les ma­quiller et les tra­hir ?

À tort ou à rai­son, on a beau­coup in­sis­té sur le rôle joué par le dé­gus­ta­teur au­to­di­dacte amé­ri­cain Ro­bert Par­ker (qui était avo­cat de pro­fes­sion). Dès 1982, ce­lui­ci se fait le porte-pa­role de ses com­pa­triotes et in­cite les Bor­de­lais à pro­duire des vins plus mûrs, plus al­coo­li­sés, plus boi­sés, plus concen­trés, plus agui­cheurs pour conqué­rir le mar­ché amé­ri­cain. Les vins bien no­tés par lui se ven­dant aus­si­tôt aux États-unis, son conseil est sui­vi à la lettre et même pré­cé­dé...

Son mé­rite était d'être un dé­gus­ta­teur ins­tinc­tif et constant dans ses goûts, ca­pable de dire avec des mots simples ce qu'il éprou­vait en bu­vant : au moins dé­fen­dait-il une cer­taine concep­tion du vin, même si ce n'est pas la nôtre. « Les Bor­de­lais de­vraient lui éri­ger une sta­tue, grâce à lui, nous nous sommes en­ri­chis, et, per­son­nel­le­ment, j’adhère to­ta­le­ment à ses goûts ! » me confiait il y a quelques an­nées Jean-luc Thu­ne­vin, l'in­ven­teur des fa­meux « vins de garage » en­cen­sés par Par­ker dès 1991.

Dans les an­nées 2000, on as­sis­ta à l'émer­gence de monstres, des vins tel­le­ment concen­trés qu'ils en de­ve­naient im­bu­vables (« dans les res­tau­rants, la bou­teille res­tait à moi­tié pleine », se sou­vient Gé­rard Mar­geon, le som­me­lier d'alain Du­casse), comme Châ­teau An­gé­lus, à Saint-émi­lion, l'un des vins pré­fé­rés de Vla­di­mir Pou­tine.

Sourds aux aver­tis­se­ments que leur lan­çaient cer­tains pro­fes­sion­nels (comme le meilleur som­me­lier de France Phi­lippe Bour­gui­gnon), les Bor­de­lais se mirent à faire du vin pour les jour­na­listes an­glo-saxons (iden­ti­fiés par eux comme source du pou­voir) et se dé­tour­nèrent de leurs clients fran­çais. Ils le payent au­jourd'hui.

Les ca­pa­ci­tés de ré­sis­tance de Bor­deaux sont heu­reu­se­ment énormes. De plus en plus de jeunes vi­gne­rons as­pirent ain­si à re­trou­ver le goût de leur ter­roir →

Dans les an­nées 2000, ont émer­gé des vins tel­le­ment concen­trés qu'ils en de­ve­naient im­bu­vables.

(qui n'est pas une no­tion fas­ciste) pen­dant qu'une nou­velle gé­né­ra­tion d'oe­no­logues bor­de­lais (comme Sté­phane Beu­ret) mi­lite pour le re­tour à la fi­nesse et contre l'ex­trac­tion. Long­temps per­çu comme une lu­bie, le bio de­vient la norme. Bref, les choses bougent... len­te­ment ! Pour ac­cé­der à la ma­gie lé­gen­daire des « grands vins de Bor­deaux », la pre­mière étape est de ne plus fan­tas­mer sur les éti­quettes. Ache­ter un Châ­teau Mar­gaux 2009 à 1 800 eu­ros la bou­teille n'a stric­te­ment au­cun sens, à moins de vou­loir sto­cker la caisse dans un coffre à Ge­nève. D'abord, c'est un vin qui ne s'ou­vri­ra pas avant dix ou vingt ans. En­suite, Châ­teau Mar­gaux est-il au­jourd'hui à la hau­teur de sa lé­gende ? Pour nous être ren­dus sur place cette an­née, nous po­sons hum­ble­ment la ques­tion... Tout l'été, nous avons sau­té sur les rares oc­ca­sions qu'a en­core l'homme blanc de se col­ti­ner aux rudes joies du ter­roir... Nous sommes al­lés à la ren­contre de vi­gne­rons pas­sion­nés et hon­nêtes. Ce sont eux, les hé­ros. En voi­ci deux, dont les vins nous ont en­thou­sias­més.

Le sage de Po­me­rol

Ar­ché­type du grand vi­gne­ron humble et dis­cret, Jean-ma­rie Boul­dy est le pro­prié­taire du Châ­teau Bel­le­grave à Po­me­rol. On a beau se frot­ter les yeux, après avoir goû­té ses nec­tars, non, on ne rêve pas : de 32 à 39 eu­ros la bou­teille en vente di­recte au châ­teau (contre 3 000 ou 4 000 eu­ros la bou­teille de Pé­trus)... « À l’ex­cep­tion de Jacques Du­pond, seul jour­na­liste à m’avoir consa­cré un ar­ticle dans Le Point, les “spé­cia­listes” m’ignorent, je ne suis pas as­sez spec­ta­cu­laire pour eux. Pour­tant, je four­nis des grands chefs étoi­lés qui adorent mes vins, Pierre Ga­gnaire, Guy Sa­voy et La Tour d'ar­gent.» Ori­gi­naire du Pé­ri­gord, son père avait ache­té cette pro­prié­té à un hor­lo­ger pa­ri­sien en 1951. Dans les an­nées 1970, comme la plu­part des vi­gne­rons de France, il s'était lais­sé em­bar­quer par le tout chi­mique qui of­frait une éco­no­mie de tra­vail phé­no­mé­nale. À par­tir de 2001, Jean-ma­rie a peu à peu aban­don­né les in­trants chi­miques avant de se conver­tir of­fi­ciel­le­ment au bio en 2009 : « Mes rai­sins ont re­trou­vé de l’éclat, et mes vins de la pro­fon­deur. On ven­dange plus tôt (car les pro­duits de trai­te­ment re­tardent la ma­tu­ri­té du rai­sin), les grains sont na­tu­rel­le­ment plus concen­trés, avec plus d’aci­di­té et moins d’al­cool. Nor­mal, la chi­mie sté­ri­li­sait les sols ! » À taille hu­maine, son chai sim­ple­ment blan­chi à la chaux ins­pire plus de sym­pa­thie que les monstres ar­chi­tec­tu­raux de ses voi­sins pres­ti­gieux. Sur­tout, on est im­pres­sion­né par la gour­man­dise de ses vins, leur ab­sence de lour­deur, leur honnêteté... On re­dé­couvre sur­tout à tra­vers eux l'iden­ti­té sin­gu­lière de Po­me­rol : la ron­deur, la den­telle, et les pe­tites notes de truffe noire et de vio­lette. Jean-ma­rie Boul­dy est un or­fèvre méconnu qui sait don­ner de la fraî­cheur et un cô­té cris­tal­lin à ses po­me­rols, même sur le très so­laire mil­lé­sime 2009 ! En 2017, il a pro­duit un mil­lé­sime ex­cep­tion­nel (tou­jours en cours d'éle­vage) à par­tir de rai­sins ayant sur­vé­cu au gel prin­ta­nier : un mi­racle de la na­ture aus­si dé­lec­table qu'un bai­ser d'au­drey Hep­burn.

Châ­teau Bel­le­grave Tél. : 05 57 51 20 47 www.cha­teau­bel­le­gra­ve­po­me­rol.fr

Le renouveau de Mar­gaux

À Mar­gaux, il n'y a pas que les grosses lo­co­mo­tives, comme Châ­teau Mar­gaux et Châ­teau Pal­mer, où la moindre quille coûte plu­sieurs cen­taines d'eu­ros. On trouve aus­si des vi­gne­rons pe­tits par la taille, mais grands par le ta­lent, comme Mi­chel Thé­ron, du Clos du Jau­guey­ron, au vil­lage d'ar­sac. D'ori­gine lan­gue­do­cienne, Mi­chel vit avec son épouse Sté­pha­nie dans une hutte en bois au mi­lieu de la pi­nède, comme la fa­mille In­galls dans La Pe­tite Mai­son dans la prai­rie... Tous deux parlent avec dou­ceur, sans af­fé­te­rie. « Il y a vingt ans, les pe­tites pro­prié­tés comme la nôtre n’exis­taient pas à Mar­gaux.

Au­jourd’hui, il y a un renouveau. Une éner­gie. L’avan­tage, par rap­port aux grands châ­teaux, c’est que nous res­tons au con­tact des vignes. »

Comme Jean-ma­rie Boul­dy, que nous lui avons fait ren­con­trer, Mi­chel Thé­ron cultive son mi­nus­cule vi­gnoble en bio­dy­na­mie et re­cherche la fraî­cheur. En 1988, il y a trente ans, il dé­cou­vrait avec fas­ci­na­tion les ter­roirs du Haut-mé­doc et de Mar­gaux : « Ce sont des sols caillou­teux qui ab­sorbent l’eau très vite sans faire de boue. Cette par­ti­cu­la­ri­té géo­lo­gique donne aux vins de l’élé­gance, à condi­tion de ne pas les dé­for­mer et les tas­ser en les concen­trant comme c’est la mode de­puis vingt ans ! » Cette ren­contre entre un Lan­gue­do­cien plein d'en­thou­siasme et cette ap­pel­la­tion pres­ti­gieuse, mais un peu rance, dont on avait fi­ni par ou­blier qu'elle pou­vait aus­si être sym­pa­thique et vi­vante, a don­né nais­sance à des vins dé­li­cats et soyeux au fruit écla­tant, riches, élé­gants, pleins de sève et bu­vables, dé­pour­vus d'ex­trac­tion... Pour Mi­chel Thé­ron, un vin de Mar­gaux doit at­tendre dix ans pour que son ter­roir af­fiche sa dif­fé­rence. Mais ses 2013, 2014 et 2015 sont dé­jà sen­sa­tion­nels (à par­tir de 30 eu­ros la bou­teille). • Clos du Jau­guey­ron 33460 Ar­sac Tél. : 05 56 58 89 43 www.clos­du­jau­guey­ron.fr

Grand vi­gne­ron méconnu de Po­me­rol, Jean-ma­rie Boul­dy goûte ses vins ma­tin, mi­di et soir et pri­vi­lé­gie leur cô­té cris­tal­lin, à des an­nées-lu­mière des « gros vins de Bor­deaux » taillés pour plaire aux gol­den boys de Wall Street...

Con­ver­ti à la bio­dy­na­mie de­puis 2004, le Châ­teau Pon­tet-ca­net, à Pauillac, a rem­pla­cé les trac­teurs qui tassent les sols par 20 che­vaux du Perche. L'éco­lo­gie, ici, n'est pas un dogme, mais un moyen de re­don­ner vie aux sols, aux plantes, aux ani­maux, aux hu­mains et aux vins, par­mi les plus écla­tants de Bor­deaux.

Châ­teau Bel­le­grave. En ar­rê­tant d'uti­li­ser les in­trants chi­miques, Jean-ma­rie Boul­dy ré­colte une ou deux se­maines avant ses voi­sins des rai­sins su­blimes et na­tu­rel­le­ment concen­trés.

Mi­chel Thé­ron et sa femme au mi­lieu de leurs vignes du Clos du Jau­guey­ron à Mar­gaux. Ce couple pas­sion­né et at­ta­chant a re­trou­vé l'élé­gance et la bu­va­bi­li­té des grands Mar­gaux d'au­tre­fois.

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